Schwytz, Hôtel de ville, fresque de Ferdinand Wagner réalisée en 1891 (extrait).
Photo: Wikimedia/Adrian Michael

Schwytz, Hôtel de ville – Une image vaut plus que 1315 mots

Le combat contre la « bataille pour la liberté livrée par les Confédérés à Morgarten » a-t-il une chance d’être gagné un jour? Même si l’opération semble vouée à l’échec, le recours à la segmentation historique peut s’avérer utile: d’une part la bataille – mais sans détails, car ils ne sont pas connus – remonte à 1315, d’autre part, la liberté est une cause du XIXe siècle. Par ailleurs, aux côtés du landammann affaibli, l’intrépide Stauffacherin occupe une place de choix sur l’Hôtel de ville de Schwytz.

Le dossier historique « Morgarten » est longtemps resté fermé. Pourtant, il avait tout pour constituer une parabole parfaite. D’un côté, les petites gens, les paysans schwytzois, opprimés mais forts et rusés. De l’autre, la noblesse, les chevaliers habsbourgeois, avides de pouvoir et de privilèges, résolus à renvoyer les bouseux à leurs champs. Pourtant, il en fut autrement: les « faibles » ont triomphé des « forts ». Les Schwytzois ont été soutenus par leurs alliés d’Uri et d’Unterwald. Ardemment attendus, ceux-ci sont intervenus à la dernière minute. Ce fut le « baptême du sang » des Confédérés, comme les écoliers l’apprenaient dans leurs manuels d’histoire avant 1968. Les paysans de ces trois régions ont conquis leur liberté dans un combat juste. Mais l’idée de liberté nous de Schiller. Au Moyen-Age, la liberté générale, totale est inconcevable. A l’époque, être libre signifiait seulement être dispensé d’une redevance, d’une corvée ou d’une taxe.

La hiérarchie des ordres, une représentation idéalisée des puissants au Moyen-Age: « Le Christ Sauveur (Rédempteur, Jésus-Christ), lors du Jugement dernier, enjoint au Pape et au clergé de prier, à l’empereur de protéger, aux paysans de travailler. » Une claire répartition des rôles qui ne laisse pas place à l’interprétation! Cette illustration et cette inscription font partie d’un ouvrage astrologique de Johannes Lichtenberger (1426–1503), un best-seller réédité à 42 reprises. Au XVe siècle, la hiérarchie des ordres ne reflète cependant plus la situation réelle. Ni les puissantes cités, ni la bourgeoisie, ni même les sujets ne trouvent leur place dans cette représentation idéalisée de la société. La condition de sujet reste en revanche une réalité tangible au sein de la Confédération, au XVIIIe siècle. Suite à un incident mineur avec des deniers pupillaires, les seigneurs d’Uri convoquèrent en 1755 tous les hommes de la vallée de la Léventine sur la place du village de Faido afin qu’ils assistent, tête nue et à genoux, à l’exécution de trois de leurs meneurs, sous la surveillance des troupes d’Uri, d’Unterwald et de Lucerne. Après un sermon ponctué de versets bibliques, les sujets furent obligés de ramper vers la croix pour leur ôter l’idée de « commettre à l’avenir de tels excès », sous peine d’être « complètement exterminés ». Au XVIIIe siècle, les baillis continuaient d’exercer le pouvoir, même s’ils n’étaient plus issus de la dynastie habsbourgeoise.
Photo: Bayerische Staatsbibliothek, Munich

La fabrique de l’histoire est une question de perspective. On peut ainsi considérer Morgarten du point de vue du landammann Stauffacher dans le film éponyme de 1941 ou de celui du comte Werner von Homberg (1283–1320), un flamboyant mélange de condottiere, d’entrepreneur aristocrate et de ménestrel. Cette deuxième approche prend le contrepied de la représentation historique traditionnelle: la « première bataille pour la liberté », livrée à Morgarten, devient alors une querelle de seigneurs, déclenchée par une dispute autour d’un héritage. Les Schwytzois ne sont plus les acteurs déterminants, mais seulement le moyen militaire d’atteindre le but. A cela s’ajoute, comme toujours quand il est question d’histoire, un contexte, qui remonte loin dans le temps et présente une certaine complexité.

Elisabeth de Rapperswil (vers 1251–1309) – une autre figure féminine pleine de force –, dirigeait à cette époque le comté éponyme. En 1282, elle épousa Ludwig von Homberg, dont elle eut, l’année suivante, un fils, Werner, héritier de la famille Homberg. Après le décès de Ludwig en 1289, Elisabeth se maria une deuxième fois, s’unissant à Rodolphe III de Habsbourg-Laufenbourg et donnant la vie à d’autres héritiers, Habsbourg cette fois. L’objet du litige est le puissant et lucratif bailliage assurant protection à l’abbaye d’Einsiedeln, sur les terres et les gens de celle-ci. A la mort de la comtesse de Rapperswil en 1309, ce bailliage devait-il revenir à Werner von Homberg ou aux Habsbourg, par l’entremise de son deuxième mari? Tel est le cœur de l’affaire « Morgarten » – en l’état actuel de la recherche.

