L’internement du régiment « Savoia Kavallerie », à Ligornetto, 12 septembre 1943. Photo: Archives d’État du canton du Tessin

Une invasion de contrebandiers

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, de nombreux civils, des partisans, des déserteurs et des troupes étrangères aux abois franchissent la frontière suisse pour échapper à un destin funeste. La contrebande à la frontière sud atteint son paroxysme à cette époque.

La proclamation de l’économie de guerre en Suisse devait assurer l’approvisionnement de la population, de l’économie et de l’armée grâce à un système de répartition dirigé par l’État. En plus de ses objectifs interventionnistes et alimentaires, cette politique s’attaquait également de façon plus résolue au marché noir et à la contrebande. Durant les premières années du conflit, le commerce illégal recule considérablement. S’il reste relativement limité aux frontières nord et est du pays, il va atteindre à partir de l’automne 1943 un niveau jusque-là inédit à la frontière sud du pays, mais cette fois dans un sens inhabituel, c’est-à-dire de l’Italie vers la Suisse.

Cette explosion est due à la situation politique chaotique qui règne dans le nord de la péninsule. Après le débarquement allié en Sicile en juillet 1943, les troupes du Reich envahissent la région. Libéré par un commando SS, le dictateur Benito Mussolini est nommé chef du gouvernement de la République sociale italienne (Repubblica Sociale Italiana), également appelée République de Salò, un État fantoche satellite de l’Allemagne. Le quotidien de la population locale se dégrade dramatiquement, au point que de nombreuses personnes fuient en Suisse. Des cohortes de réfractaires au service, de déserteurs et de partisans entrent en clandestinité ou se réfugient dans les régions montagneuses proches de la frontière helvétique. Là, ils ne peuvent plus exercer de travail régulier et ne touchent pas non plus les coupons de rationnement qui leur permettraient d’obtenir de maigres rations alimentaires. Pour survivre, nombre d’entre eux se livrent à la contrebande.

Une patrouille de garde-frontières accompagnés de chiens à Cadro. Photo: Archives d’État du canton du Tessin

L’époque du riz

Des colonnes entières se forment pour acheminer de la farine, du beurre, du salami, du fromage, mais aussi des chaussures, des pneus de vélo, du savon et même des ânes de l’autre côté de la frontière. Mais la denrée de contrebande de loin la plus répandue est le riz, ce qui explique que dans la région, l’on appelle aujourd’hui encore cet épisode l’« epoca del riso ». L’on confisque des montagnes de riz énormes à la frontière sud de la Suisse: 115 tonnes par exemple rien que pour la dernière année de guerre! Au cours de la même période, 9154 contrebandiers sont appréhendés. On estime cependant que les quantités saisies ne représentent que le cinquième des marchandises introduites illégalement dans notre pays. Les rapports annuels de la direction tessinoise des douanes font état d’une « vraie invasion de contrebandiers ».

La Deuxième Guerre mondiale marque un tournant décisif dans l’histoire de la contrebande. Désormais, le trafic clandestin opère essentiellement du sud vers le nord alors que le mouvement s’effectuait en sens inverse autrefois. Contrairement à ce que l’on a cru pendant longtemps, cela s’explique moins par le besoin de denrées alimentaires des Suisses que par le taux de change entre les monnaies des deux pays. En raison de la politique monétaire (controversée) de la BNS, le franc est resté relativement stable en Suisse pendant le conflit tandis que la lire a subi une dévaluation rapide. De ce fait, après avoir vendu leurs denrées en terre helvétiques, les contrebandiers repartaient dans leur pays avec des francs suisses très prisés sur le marché noir. Le bénéfice ainsi réalisé leur permettait de s’offrir beaucoup plus de choses qui leur étaient jusqu’ici inaccessibles.

Contrebandiers dans la neige. Photo: Administration fédérale des douanes

Le poste-frontière de Saltrio/Arzo. Photo: collection G. Haug

On trafiquait aussi les êtres humains

Les contrebandiers connaissaient la zone comme leur poche. Nombre d’entre eux officiaient également comme « passeurs », en aidant des soldats alliés et des Juifs ayant fui les camps de prisonniers à franchir la frontière. Il n’était pas rare qu’ils exploitent de façon éhontée la peur des réfugiés juifs pour leur extorquer des sommes énormes. On connaît des exemples où ils exigeaient 50 000 lires pour le passage. Les services secrets alliés stationnés au Tessin avaient aussi recours à eux pour faire parvenir de l’argent et des armes aux partisans.

Pendant la guerre, de nombreuses armes circulaient dans les régions frontalières. Lorsque d’anciens soldats ou partisans s’adonnaient à des activités de contrebande, il arrivait parfois que des altercations dégénèrent en bains de sang. Le matin du 27 novembre 1944, le poste de garde-frontière de Cantine di Gandria, situé à l’endroit même où se trouve aujourd’hui le Musée Suisse des douanes, fut le théâtre d’un accrochage entre un soldat et trois contrebandiers dans lequel l’un de ces derniers, un dénommé Rinaldo Fiumberti, trouva la mort. La presse se faisait l’écho d’incidents tragiques comme celui-là. Elle se plaisait à décrire ces contrées comme une sorte de Far West, contribuant à ancrer dans la mémoire collective des habitants l’idée – aujourd’hui encore très répandue – d’une « invasion de contrebandiers ».

Des réfugiés franchissent la clôture marquant la frontière. Photo: Administration fédérale des douanes

Interrogatoire d’un contrebandier. Photo: Archives d’État du canton du Tessin

Das Zollmuseum in Gandria.

Le Musée suisse des douanes

Vous en apprendrez plus sur la contrebande entre la Suisse et l’Italie en visitant le Musée suisse des douanes à Cantine di Gandria. Vous pourrez y acheter le livre Le Musée suisse des douanes qui raconte les dessous de commerce illégal et l’histoire de l’établissement.

Ouvert tous les jours du 25 mars au 21 octobre 2018, de 13 h 00 à 17 h 00

Entrée: CHF 5.–/ 2.50 (de 6 à 16 ans), gratuit jusqu’à 6 ans

www.museedesdouanes.admin.ch

 

Jean-Luc Rickenbacher
Jean-Luc Rickenbacher, historien, a travaillé pour plusieurs musées suisses, notamment le Musée suisse des douanes de Gandria.

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