Mieux qu’aucun autre, Winkelried incarne la devise «un pour tous, tous pour un». Sa légende a été mise en scène au XIXe siècle par le peintre Konrad Grob.
Musée national suisse

Unus pro omnibus, omnes pro uno

La devise politique «Un pour tous, tous pour un» prend une actualité particulière pendant la crise du coronavirus. Devenue populaire en Suisse au XIXe siècle dans un contexte de catastrophes naturelles, elle remonte toutefois au début du XVIe siècle.

Erika Hebeisen

Erika Hebeisen

Historienne et conservatrice au Musée national suisse

Si même l’hebdomadaire WOZ, notoirement critique envers l’État, cite la formule «Unus pro omnibus, omnes pro uno» en introduction à son commentaire des mesures prises par le Conseil fédéral pour lutter contre le coronavirus, c’est forcément que cette devise quasi officielle touche un nerf de la gestion suisse de la crise en cours. Mais quelle est son origine?

Le personnel politique suisse a toutes les raisons de penser qu’invoquer cette devise est le meilleur moyen de mobiliser la population helvétique et de faire naître un élan de solidarité. Le «Un pour tous, tous pour un» est profondément ancré dans la mémoire collective du pays. C’est probablement le Conseil fédéral lui-même qui l’a remis en circulation pendant la crise actuelle, puisqu’Alain Berset y a eu recours pour en appeler à la solidarité de toute la population face à la progression de l’épidémie: restez chez vous! Protégez les plus vulnérables d’entre nous et préservez notre communauté de la catastrophe!

C’est après la formation de l’État fédéral, en 1848, que la locution «Un pour tous, tous pour un» s’est imposée parmi les attributs identitaires de l’État naissant. Elle est ensuite devenue le slogan d’une subtile présentation de la révision constitutionnelle de 1874. En 1889, la devise fait son entrée dans l’ancienne salle du Conseil des États, dans l’aile ouest du Palais fédéral, où l’on accroche le tableau Mort de Winkelried à Sempach de Konrad Grob. Et depuis 1902, sa version latine érigée en quasi-raison d’État trône au-dessus des hommes et femmes politiques du pays puisqu’elle orne la coupole du Palais fédéral.

Gravure commémorant la révision de la Constitution fédérale de 1874.
Musée national suisse

Par ce mot d’ordre, le jeune État fédéral encore mal assuré tenta d’affermir le sentiment collectif national dans la seconde moitié du XIXe siècle. L’objectif était alors de convaincre chacun des cantons qu’il était dans l’intérêt général d’abdiquer une part de souveraineté à l’État fédéral. Et c’étaient les opposants catholiques et conservateurs qu’il fallait convaincre au premier chef du bien fondé de cet État fédéral libéral.

Initialement de nature politique, la devise fit son effet d’appel à la solidarité lors des catastrophes aussi, ainsi que l’a montré Christian Pfister, historien du climat. Un appel aux dons lancé dans tout le pays après l’incendie dévastateur de Glaris, en 1861, permit par exemple de réunir une somme colossale. L’opération déboucha donc sur une aide matérielle précieuse, mais aussi sur un renforcement du sentiment d’appartenance à la communauté, par la manifestation d’une solidarité nationale dont le principe aurait pu être: «Tous les cantons suisses pour un canton», ou en l’occurrence: «Toute la population suisse pour les Glaronais et les Glaronaises en détresse».

Au Palais fédéral, la devise trône par-dessus la politique nationale.
Wikimedia / Parlement suisse

TOUT COMMENCE AVEC WINKELRIED

S’il est vrai que c’est au cours du XIXe siècle que cette devise est devenue populaire, elle est née bien avant. Dans la culture mémorielle, elle a tout d’abord pris forme autour de Winkelried et de sa mort héroïque. En 1386, le sacrifice du héros nidwaldien lors de la bataille de Sempach, que les Confédérés étaient sur le point de perdre, aurait retourné la situation en leur faveur. Il se serait laissé transpercer par une brassée de lances afin d’ouvrir une brèche dans les rangs adverses en prononçant ces paroles: «Je vous ouvre le chemin». Mourant, il implora ses camarades: «Prenez soin de ma femme et de mes enfants.» Le héros donne sa vie à la communauté: la Confédération. À l’inverse, il est en droit d’attendre de cette même communauté qu’elle veille sur ceux qu’il laisse derrière lui: «Un pour tous, tous pour un».

Il est significatif que le héros de Sempach n’apparaisse dans la culture mémorielle officielle qu’un siècle après la bataille. Et il faut encore attendre 50 ans pour que Hans Rudolf Manuel, dans sa représentation de la bataille de Sempach, le nomme «Winkelriet». Nous sommes alors en 1551. Par la suite, devenu le héros sacrificiel des commémorations des batailles helvétiques, il s’est fait une place dans la mémoire collective. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, on prête en outre au personnage des traits individuels. En Arnold von Winkelried, les Lumières vénèrent le soldat patriote. En 1723, la commune de Stans lui offre son premier monument: Winkelried devient une statue de fontaine. Johann Heinrich Füssli, célèbre peintre zurichois, dessine vers 1750 un portrait de cet Arnold dont l’existence historique n’a jamais été prouvée.

Le monument Winkelried de Stans.
Musée national suisse

Winkelried est resté populaire jusque dans la seconde moitié du XXe siècle par le biais notamment de deux œuvres: un tableau de 1841 du peintre d’histoire Ludwig Vogel représentant Le corps de Winkelried sur le champ de bataille de Sempach, et d’autre part le monument de Ferdinand Schlöth à la mémoire de Winkelried officiellement inauguré à Stans en 1965. Jusque dans les années 1970, le message de Winkelried a été inculqué aux écoliers de Suisse à travers planches murales, manuels scolaires et brochures OSL. Aujourd’hui, ce sont donc avant tout les Suisses et les Suissesses de plus de 65 ans, particulièrement menacés par la crise du coronavirus, qui devraient se montrer les plus réceptifs à l’appel du Conseil fédéral: «Un pour tous, tous pour un».

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