Les bataillons 9 et 11 de Zurich prennent d’assaut le Rooterberg à Gisikon, 1847. Source: Musée national suisse

Lorsque la guerre civile faisait rage en Suisse

Il y a précisément 170 ans que le dernier conflit armé sur sol helvétique a éclaté: la guerre du Sonderbund, qui a donné naissance à l’Etat fédéral moderne de 1848.

Avec la Régénération, à partir de 1830, la Suisse entre dans une importante phase de renouveau. Pas moins de onze cantons (soit la moitié de ce que compte le pays à l’époque) sont en effet le théâtre de profonds bouleversements. Résultat: ces cantons se voient doter d’une constitution libérale représentative et se préparent ainsi à répondre aux balbutiements de l’industrialisation. Les cantons suisses se répartissent alors grosso modo entre libéraux et conservateurs. Désireux de protéger leurs acquis pour les uns, leurs traditions pour les autres, les partisans de chaque obédience forgent des alliances, lesquelles créent un climat de défiance mutuelle. Lorsque les monastères sont fermés suite à l’affaire des couvents d’Argovie (1841-43), c’est en trop pour les conservateurs catholiques, qui décident de lancer des représailles. Ainsi, dans le canton de Lucerne, le nouveau gouvernement conservateur fait appel aux jésuites pour enseigner dans les écoles supérieures, ce qui donne lieu, en retour, à deux expéditions des Corps francs, soutenues par les  radicaux. Bien qu’ils se soldent par des échecs, ces épisodes continuent d’envenimer le conflit.

Avec la conclusion de « l’alliance de défense mutuelle » le 11 décembre 1845 par sept cantons conservateurs catholiques (Uri, Schwytz, Obwald, Nidwald, Lucerne, Zoug, Fribourg et le Valais),  la crise de la Régénération va atteindre son paroxysme. Les partisans de ce pacte veulent avant tout « protéger » la religion catholique et la souveraineté cantonale, tandis que leurs opposants libéraux le qualifient  de « Sonderbund » illégal.

Si le Sonderbund présente certes un caractère défensif, il contrevient au Pacte fédéral de 1815 alors en vigueur par les pouvoirs extraordinaires conférés au Conseil de guerre. Dans le but de « préserver les intérêts conservateurs catholiques », la ligue entame même des négociations avec l’étranger.

La guerre du Sonderbund en Suisse, 1847. Carte: Wikipedia / Marco Zanoli

Vers la guerre civile

Après la révélation de  l’existence du Sonderbund  en juin 1846, les  radicaux redoublent d’efforts pour s’emparer de la  majorité à la Diète, le « parlement » de la Confédération de l’époque. A Genève, en octobre 1846, une majorité radicale emmenée par James Fazy prend le pouvoir par la force. Les élections à St-Gall en mai 1847 prennent alors une dimension décisive. Les radicaux  remportent le scrutin d’une courte tête, et la toute nouvelle majorité à la Diète décrète que l’expulsion des jésuites et la dissolution du Sonderbund relèvent de la compétence fédérale.

La décision est rendue pendant la session d’été de 1847 à Berne. Dès le début, les chances de parvenir à un accord sont minces. Rapidement, les élus radicaux réussissent à se mettre d’accord pour demander la dissolution du Sonderbund. A leurs yeux, une majorité de douze voix suffirait à établir l’illégalité de la ligue. Ces hommes s’appuient pour cela sur différents articles du Pacte fédéral, qu’ils interprètent dans leur sens. La Diète finit par décider la dissolution ardemment désirée, ainsi que l’interdiction de l’ordre des jésuites en Suisse; pour imposer ces décisions, le recours à la force est même autorisé si nécessaire. Les cantons conservateurs catholiques marquent leur opposition au moyen d’une note de protestation. Par la suite, le Conseil de guerre du Sonderbund mobilise ses milices, tandis que l’autre camp, la majorité de la Diète, se prépare également à l’affrontement.

L’Europe suit de près l’évolution de la situation suisse. Les grandes puissances se sentent en effet garantes du Pacte fédéral et, comme les membres du Sonderbund, pensent qu’une révision de ce texte devait réunir l’unanimité des cantons. Le Sonderbund, qui ne se cache pas pour chercher des appuis extérieurs, hésite toutefois à demander à ses puissants voisins une intervention militaire, car la plupart de ses dirigeants ne se font guère d’illusion sur les conséquences d’une occupation étrangère. Nombre d’entre eux gardent en mémoire l’époque chaotique de l’Helvétique. De leur côté, la Prusse, l’Autriche et la France, craignant l’effet de contagion d'une victoire des radicaux en Suisse, sont prêtes à fournir au Sonderbund des armes et de l’argent.

