Harald Szeemann: Musée des obsessions, Kunsthalle de Berne, 2018, installation. Photo: Gunnar Meier

Mais à quoi sert la graisse de serpent?

Aujourd’hui, la personne qui conçoit une exposition s’appelle un commissaire d’exposition, ou un curateur si l’on choisit de franciser l’anglais «curator». Autrefois, c’était un conservateur. Entre les deux, un nom: Harald Szeemann. Celui qui se percevait comme un créateur a défini les standards de l’exposition moderne. La Kunsthalle de Berne retrace son parcours.

Qu’est-ce qu’une exposition réussie? Quels en sont les ingrédients, quelle est la formule idéale? Pour l’un des commissaires d’exposition les plus singuliers du XXe siècle, le Bernois Harald Szeemann, le plus important c’était la passion. Rien d’étonnant donc à ce que son idée d’un Musée des obsessions lui ait servi d’étoile polaire. Ni qu’elle ait donné son nom à l’exposition que la Kunsthalle de Berne consacre au grand artiste disparu en 2005.

L’événement a lieu dans deux endroits différents. L’une d’elles montre une riche rétrospective des débuts de Szeemann, qui a dirigé la Kunsthalle de 1961 à 1969. Un grand mur est ainsi couvert par les affiches des expositions qu’il y a organisées, et qui illustrent sa conception de l’art, très large pour son temps. Szeemann permit aussi à de jeunes artistes de se faire connaître, invitant par exemple Christo à emballer son premier monument, la Kunsthalle de Berne. C’était en 1968. Insensé!

L’hommage rendu constitue le point d’orgue de la célébration des 100 ans de la Kunsthalle de Berne, ce qui ne manque pas de sel. Parce que c’est l’exposition – légendaire – de Szeemann, Quand les attitudes deviennent forme, qui mit fin à sa carrière bernoise. Elle mettait en scène un mélange osé de jeunes artistes alors totalement inconnus (presque exclusivement des hommes, désolé pour ces dames). Lorsque le comité de direction refusa à Szeemann l’autorisation de monter l’exposition prévue sur Joseph Beuys, il démissionna. Sa lettre de départ, rédigée dans une belle écriture soignée, est maintenant accrochée bien en vue dans la Kunsthalle: un manifeste de fierté, d’incorruptibilité et de cohérence.

Harald Szeemann: Musée des obsessions, Kunsthalle de Berne, 2018, installation. Photo: Gunnar Meier

Les deux expositions organisées par la Kunsthalle de Berne durent jusqu’au 2 septembre. La partie se tenant à la Gerechtigkeitsgasse 74 est ouverte seulement du jeudi au dimanche. Attention: l’accès n’est pas accessible aux fauteuils roulants. L’escalier est étroit et il n’y a pas d’ascenseur. Pour de plus amples informations:

www.kunsthallebern.ch

Szeemann avait compris. À partir de ce moment-là, il ne dirigea plus jamais une institution, mais fonda l’Agency Spiritual Guestwork, avec le tampon qui va avec. Au cours des années suivantes, il monta la Documenta 5 à Kassel (1972) ainsi que l’exposition itinérante Les machines célibataires (1975), toutes deux richement retracées à la Kunsthalle. Cela lui permit de poser les bases d’une carrière internationale de commissaire d’exposition indépendant, singulier et recherché. À la Kunsthaus de Zurich par exemple, ses expositions ne cessèrent de faire parler d’elles et d’attirer le public pendant plus de deux décennies. Ses deux biennales de Venise restent aussi dans toutes les mémoires, comme celle de 1999, qui permit à la scène artistique chinoise de connaître un véritable essor.

Une exposition, deux endroits

Mais la véritable sensation que nous réserve l’hommage rendu par le musée de Berne se trouve dans l’ancien appartement bernois de Szeemann, situé Gerechtigkeitsgasse 74. Un escalier étroit, que le temps ne semble pas avoir altéré, nous permet d’accéder à un appartement ancien, aux proportions généreuses, qui débouche directement au cœur de l’obsession personnelle de Szeemann. Et là, coup de poing dans le ventre. L’exposition que Szeemann avait créée dans son propre appartement en 1974, intitulée Grand-père – un pionnier comme nous, est là devant nous, entièrement reconstituée.

