
L’«affaire Trump»
Durant l’été 1940, l’attaché de presse allemand Georg Trump a tenté de réduire au silence les voix critiques dans la presse helvétique. Les rédacteurs en chef ont fait de la résistance et se sont retrouvés pris entre les partisans de la neutralité et ceux qui prônaient l’adaptation.


Le rédacteur en chef Hermann Odermatt n’a pas révélé le nom de l’auteur de l’article. e-newspaperarchives / e-newspaperarchives
Mais les choses n’iront pas jusque-là. La Division Presse et Radio (DPR), l’autorité de censure suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, suspend la parution des Neue Zürcher Nachrichten pour dix jours, arguant de sa compétence à prendre des mesures, lorsque les relations avec des États voisins pourraient être mises à mal. Et le président de la Confédération Marcel Pilet-Golaz de confirmer: les attaques contre une armée étrangère telles qu’elles ont été publiées par le quotidien catholique et conservateur, sont interdites en Suisse.
La mesure qui frappe le journal est l’une des plus lourdes jamais infligées. Mais elle sera loin d’être la seule. Pour éviter les incidents diplomatiques, la DPR sanctionnera en effet régulièrement certaines publications, avant même que la légation allemande n’ait formulé une quelconque plainte. Elle expliquera avoir elle-même sanctionné les journaux incriminés en vue d’apaiser les voisins allemands que leurs victoires militaires rendaient de plus en plus agressifs. Mais ainsi, les autorités suisses donnaient aussi l’impression que les plaintes étaient justifiées. Pour leur part, les dirigeants allemands considéraient qu’un pays neutre devait aussi avoir une presse «neutre». Bien que ce point de vue aille à l’encontre de la conception helvétique de la liberté de la presse, les articles critiquant l’Allemagne seront régulièrement censurés. Lorsque, après l’invasion de la Pologne, la National-Zeitung de Bâle écrira en novembre 1939 qu’un accord de paix constituerait une «reconnaissance absolument catastrophique d’une politique de violence bafouant brutalement les traités et le droit international», le chef de la DPR l’accusera d’être un instrument de propagande des puissances occidentales et de mettre la Suisse en péril par ses positions. Il lui enjoint de changer ce cap, faute de quoi elle serait frappée par des mesures pouvant aller jusqu’à l’interdiction.
Les rédacteurs en chef font de la résistance
Pour Georg Trump, le Bund est celui des grands quotidiens libéraux sur lequel il est le plus facile d’exercer une influence, car il n’y a qu’un seul propriétaire, Fritz Pochon, à convaincre. Pour la NZZ ou les Basler Nachrichten, dont les rédacteurs en chef sont eux aussi dans le collimateur de la légation allemande, les relations de propriété sont en revanche plus complexes. Une chose est claire: après la défaite de la France, les nazis veulent réduire au silence les journalistes ayant rédigé des articles négatifs à leur propos au cours des derniers mois, que Trump décrit comme des rédacteurs «fortement marqués par le passé».
Ernst Schürch est outré par l’ingérence de Trump qu’il qualifie de «chantage éhonté d’une puissance étrangère». Au grand dam de Pochon, il en informe Rudolf Lüdi, le directeur de l’Agence télégraphique suisse, auprès de qui Trump avait également exigé des changements de personnel. Rudolf Lüdi prévient à son tour Karl Sartorius, éditeur des Basler Nachrichten et président de la Société suisse des Éditeurs de Journaux, qui prend alors contact, à Berne, avec les conseillers nationaux et rédacteurs Theodor Gut et Markus Feldmann. Tous sont unanimes: il ne s’agit pas uniquement d’une ingérence inacceptable dans des affaires intérieures, des principes essentiels de politique de la presse et de politique nationale sont en jeu. Markus Feldmann, qui deviendra ensuite conseiller fédéral, note dans son journal: «Le combat pour les instances décisionnelles assurant notre liberté intérieure commence.»
La rumeur concernant le limogeage de Schürch de son poste de rédacteur en chef se répand rapidement et enfle. Il se dit que Willy Bretscher de la NZZ et Albert Oeri des Basler Nachrichten seraient eux aussi dans le viseur des Allemands. Karl Sartorius exige fermement que le Conseil fédéral intervienne pour protéger la presse suisse. Schürch, Oeri et Bretscher se rencontrent pour arrêter une position commune et le 24 juillet, Oeri adresse un courrier de cinq pages au président de la Confédération Pilet-Golaz, avec copie à tous les conseillers fédéraux, dans lequel il défend avec véhémence la liberté de la presse et dénonce l’oppression de l’opinion publique suisse par les autorités.
Indépendance, neutralité et adaptation
À l’été 1940, la menace qui pèse sur la Suisse est très réelle. Le pays s’attend à tout moment à être envahi. Oeri, qui vit à Riehen, c’est-à-dire à proximité immédiate de la frontière avec le Reich, aurait été le premier à subir la vengeance des nazis. Mais Bretscher et Schürch n’auraient pas non plus été épargnés. Trump avait en effet fait savoir très tôt que Schürch, qualifié par la légation à Berne de «plus grand agitateur de Suisse», n’avait pas intérêt à tenter de fuir à l’étranger, car il sera arrêté à la frontière.
La requête des 200
En 1973, l’historien Georg Kreis a retracé minutieusement les événements de l’«affaire Trump». Selon lui, Trump est bien plus qu’un fonctionnaire présomptueux pour celles et ceux qui s’opposaient à lui ou se laissaient intimider par lui. «Avec ses visions d’avenir, ses propositions de changements de personnel au sein des rédactions, ses menaces, il incarnait en quelque sorte le danger qui planait sur le pays à l’époque.»
Le fait qu’en 1940, il y avait en Suisse des gens qui ont défendu imperturbablement une presse indépendante et se sont opposés à l’adaptation au fascisme, a bientôt été considéré en Suisse comme fondateur d’identité. «Votre voix était celle du droit, voix qui a été écoutée dans le monde entier», s’entendra dire Albert Oeri, peu après la fin de la guerre, à l’occasion de la remise de son titre de docteur honoris causa à l’Université de Bâle. «Et c’est souvent vous que l’on doit remercier si la voix de la Suisse a été écoutée comme celle du droit dans le monde.» Après la guerre, on a bientôt préféré oublier que les décideurs politiques furent nombreux à souhaiter faire taire les voix d’Oeri, de Bretscher, de Schürch et d’autres.


