Série: L’enseignement primaire en Suisse (1/3)

Dans le sillage de la Réforme et de l’invention de l’imprimerie, de larges pans de la population purent bénéficier au XVIe siècle d’une formation scolaire. Mais il y avait encore beaucoup de chemin à parcourir avant d’en arriver au « niveau d’éducation » actuel.

Depuis le début de son existence, l’enseignement est organisé en Suisse au niveau cantonal. C’est pourquoi nous recensons 26 systèmes scolaires, certes différents, mais toujours subdivisés en trois degrés au moins (degré primaire, secondaire I, secondaire II, tertiaire). Outre le collège/gymnase/lycée dans le secondaire II, il existe depuis le premier tiers du XIXe siècle des écoles primaires, dont la mission était alors de fournir à tous les enfants une formation de base. Dans le secondaire I vinrent s’ajouter plus tard, dans la plupart des localités d’une certaine importance, des villes et des agglomérations, les écoles secondaires (5e-9e années ou 7e-9e années de la scolarité obligatoire), filière destinée aux enfants dont les résultats satisfaisaient à des « exigences étendues ».

L’accent mis ici sur l’histoire de l’école primaire – en négligeant les autres types d’établissement (école enfantine, école secondaire, collège/gymnase/lycée) – est révélateur, ce type d’école ayant connu des changements considérables du fait de l’évolution sociopolitique de la Suisse au cours des 200 dernières années. L’ambition constante de s’adapter à de nouvelles exigences, souvent des contraintes venant du monde extérieur, requérait de sa part une considérable aptitude institutionnelle au changement. Aujourd’hui, l’école primaire est en Suisse une institution assurant une formation générale, consolidée du point de vue éducatif, aux contours affirmés institutionnellement par son caractère obligatoire.

Panorama général

L’école primaire actuelle, appelée à partir du début du XIXe siècle « école élémentaire » ou « communale », était fréquentée par les enfants dès leur 6e ou 7e année pour une durée de quatre à six ans. Destinée à accueillir tous les élèves, elle était, aux termes de la constitution fédérale, obligatoire, gratuite, non-confessionnelle et placée sous la direction de l’autorité civile. Les enfants en difficulté scolaire ou handicapés étaient placés dans des écoles spéciales. L’école primaire, mixte, dispensait à tous la formation de base à laquelle avaient droit filles et garçons, dans les domaines suivants: langue maternelle, à laquelle s’ajoutera plus tard une deuxième langue, mathématiques, religion, être humain et environnement (histoire, géographie, sciences naturelles), gymnastique, et domaine artistique et créatif (dessin, chant). Dans les écoles primaires, un seul instituteur ou une seule institutrice enseignait la quasi-totalité des matières.

Aujourd’hui encore, l’enseignement primaire a pour mission de transmettre une formation de base et de permettre le développement d’une personnalité autonome et l’éducation de citoyens pensant et agissant dans le respect de la démocratie. A l’heure actuelle, les défis que doit relever l’enseignement primaire sont la mise en place de structures d’accueil tout au long de la journée (prise en charge des enfants et des adolescents à midi et en dehors des cours), et l’introduction d’un « cycle élémentaire » regroupant l’école enfantine et les deux premières années de primaire. Sur la base de l’accord intercantonal sur l’harmonisation de la scolarité obligatoire (concordat HarmoS), conclu en 2009, les cantons signataires (Schaffhouse, Vaud, Glaris, Jura, Neuchâtel, Valais, Saint-Gall, Zurich, Genève, Tessin, Berne et Fribourg) se sont engagés à uniformiser l’école obligatoire en Suisse, à œuvrer pour en garantir la qualité et à faciliter les passerelles entre les filières.

Instituteurs itinérants au Moyen Age

Au Moyen Age, avec la permission des autorités locales, des instituteurs itinérants (scribes, étudiants, ecclésiastiques, femmes) enseignaient dans des « écoles allemandes » (nom donné en Suisse alémanique aux écoles primaires) ou écoles de grammaire (privées). À l’époque, ces institutions étaient également nommées en allemand Beischulen (écoles annexes), Winkelschulen (écoles clandestines), Leseschulen (écoles de lecture) ou Schreibschulen (écoles d’écriture). Les enfants des résidents non-bourgeois des villes étaient envoyés dans les écoles paysannes ou écoles locales. La fréquentation de l’école étant réservée aux couches supérieures jusqu’au début de l’époque moderne, celles-ci, de même que l’Etat du début de l’Epoque moderne, ne se préoccupaient pas de l’enseignement élémentaire. Aussi l’instruction ne constituait-elle pas un objectif pour la société, d’autant que l’inculture du peuple semblait correspondre à l’ordre divin.

L’invention de l’imprimerie à caractères mobiles et la Réforme firent naître un besoin d’instruction (scolaire). Dès 1536, Genève réorganisait les écoles élémentaires dans le sens de l’Eglise réformée, tandis qu’on créait vers 1550 à Zurich et à Berne des écoles allemandes permanentes, où étaient enseignés la lecture, l’écriture et le calcul. Dans certaines communes rurales, au début du XVIIe siècle, on enjoignait les parents à scolariser leurs enfants pendant trois ans, au moins les mois d’hiver. Les premières ordonnances générales sur l’école (Berne: 1616; Argovie: 1628; Zurich: 1637 et 1684) vinrent réglementer la scolarité obligatoire, la fréquentation de l’école, la durée de la scolarité, ainsi que le contenu des enseignements ou encore les locaux.

Même si le monopole scolaire de l’Eglise catholique et les répercussions de la Guerre de Trente Ans (1618-1648) empêchaient l’instauration d’un enseignement primaire généralisé, les autorités encouragèrent la création d’écoles supérieures, et aux alentours de 1700, elles subventionnaient les écoles de plusieurs communes. A la fin du XVIIIe siècle, le système scolaire fut réformé sous l’influence des Lumières, et notamment de Johann Heinrich Pestalozzi. Mais bien que l’on conçût l’enseignement comme la base d’une rénovation morale, sociale et politique du peuple, l’accès à l’instruction restait déterminé par la condition sociale et le sexe. C’est pourquoi les femmes instruites des XVIIe et XVIIIe siècles, issues de la noblesse ou de la haute bourgeoisie, fréquentaient des écoles supérieures privées pour jeunes filles. Les réformes de l’enseignement élémentaire concernaient la forme institutionnelle du système scolaire, la multiplication des matières pratiques et la reconnaissance du dessin comme discipline à part entière. A Lucerne et dans d’autres villes catholiques, l’ordre des jésuites s’engagea jusqu’à sa dissolution pour l’amélioration des écoles supérieures, cependant que des abbayes (St. Urbain, Einsiedeln) et surtout des congrégations comme les Ursulines encourageaient l’instruction populaire.

Attestation de fin d’études primaires, canton de Berne, 1895. Photo: Musée national suisse

Institutrice et sa classe à Lützelflüh (BE), vers 1937. C’est dans cette même salle de classe qu’a enseigné l’instituteur et écrivain Simon Gfeller. Photo: Musée national suisse/Wilhelm Felber

« Alex écolier ». Photo extraite d’un album personnel d’Ignaz Herzfeld, sans doute prise dans les années 1950. Photo: Musée national suisse

Johann Heinrich Pestalozzi dans une salle de classe, lithographie de 1845. Photo: Musée national suisse

Hans-Ulrich Grunder
Le professeur Hans-Ulrich Grunder est le directeur l’institut de Sciences de l’éducation de l’Université de Bâle.

Catégories

Sharing is caring
Sharing is caring

Votre commentaire





Simple Share Buttons