« Grave Werner von Honberg ». Codex Manesse, Zurich, entre 1300 et 1340 environ. Scène de bataille montrant des chevaliers et des fantassins en rangs serrés (infanterie) devant une ville fortifiée »; des femmes prennent également part aux événements dramatiques en faisant entendre leurs lamentations. Le comte Werner von Homberg est reconnaissable à ses armoiries: deux aigles sur fond doré ornent le drapeau au centre, dans la partie supérieure; le motif se retrouve aussi à plusieurs endroits sur sa cape et sur le carapaçon de son cheval. Entre 1310 et 1313, Homberg a participé à la campagne d’Italie du roi Henri VII de Luxembourg et fut nommé lieutenant général de Lombardie. Il perdit la vie lors d’une expédition de mercenaires contre Gênes en 1320. On peut supposer qu’il a également dirigé des mercenaires schwytzois en Italie. Ceux-ci ont dû le soutenir dans cette querelle de seigneurs pour le bailliage d’Einsiedeln, lors de la bataille de Morgarten en 1315, contre le duc Léopold d’Autriche.
Photo: Universitätsbibliothek Heidelberg, Cod. Pal. Germ. 848, f. 43v, codex Manesse

Le pouvoir et l’économie comptent parmi les principaux ressorts de l’histoire. Et l’épisode de « Morgarten » ne fait pas exception à la règle. Parlons d’abord du pouvoir: en 1314, deux prétendants, un Wittelsbach et un Habsbourg, se disputèrent la couronne allemande. Les Schwytzois se rangèrent du côté des Wittelsbach et donc contre le duc Léopold, qui, l’année suivante, commanda l’armée autrichienne à Morgarten. Quant à l’économie, elle représente le facteur essentiel et déterminant de ce conflit. Pendant environ deux cents ans, huit générations se livrèrent à ce que l’on appelle un « Marchenstreit » , un différend portant sur le tracé des frontières dans le but d’obtenir des terres et les droits d’usage associés. Le litige opposait l’abbaye d’Einsiedeln d’un côté, les paysans schwytzois de l’autre. Le monastère, véritable pionnier en matière d’agriculture, avait fait bâtir sur ses propres terres et sur les communaux des fermes spéciales, appelées Schweighöfe. Ces exploitations étaient confiées à des bailleurs et dotées de tout le nécessaire pour élever un cheptel de gros bétail. Une activité qui se pratiquait sur de vastes pâturages. Les petits bergers et les éleveurs itinérants n’avaient guère de chance face aux riches bailleurs. L’élevage traditionnel de petit bétail ne cessa de reculer, et de nombreux paysans devinrent les perdants de la modernisation.

Le 6 janvier 1314, au terme des douze nuits qui séparent Noël de l’Epiphanie, l’église était comble lorsque les Schwytzois donnèrent l’assaut à l’abbaye d’Einsiedeln. Le récit qu’en fait Rudolf von Radegg, le maître de l’école du monastère, est effroyable: les Schwytzois auraient fait leurs besoins à côté de l’autel et auraient piétiné le saint des saints. Manifestement, l’homme voulait que l’abbaye s’érige d’ores et déjà en futur tribunal arbitral. Les descriptions étaient censées fournir des arguments de poids au monastère en vue des négociations à venir.

Si les Habsbourg voulaient, comme ils le proclamaient, être le bras séculier de la seigneurie ecclésiastique, il leur fallait se rendre sur place, en personne, physiquement. La route était pour ainsi dire toute tracée: l’armée autrichienne devait quitter Zoug pour gagner la vallée de l’Ägeri, qui était sous la domination d’Einsiedeln… Fin du film, rallumez les lumières!

Une bataille a bel et bien eu lieu – c’est incontestable. Cependant, les historiens les plus avisés ont eu beau scruter au plus profond des archives, ils n’en apprennent guère plus.Mais ce n’était apparemment pas le cas de Ferdinand Wagner (1847–1927), le peintre historique de Munich, qui a réalisé les fresques de l’Hôtel de ville de Schwytz en 1891 dans le cadre des festivités des 600 ans de la Confédération. Six siècles après les événements, le Bavarois savait dans les moindres détails ce qui s’était déroulé le 15 novembre 1315 dans la vallée de l’Ägeri. Avant de se moquer de lui, apprenons un peu mieux à connaître ce peintre de théâtre originaire de Passau. Un maître de son art, un spécialiste de renommée internationale! Parmi ses nombreuses œuvres, la décoration de la grande salle de la Hofbräuhaus am Platzl à Munich en 1897 (détruite en 1945) illustre brillamment son génie. Et force a été de constater que lors du concours organisé à Schwytz, Wagner a réduit ses trois concurrents suisses au rang de figurants.

