Sur plus d’une dizaine de licences internationales, c’est l’édition japonaise qui a l’impact le plus durable. Mitsumasa Anno, le légendaire illustrateur nippon, a publié un ouvrage sur Carigiet et des œuvres communes ont été présentées en 1992 dans plusieurs villes du Japon. Mais on notera avant tout que chaque année, des milliers de touristes japonais se rendent dans les Grisons, sur les traces d’Heidi et d’Ursli.

Une cloche pour Ursli au Japon

L’image de la Suisse à l’étranger, en Asie de l’Est notamment, a longtemps été marquée par la littérature enfantine du pays. Aux États-Unis ou en Angleterre aussi, les Swiss Picture Books étaient considérés comme des ouvrages de référence. Histoire d’un succès commercial à l’étranger et d’évolutions pour le moins surprenantes.

L’ouvrage Une cloche pour Ursli paraît en allemand à l’automne 1945. Toutefois, Alois Carigiet a travaillé sur le livre d’images depuis le début de la guerre, avec certes plusieurs interruptions. Ursli est donc un enfant de la guerre, mais à l’étranger c’est avant tout un petit montagnard, le symbole d’une Suisse épargnée, une sorte de frère d’Heidi. Pour que les livres d’images suisses puissent s’exporter avec succès après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs évolutions seront néanmoins nécessaires.

1re condition: une qualité irréprochable

Felix Hoffmann avec ses magnifiques livres de contes, Hans Fischer – dit «fis» – avec ses charmantes illustrations et Alois Carigiet avec son interprétation moderne de contenus traditionnels ont renforcé la réputation des ouvrages locaux. Même pendant la guerre, leurs parutions ainsi que celles de leurs homologues étaient pour la plupart lithographiées avec art et bien imprimées.

2e condition: un contenu politiquement correct

La pérennité de ces œuvres au fil des générations, notamment de celles parues avant 1945, présuppose aussi une continuité sociétale. Dans l’entre-deux-guerres déjà, la notion de «livre suisse» fait son apparition. Elle incarne une volonté de démarcation et une réaffirmation de soi, typiques de l’époque. Et alors que les livres d’enfants allemands ne sont plus guère utilisables après la guerre, les ouvrages suisses sont perçus comme inoffensifs, notamment sur la scène internationale: un atout pour le secteur de l’édition local. Comme la littérature suisse dans son ensemble, celle destinée aux enfants avait en outre gagné en importance grâce aux textes d’auteurs en exil.

3e condition: «un pont des livres pour enfants» international

Juste après la guerre, Jella Lepman s’installe à Munich. La veuve d’un Américain d’origine allemande, rédactrice à Stuttgart dans l’entre-deux-guerres, est conseillère auprès de l’armée américaine pour les questions des femmes et de la jeunesse. En 1964, elle publiera un ouvrage autobiographique, intitulé Die Kinderbuchbrücke, littéralement «Le Pont des livres pour enfants». Tout son travail est mû par une idée: promouvoir la tolérance et le pacifisme au travers des livres pour enfants, reconstruire la société en inculquant l’ouverture au monde. Jella Lepman publie des histoires du soir qu’elle recueille dans le monde entier, organise des expositions et fonde la Bibliothèque internationale de la jeunesse à Munich. Le congrès International Understanding Through Children’s Books permet à l’Union Internationale pour les Livres de Jeunesse (IBBY) de voir le jour. Avec elle, un échange s’organise, qui est certes d’ordre non commercial, mais qui aura néanmoins des conséquences directes pour tout le secteur de l’édition. Une fois de plus, la Suisse tire profit de sa neutralité: c’est à Zurich que l’IBBY est créée en 1953, grâce notamment à l’engagement décisif d’Astrid Lindgren, de Lisa Tetzner, d’Erich Kästner et de la co-fondatrice et collaboratrice des éditions Atlantis, Bettina Hürlimann-Kiepenheuer, qui vécut à Zurich à partir de 1939.

Depuis 1956, l’IBBY décerne tous les deux ans le prix international Hans Christian Andersen, sorte de prix Nobel de la littérature enfantine. En 1966, il récompense aussi pour la première fois le travail d’illustration, avec pour lauréat Alois Carigiet. En 1950 déjà, l’ouvrage du petit chevrier qui voulait la plus grosse cloche paraît en anglais aux éditions Oxford University Press sous le titre de A Bell for Ursli.

Les illustrations de Felix Hoffmann sont emblématiques des éditions Sauerländer Verlag depuis des décennies, qu’il s’agisse de celles des contes pour enfants ou des couvertures de livre, ou encore des dessins à la plume réalisés pour les romans jeunesse. Photo: ISJM

En 1973, l’Union Internationale pour les Livres de Jeunesse (IBBY) fête ses vingt ans à Zurich. Sur cette photo de la réception dans le domaine Muraltengut, on reconnaît Alois Carigiet et Bettina Hürlimann au centre, Leena Maissen, qui a dirigé longtemps l’association, tout à gauche, et Fritz Brunner, le fondateur de l’OSL, à droite.

Exportation, importation, échange

Les livres d’enfants suisses ne sont pas juste vendus sous licence à l’étranger: les preneurs de licence ont un droit de regard sur la mise en forme et font des propositions aux illustrateurs.

