Le chant d’Orphée attirait les animaux. Extrait du vitrail héraldique de Jos et Barbara Murrer-Schön. Vers 1580. Photo: Musée national suisse

Arion et Orphée à Zurich

Musiciens les plus célèbres de la Grèce antique, le poète lyrique Arion et le chanteur mythique Orphée avaient, selon la légende, le donc de charmer les animaux et d’apaiser les tempêtes grâce à leur art. À la Renaissance et à l’époque baroque, les artistes zurichois ont souvent célébré la magie de leur musique.

En 1562, une esquisse de vitrail dessinée à la plume par le jeune peintre sur verre zurichois Jost Ammann (1539–1591) illustre l’épisode le plus dramatique de la vie d’Arion. Alors qu’il rentre en Grèce après une tournée dans le sud de l’Italie, l’équipage du bateau sur lequel il voyage lui dérobe sa fortune et s’apprête à le jeter par-dessus bord, lui et sa harpe. Les matelots sont de solides gaillards et Arion ressemble lui-même plus à un athlète qu’à un chanteur. La tempête fait rage et la situation sur l’embarcation ballotée dans tous les sens, au gré des vagues énormes, semble désespérée. À la droite de l’image, au premier plan, on aperçoit déjà le dauphin attiré par le chant d’adieu d’Arion, qui va sauver ce dernier d’une mort certaine. Les marins veulent eux aussi entendre le dernier « hit » du chanteur, ce qui leur sera fatal. Coupables d’avoir raconté un récit mensonger à Périandre, le tyran de Corinthe, ils finissent en effet crucifiés. Arion, à qui la tradition antique attribue les origines de la tragédie grecque, connaît quant à lui un tout autre destin: à l’arrière-plan, entre la terre ferme et le navire, on l’aperçoit, sain et sauf, fuyant sur le dos du dauphin. La tempête s’est apaisée.

Arion est jeté par-dessus bord par l’équipage d’un bateau. Dessin à la plume de Jost Ammann, 1562. Photo: Musée national suisse

La scène principale de gauche montre l’embarquement d’Arion dans le sud de l’Italie; en haut à droite, on voit le chanteur accoster sur les côtes du Péloponnèse, près du temple de Poséidon, au cap Ténare. Jost Ammann savait de quoi il parlait: son père Johann Jakob Ammann (1500–1573) était en effet professeur de latin au Carolinum, l’ancienne Haute École de Zurich. Les humanistes de la ville, parmi lesquels Ulrich Zwingli, se réunissaient souvent sous son toit. Le dessinateur talentueux au bénéfice d’une excellente formation qu’était Jost Ammann connaissait-t-il des œuvres antérieures représentant l’épisode? À n’en pas douter. Mais ce que l’on ignore, c’est comment elles sont parvenues à Zurich. Plusieurs sources d’inspiration sont possibles: les fresques réalisées entre 1465 et 1475 par Andrea Mantegna dans le palais ducal de Mantoue, l’Arion d’Albrecht Dürer de 1514, un lavis lui-même inspiré de la Chronique du monde d’Hartmann Schedel réalisée d’après le modèle de Cyriaque d’Ancône et enfin, – la plus récente – les marques d’imprimeur de l’humaniste et imprimeur bâlois Jean Oporin (1507–1568), qui fit imprimer le premier Coran et le premier atlas anatomique moderne.

Arion chevauchant le dauphin dans le bassin de Zurich. Johannes Meyer, 1685. Photo: Musée national suisse

Réalisé avec soin, le dessin à la plume de Jost Ammann inaugure une série de représentations iconographiques d’Arion chevauchant le dauphin dans le lac de Zurich. La plus connue est la première Feuille de Nouvel An de la société ab dem Musiksaal de Johannes Meyer (1685). Arion et le dauphin y apparaissent dans le bassin inférieur de Zurich, avec la ville en arrière-plan. À l’origine, les Zürcher Neujahrsblätter étaient des feuilles volantes que les corporations remettaient le Bächtelistag, c’est-à-dire le 2 janvier, aux enfants de leurs sociétaires afin de les instruire et de les édifier. On peut lire Pour une jeunesse zurichoise vertueuse sachant apprécier les arts. Offert par ab Music-Sal le premier janvier de l’an de grâce 1685 sur la première feuille de Nouvel An de la société de musique. Du point de vue de l’histoire des médias, ces feuilles qui commencent à paraître à partir de 1645 peuvent être considérées comment les premières publications illustrées à l’intention des enfants et des adolescents en Suisse.

Orphée et les animaux, Hans Leu le Jeune, 1519. Photo: Musée d’art de Bâle

Chanteur mythique capable d’émouvoir non seulement les animaux mais également les plantes et les pierres en chantant et en jouant de la lyre, Orphée était un personnage tout aussi apprécié sur les bords de la Limmat. Parmi les œuvres les plus connues le célébrant figure la toile Orphée et les animaux (1519) de Hans Leu le Jeune, qui observe la nature avec un réalisme remarquable et dépeint des paysages merveilleux aux accents préromantiques. Ce tableau compte parmi les représentations artistiques les plus belles consacrées au sujet et fait partie des rares œuvres du peintre à avoir survécu à la Réforme.

Orphée sur le vitrail héraldique de Jos et Barbara Murrer-Schön, vers 1580. Photo: Musée national suisse

Le dramaturge et artiste éclectique Christoph Murer (1558–1614) s’empare lui aussi du thème pour réaliser un vitrail héraldique pour ses parents Jos Murer et Barbara Schön. À l’époque, Orphée symbolisait l’inspiration poétique par excellence. La place en vue qui lui est réservée sur le vitrail souligne son importance centrale pour la dynastie d’artistes zurichois la plus importante de son temps.

Feuille de Nouvel An de la société ab dem Musiksaal avec Orphée et les animaux, Zurich 1698. Les Neujahrsstücke se composent d’une gravure sur cuivre avec un texte édifiant ou moralisateur. Dans le cas de la société ab dem Musiksaal, il s’agit d’un poème religieux. Photos: Musée national suisse

Remarque: Imprimée dans l’officine de Froschauer, l’ouvrage de zoologie en cinq volumes du savant universel et génie de la Renaissance Conrad Gessner, un Zurichois, contient de nombreux dessins d’animaux réalisés d’après nature. Paru à peu près à la même époque que le tableau de Hans Leu le Jeune, l’esquisse de vitrail de Jost Ammann et le blason de Christoph Murer, il marque les débuts de la zoologie moderne. Cela ne doit en rien au hasard car au XVIe siècle, l’animal est un sujet important pour la recherche et pour l’art à Zurich.

Felix Graf
Conservateur de la collection Estampes et gravures du Musée national suisse jusqu’à son départ en retraite à mi-2017, puis journaliste indépendant.

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