La guerre du Sonderbund

Le 25 octobre 1847, le Genevois de confession protestante Guillaume Henri Dufour, considéré comme un conservateur modéré, est nommé général de l’armée fédérale. L’heure de la mobilisation a sonné pour les deux parties. Quelques délégués du Sonderbund recommandent une attaque rapide, mais le commandant en chef, Johann Ulrich von Salis-Soglio, hésite: ce général, un conservateur protestant originaire des Grisons, est opposé à l’offensive

Quoi qu’il soit, le Conseil de guerre, qui compte sept membres, décide de marcher contre le Tessin et ouvre les hostilités le 3 novembre, avec comme objectif de renverser les radicaux tessinois et de favoriser le ravitaillement en vivres et en armes par l’Italie du Nord autrichienne. Cette attaque, qui fait perdre au Sonderbund sa réputation d’alliance défensive, se solde par un échec malgré quelques succès initiaux.

Le 4 novembre, la Diète approuve la dissolution du Sonderbund par la force. Dufour œuvre à réprimer en toutes circonstances les sentiments de haine envers les cantons du Sonderbund: il tient avant toute chose à préserver la cohésion nationale. Sa stratégie consiste à agir rapidement et à éviter les pertes humaines. Espérant décourager l’adversaire par le seul déploiement d’une force imposante, Dufour veut d’abord attaquer Fribourg, isolé à l’ouest, puis forcer la décision à Lucerne et enfin, si nécessaire, contraindre le Valais à capituler. 

Après sa campagne ratée au Tessin, le Sonderbund lance une attaque contre le Freiamt argovien. L’entreprise échoue lamentablement par manque de coordination. En revanche, la tactique de Dufour réussit. Sa première offensive contre Fribourg est couronnée de succès, le canton capitulant dès le 14 novembre. Sept jours plus tard, les délégués de Zoug signent la capitulation sans qu’un seul détachement ennemi ne se soit montré sur leur territoire.

Les troupes fédérales dirigent ensuite leur deuxième assaut contre Lucerne, qu’elles souhaitent voir tomber aussi vite que Fribourg après l’avoir encerclée. Les batailles de Meierskappel et de Gisikon finissent par consacrer la victoire de l’armée fédérale.

Le général Johann Ulrich von Salis-Soglio, commandant en chef du Sonderbund, vers 1847. Source: Musée national suisse

Le général Guillaume Henri Dufour, commandant en chef de l’armée fédérale, vers 1850. Source: Musée national suisse

La bataille décisive de Gisikon

Importanter sur le plan militaire, la tête de pont de Gisikon a déjà joué un rôle dans l’histoire suisse à plusieurs reprises, notamment en 1653, pendant la guerre des paysans, et au cours des batailles de Villmergen. Elle fait parler d’elle une dernière fois à l’occasion de la guerre du Sonderbund, au cours de laquelle les troupes de la ligue ont consolidé les accès au pont. Au nord du bâtiment des douanes (aujourd’hui l’hôtel Tell) en haut de la Landstrasse se trouvent deux pièces d’artillerie, au sud, une. Quatre divisions des troupes fédérales placées sous le commandement du général Dufour, s’engagent dans cette direction.

Le 23 novembre, à l’aube, la division emmenée par Ziegler s’ébranle. Une brigade progresse sur la rive gauche de la Reuss pour attaquer frontalement Gisikon, tandis que les autres visent le pont flottant à Sins et une deuxième construction érigée pendant la nuit sur la rive droite. Honau est prise sans aucun combat ou presque. Après une brève escarmouche, les artilleurs adverses se replient vers Gisikon; seuls les tireurs d’élite des cantons d’Obwald et de Nidwald, embusqués sur les hauteurs du Rooterberg, résistent jusqu’à ce que Ziegler marche sur eux, tambour en tête. Les troupes attaquant Gisikon sont contraintes de positionner les canons très près du pont en raison de leur portée limitée à 1000 mètres. Si les Lucernois parviennent dans un premier temps à contenir les assauts, ils finissent par battre en retraite à Ebikon au bout de deux heures de tirs nourris. Au cours de cet accrochage meurtrier, le général du Sonderbund Salis-Soglio est touché à la tempe par un éclat de grenade. En définitive, Gisikon doit être abandonnée aux Confédérés. La chute de cette zone clé, puis celle de Meierskappel ouvrent la voie vers Lucerne. Le sort du gouvernement du Sonderbund est scellé.