Lorsque fis commence à illustrer Le Chat botté, il dessine certes l’un de ses animaux préférés, mais pas pour un texte des frères Grimm. La version de Charles Perrault, comme beaucoup d’autres contes de l’auteur, est très populaire aux États-Unis. L’idée d’une nouvelle illustration vient d’ailleurs de la lectrice new-yorkaise Margaret K. McElderry. Généralement, fis n’aime pas «travailler sur commande», mais le résultat final est l’une de ses pièces maîtresses. D’une part, il met en scène les personnages du chat et de l’ogre magicien avec force clins d’œil (rien de surprenant quand on connaît la passion de fis pour la métamorphose et le travestissement). De l’autre, il thématise son propre travail sur le livre, en dessinant un chat qu’il doit réinventer à grand-peine.

C’est au cours de son travail que fis développe l’idée de prendre la parole dans le livre, en tant qu’illustrateur, par le biais de la formule introductive suivante: «Ce qui n’est pas dit dans le conte». Le chat, qui doit toujours apprendre dans son art, devient un miroir de l’artiste.  Le Chat botté dans «Im Märchenland» illustré par Hans Fischer © 2018 NordSüd Verlag AG, Zurich / Suisse

Et lorsque dans les années 1970, les éditions Fukuinkan à Tokyo veulent une illustration de l’histoire de la Nativité selon saint Luc, chapitre 2, versets 1-20, elles s’adressent à Felix Hoffmann, à Aarau. Depuis 1963, elles éditent les albums des éditions Sauerländer Aarau illustrés par ce dernier. Les Japonais tiennent à ce que ce texte majeur de la culture chrétienne soit illustré par un Européen. Felix Hoffmann a donné forme à de nombreux classiques, peints des vitraux et réalisé une Bible pour enfants en images. C’est ainsi qu’en 1975 paraît l’ouvrage de Hoffmann sur la Nativité, Weihnachten, avec lithographies en couleur, aux éditions Fukuinkan Shoten. L’édition en allemand qui figure aujourd’hui encore dans le catalogue de la société Theologischer Verlag Zürich est distribuée sous licence japonaise. Felix Hoffmann ne cherche pas à se conformer à des idées reçues sur ce qui convient aux enfants, le regard qu’il porte sur le récit iconique est atypique et surtout impressionnant par son ancrage dans le quotidien.

L’ouvrage Weihnachten en japonais: édition originale de 1975, illustrée par Felix Hoffmann.

Le Chat botté paraît à l’automne 1957 aux éditions Verlag der Wolfsbergdrucke, Zurich; fis meurt au printemps 1958. Felix Hoffmann, lui, ne verra pas la parution de Weihnachten: il s’éteint quelques semaines auparavant. Ainsi, c’est un dernier chef-d’œuvre qu’ont offert les deux maîtres à leurs mandataires étrangers.

1967: une page se tourne, une autre s’ouvre

Après 1967 aussi, des livres illustrés suisses parviennent à susciter l’enthousiasme de plusieurs générations. En 1973, Jörg Müller publie son premier dossier d’images documentant la transformation de la campagne; il alimentera le débat sur la protection de l’environnement pendant des années. En 1992, c’est Arc-en-ciel de Marcus Pfister qui devient très rapidement un best-seller international. D’autres illustrateurs connaissent également de grands succès en Suisse.

Parallèlement, à partir des années 1960, l’influence des licences négociées à l’international augmente considérablement. Cette évolution mène en 1963 à la création de la Foire du livre pour enfants de Bologne. Entièrement consacré au négoce des droits, ce salon annuel accélère à son tour la tendance. En Suisse, des maisons d’éditions voient le jour, qui sont fondées par des Européens de l’Est ayant émigré. Elles publient des illustrateurs du monde entier et tablent d’emblée sur des coproductions en plusieurs langues. On citera Nord-Süd Verlag créée en 1961 ou Bohem Press AG en 1973.

Hans-Ulrich Steger, planche pour Reise nach Tripiti. © 1967 Diogenes Verlag AG, Zurich

Mais c’est l’ouvrage illustré par Hans Ueli Steger Reise nach Tripiti qui va marquer plusieurs tournants à la fois. Le dessinateur est aussi un caricaturiste, à qui la satire politique ne fait pas peur, un vrai soixante-huitard. Son livre paraît aux éditions Diogenes, dont les albums illustrés n’ont commencé à faire parler d’eux que depuis quelques années. C’est notamment le cas de celui de Maurice Sendak Max et les Maximonstres. L’auteur-illustrateur américain rencontre un succès planétaire avec ce classique, devenu une référence sur les plans tant pédagogique, psychologique qu’artistique. Les deux ouvrages sont publiés en 1967 chez Diogenes. Mais d’un point de vue suisse, c’est aussi l’action dans Reise nach Tripiti qui est révolutionnaire. L’ours en peluche Theodor quitte une Suisse pluvieuse, rencontrant différents compagnons de misère sur sa route vers les Balkans. Il trouve finalement le bonheur sous les cieux azurés d’une île grecque. Un voyage sans retour, une installation à l’étranger comme clé du bonheur.

Hans-Ulrich Steger, planche pour Reise nach Tripiti. © 1967 Diogenes Verlag AG, Zurich

Joggeli, Pitschi, Globi …
Les livres illustrés suisses les plus populaires

Musée national Zurich

15.6. – 14.10.2018

Les personnages des livres d’images suisses ont enthousiasmé des générations de lectrices et de lecteurs. L’exposition familiale proposée par le Musée national Zurich permet aux enfants de se plonger dans le monde des livres illustrés dans une ambiance ludique. Les adultes retrouveront pour leur part avec plaisir leurs héros favoris d’antan dans un contexte culturel.

Hans ten Doornkaat
Journaliste et commissaire invité de l’exposition «Joggeli, Pitschi, Globi... les livres illustrés suisses les plus populaires».

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