Au premier abord, son titre peut sembler mystérieux, parce que le grand-père d’Harald Szeemann était simplement coiffeur. Mais pas n’importe quel coiffeur. Né en Hongrie en 1873 à l’époque de l’empire austro-hongrois, il décida, encore enfant ou presque, de fuir la misère des campagnes pour tenter sa chance à l’étranger. Après plusieurs années de voyage et d’apprentissage à travers la moitié de l’Europe, il posa ses valises à Berne en 1905. Là, il fonda un véritable petit empire. C’est qu’Etienne Szeemann avait une créativité débordante, doublée d’un grand sens des affaires. Aujourd’hui, on le qualifierait de coiffeur star. Il transmit à son petit-fils les cheveux, pour ainsi dire, sur lesquels il put tirer pour se sauver de la noyade, à l’image du baron de Münchhausen. La noyade représentant la traversée du désert qui suivit l’accueil mitigé que suscita la Documenta de 1972 (qui elle aussi fait l’admiration aujourd’hui).

Une partie de l’exposition est située Gerechtigkeitsgasse à Berne. Photos: Gunnar Meier

Dans cet appartement, Szeemann avait mis en scène l’héritage de son grand-père, mort en 1971 à un âge avancé, pour créer une exposition d’un genre totalement nouveau. C’était beaucoup plus que la mise en vitrine sentimentale d’un héritage et ce n’était rien de moins que l’interprétation plastique d’un homme d’affaires et petit bourgeois du début du XXe siècle. Ou, pour le dire avec les mots de l’art: un univers dans lequel s’immerger. Depuis l’expérience de Szeemann, la reconstitution d’un monde en soi est devenue un type d’exposition qui fait partie de la palette obligée de tout musée d’histoire culturelle.

Toutefois, les institutions d’aujourd’hui s’appuient généralement sur une machinerie bien huilée, alors que Szeemann avait dû faire avec ce qu’il avait. Les explications de l’exposition, mais aussi les extraits de journaux intimes ou de conversation avec son grand-père et ses proches, figurent sur des feuilles dactylographiées. Les titres des parties, tels que Grand-père et l’Argent (on voit une gigantesque collection de billets et de bons de la période de la Grande inflation) ou l’arbre généalogique de la famille, enrichi de photos, sont épinglés au mur sur des bouts de papier. Aucune pièce de l’exposition n’est sécurisée. On découvre tout le cabinet de curiosités de son grand-père, les bigoudis et les peignes pour colorer les cheveux qu’il avait inventés et brevetés, à côté de la palette de maquillage achetée à Paris. Sans oublier une impressionnante collection de barrettes et d’épingles à cheveux, ainsi que les Eaux de beauté dont l’apprenti magicien avait imaginé la formule. Impensable dans un musée actuel.

Tout le mérite de cette méticuleuse reconstitution revient au Getty Research Institute de Los Angeles et aux curateurs Glenn Phillipps et Philipp Kaiser, qui ont travaillé à partir d’anciennes photographies. La matière première a été fournie par le Getty Research Institute, acquéreur du gigantesque héritage d’Harald Szeemann en 2011, à l’initiative de son directeur de l’époque, l’historien d’art allemand Thomas Gaehtgens. Depuis, les archives sont exploitées par une équipe de plusieurs personnes et accessibles aux chercheurs.

L’univers de son grand-père

Plus on se promène dans l’univers du grand-père, mieux on comprend pourquoi cette exposition est la quintessence même du Musée des obsessions de son petit-fils. D’une part, parce qu’il a sans doute découvert un alter ego en la personne de ce grand-père, qui se consacrait aux arts à sa manière: serviteur de la beauté de par son métier de coiffeur, mais aussi inventeur et pionnier dans son domaine. Mais surtout on comprend soudain le pourquoi de la sensibilité de Szeemann pour l’artistique dans le quotidien et pour le personnel, l’obsessionnel dans l’artistique. On sent le plaisir qu’il avait à narrer des histoires pour captiver son public, en s’appuyant uniquement sur la combinaison alchimique des pièces exposées et de leur aura incomparable. «Vous aussi, il faudrait que vous sachiez à quoi sert la graisse de serpent, écrit-il sur les feuillets d’exposition. C’est important!»

L’univers du grand-père de Szeemann est complexe. Photo: Gunnar Meier

Hibou Pèlerin
Hibou Pèlerin vole d’une exposition d’histoire culturelle à l’autre depuis plusieurs années. Il a déniché pour le blog du Musée national suisse quelques perles qu’il présente ici.

Catégories

Sharing is caring
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin
Email this to someone
email

Votre commentaire