Le 23 novembre, au petit jour, alors que l’ennemi s’approche déjà de la ville, le Conseil de guerre du Sonderbund et le gouvernement lucernois décident de se replier dans le canton d’Uri. Dans son ordre du jour du 23 novembre, Dufour demande d’épargner les vaincus, la population civile et le clergé, mais interdit aussi les pillages. Le colonel Eduard Ziegler, nommé commandant de Lucerne, parvient à imposer la décision de son supérieur. En guise de remerciement, le Zurichois reçoit le casque dérobé à Kappel ainsi que l’épée d’Ulrich Zwingli (ces deux pièces font aujourd’hui partie des collections du Musée national Zurich; toutefois, leur authenticité n’est pas attestée de manière irréfutable).

La bataille de Gisikon du 23 novembre 1847. Différentes gravures imprimées. Source: Musée national suisse

Les conséquences: le compromis plutôt que l’exclusion

Le 26 novembre 1847, le Conseil de guerre du Sonderbund réuni à Flüelen (UR) est dissous précipitamment, sans même un vote formel. Entre le 25 et le 29 novembre, les cantons primitifs et le Valais se soumettent sans combattre, signant le glas du Sonderbund.

Les troupes du Sonderbund ont globalement manqué de discipline et de préparation sérieuse. La ferveur populaire se justifiait pour défendre la foi ou la souveraineté cantonale mais pas pour soutenir une guerre offensive. En outre, l’armement était insuffisant, ce qui n’a pas pu être compensé par une aide étrangère.

Le 18 janvier 1848, l’Autriche, la France, la Prusse et la Russie présentent une note commune menaçant d'intervenir si la Diète ne revenait pas sur ses décisions concernant le Sonderbund et les jésuites. La majorité victorieuse répond avec beaucoup d’assurance le 15 février 1848, protestant contre toute violation de sa souveraineté. La révolution de février (imminente) en France et ses répercussions en particulier en Autriche empêchent les grandes puissances d’agir contre la Suisse.

Heureusement, le bilan humain de la courte guerre du Sonderbund n’est pas très lourd. D’après les recherches les plus récentes, l’opération de 25 jours a fait 60 morts et 386 blessés dans les troupes de la Diète contre 33 morts et 124 blessés dans l’autre camp, soit un total de 93 morts et 510 blessés. En dépit de ces pertes relativement limitées pour un conflit, il s’agit du plus lourd tribut payé par la Suisse pour un événement politico-militaire survenu aux XIXe et XXe siècles.

Proclamation de la Diète fédérale à l’armée après la guerre du Sonderbund, 1848 (cliquer pour agrandir les détails). Source: Musée national suisse

En février 1848, une commission de révision de la Diète commence à élaborer une nouvelle Constitution fédérale d’inspiration radicale. Celle-ci est soumise au vote populaire (juillet/août) et acceptée par la majorité des cantons, ce qui suffit aux yeux de la majeure partie de la Diète pour annuler le Pacte de 1815. Ce dernier ne prévoyant pas de disposition sur sa révision – une modification aurait requis l’unanimité –, cette décision a été interprétée comme un acte révolutionnaire.

Le nouvel Etat constitue toutefois un compromis. En effet, la majorité victorieuse tient compte des desiderata des vaincus, en accordant notamment une place à la souveraineté cantonale, à laquelle les libéraux modérés sont aussi attachés. L’interdit des jésuites ne doit pas non plus cacher les aspirations clairement fédéralistes du nouvel Etat, qui laisse aux cantons toutes compétences en matière scolaire et ecclésiastique, institue un Conseil des Etats et introduit la notion de majorité des cantons. Au cours des décennies suivantes, l’hégémonie des vainqueurs et l’exclusion font place à la recherche du compromis et à l’intégration des vaincus.

Guillaume Henri Dufour évoque l’influence exercée par Napoléon sur son art de la guerre et sur la guerre civile en Suisse. Joué par Michel Voïta. Vidéo: SRF

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René Roca
Docteur en histoire, René Roca dirige le Forschungsinstitut direkte Demokratie (Institut de recherche Démocratie directe).

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