Des adolescents affalés dans une salle de séjour, 1972. Photo: Musée national suisse / ASL

La mode de l’affalement

Dans les années 1960, les règles de savoir-vivre de la bourgeoisie furent bouleversées par le changement des mentalités et des attitudes: au salon, on préférait être affalé confortablement sur un canapé plutôt que d’être assis convenablement sur une chaise.

Au XIXe siècle, pour être en mesure de recevoir leurs hôtes dans un salon digne de leur statut social, certaines grandes familles bourgeoises se privaient de tout dans les autres pièces. À la fin des années 1950, une publicité présentait encore le salon comme un espace sacralisé, où les enfants n’avaient pas leur place et qui n’était pratiquement jamais utilisé: le canapé recouvert d’une housse de protection est d’ailleurs encore aujourd’hui l’incarnation de l’esprit de la petite bourgeoisie. Une caricature parue en 1962 dans la revue satirique Nebelspalter témoigne clairement de l’aversion grandissante à l’égard des meubles usuels. Elle représente deux artistes fêtant Noël assis par terre, qui trouvent que leur position est certes inconfortable, mais qui se consolent en se disant qu’elle est anti-bourgeoise: mieux vaut ne pas avoir de meubles que d’avoir des meubles démodés.

Les années 1960 sonnèrent le glas des meubles traditionnels. Dans les colocations, les lits furent remplacés par des matelas et les étagères par des caisses. On n’avait plus honte de récupérer des meubles dans les décharges ou les brocantes. Bien au contraire, c’était une façon de manifester son opposition au style de vie de la bourgeoisie. On n’était plus disposé à dépenser de l’argent pour des meubles qui avaient perdu toute fonction représentative. De plus, on voulait absolument rester ouvert au changement, ce qui impliquait d’être prêt à partir rapidement pour n’importe quelle destination lointaine, l’Inde par exemple. À partir de 1973, Ikea construira d’ailleurs sa prospérité sur ce besoin de changement permanent, en vendant dans sa première filiale suisse, à Spreitenbach, des meubles bon marché à assembler soi-même.

La position assise classique a été particulièrement malmenée dans les années 1960: les hippies n’étaient pas seulement reconnaissables à leurs vêtements et à leur coiffure, mais également à leur façon de déambuler en balançant ostensiblement les épaules, de protester en organisant des sit-in ou de casser des chaises lors des concerts de rock.

Le rejet des valeurs bourgeoises: plutôt se priver de meubles que d’avoir les mauvais. Illustration: Franco Barberis, parue dans la revue satirique Nebelspalter, 1962

La remise en question de cette position gagna également les créateurs. En 1967, l’association Werkbund Suisse organisa une vente aux enchères de chaises design, lors de laquelle Robert et Trix Haussmann, Bernhard Luginbühl, Meret Oppenheim et Daniel Spoerri proposèrent des prototypes. À la fin de la vente, les organisateurs étaient quelque peu déçus car les chaises étaient pour ainsi dire impossibles à utiliser et donc invendables: elles allaient résolument à l’encontre de la position assise habituelle, une «révolte populaire contre les principes de la bonne forme, ce design fonctionnel».

C’est de l’Italie que vint l’opposition la plus réussie, avec le pouf Sacco. Dans les années 1970, on en trouvait également en Suisse dans les logements des jeunes: celui qui ne voulait pas en acheter pouvait s’en fabriquer un lui-même avec un patron de couture. Ce tuyau informe rempli de billes de polystyrène a été conçu en 1968 par les jeunes architectes Pierre Gatti, Cesare Paolini et Franco Teodoro, et commercialisé par le fabricant de meubles Zanotta. Ils s’intéressaient à l’ergonomie et ils étaient soucieux d’entretenir le contact avec la nature: le Sacco devait épouser les formes du corps et donner l’impression d’être allongé dans de la neige fraîche. Les matières plastiques développées dans les années 1960 permirent de créer de nouvelles formes flexibles: dans les années 1960, le Sacco ne fut certes pas la seule innovation amorphe du design à défier les formes classiques, mais elle fut l’une des rares à être commercialisée à grande échelle. 

Ce sac en forme de poire, qui est encore fort apprécié de nos jours, témoigne modestement de l’esprit de 1968: il ne fait pas partie d’un ensemble rigide et peut être transporté n’importe où; son informité lui permet de s’adapter aux formes du corps de celui qui s’y assoit ou s’y allonge; aucune instruction n’est donnée pour son utilisation; on est totalement libre de s’y asseoir comme on veut, et même de jouer avec, si on en a envie.

Le pouf était un affront à la culture de la position assise traditionnelle. Illustration: Jean Leffel, parue dans la revue satirique Nebelspalter, 1969

Imagine 68 – Le spectacle de la révolution

Musée national Zurich

14.09.18 - 20.01.19

Après le succès des expositions «1900-1914. Expédition bonheur» (2014) et «Dada Universal» (2016), Stefan Zweifel et Juri Steiner, les deux commissaires invités, offrent en 2018 leur vision de la génération 68. Objets, films, photos, musique et œuvres d’art recréent l’atmosphère de 1968. L’exposition offre un aperçu global de la culture de cette période et emmène les visiteurs, à travers les Silver Clouds d’Andy Warhol, au cœur des extravagances d’une époque.

Le rejet de la position assise traditionnelle influença également les designers, à l’image de ce Maso-Chair de Trix et Robert Haussmann de 1967. Photo: Museum für Gestaltung, Zurich

David Eugster
David Eugster est historien et anthropologue culturel.

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