Après l’état des lieux, passons au bilan. En quatre points. Tout d’abord, le Bavarois Ferdinand Wagner mérite tout notre respect « aussi longtemps que ces montagnes resteront sur leurs bases ». Ensuite, sa fresque monumentale à Schwytz est une source historique précieuse, mais – pour l’amour du ciel! – non pas pour 1315, mais pour 1891. Troisièmement, la bataille de Morgarten n’est pas importante sur le plan historique mais en tant qu’élément central d’un combat supposé pour la liberté. Enfin, les mythes sont incontournables. L’histoire qui préside à la naissance d’un mythe est tout aussi emblématique de son époque que celle de son exploitation.

Ferdinand Wagner (1847–1927), bataille de Morgarten, fresque de 1891 sur l’Hôtel de ville de Schwytz, partie de la peinture figurant sur la façade donnant sur la place. Cette scène de bataille est comparable aux Enfers. Elle représente – une fois de plus – le glorieux combat de David contre Goliath. Le petit groupe de Schwytzois, caché en haut dans la forêt, s’est préparé au combat et attend que l’ennemi surpuissant tombe dans le piège. Les paysans se jettent ensuite à corps perdu dans la bataille. Du haut d’une paroi rocheuse quasi verticale, ils balancent des troncs d’arbre et d’énormes blocs de pierre sur les chevaliers habsbourgeois. Tous les ingrédients de la catastrophe sont réunis. Malgré une résistance désespérée, les chevaliers habsbourgeois, pareils aux Titans grecs, se révèlent impuissants. Le chevalier dans la partie gauche de la fresque est particulièrement impressionnant: son bras gauche s’enfonce dans le solide bouclier qui doit le protéger du malheur; à l’écu répond l’abdomen du cheval tout en rondeur, tandis que la cape rouge du cavalier prêt à brandir son épée se gonfle dramatiquement. Mais cela ne suffit pas à exprimer avec quelle violence l’animal lui-même s’oppose à l’inéluctable: une diagonale souligne cette énergie ultime, formée par le canon et la jambe, puis par la ligne du ventre de la monture, enfin par la jambe du cavalier. Les chevaux, qui se cabrent, s’effondrent ou gisent déjà au sol, sur le dos, ferment de leurs corps massifs le cercle protecteur autour des chevaliers, tel un rempart qui sera cependant détruit. Il n’y a pas d’échappatoire possible, même par le lac tout proche, où se noient les chevaliers, alourdis par leurs armures. La fuite vers Sattel (partie inférieure droite de l’image, au centre) est elle aussi exclue. Au loin, les Uranais, le gros des troupes schwytzoises et leurs alliés d’Unterwald. Leurs trois bannières progressent inexorablement et flottent déjà tels des étendards de la victoire. – Une représentation qui forge l’histoire!
Photo: wikimedia/Adrian Michael

Gertrud, la Stauffacherin, n’a pas eu les honneurs de la façade principale de l’Hôtel de ville de Schwytz décorée en 1891. Cependant, elle occupe la place la plus en vue sur la fresque qui orne la Strehlgasse. « Qu’y a-t-il à faire? », demande le Stauffacher, désespéré, à sa fidèle épouse. Et Gertrud de lui répondre par cette phrase célèbre que lui a prêtée Schiller dans son Guillaume Tell: « Regarde devant toi, Werner, et non pas en arrière. » Le chef des Schwytzois réplique: « Femme, quel tumulte de pensées dangereuses éveilles-tu dans la paix de mon cœur! » Le sexe dit faible se révèle fort, et inversement. Le méchant bailli, comme le veut la légende de la libération, bat en retraite après avoir ordonné au landammann de démolir sa maison avec son soubassement de pierre. Mais « l’innocence a un ami dans le ciel! ». Ferdinand Wagner met brillamment en scène le texte de Schiller: un axe part du pied droit de Stauffacher, sur le sol, remonte le long de la jambe puis rejoint le coude dans la partie gauche de la peinture; de là, il repart en suivant les épaules de l’homme et celles de Gertrud et, enfin, le bras et la main de la Stauffacherin, pointés vers le ciel: « Dieu aide les braves! » Ces diagonales très expressives, soulignées par une palette chromatique contrastée, comptent parmi les détails les plus réussis de l’ensemble décoratif. Il ne faut pas oublier qu’en 1891, à Schwytz, on estime que la place de la femme est à la maison. En 1991, soit exactement cent ans plus tard, la conseillère nationale Josi Meyer (1926–2006) déclarait encore: « La place des femmes est à la maison. […] Cette maison est celle où siègent les autorités communales, celle où siègent les autorités cantonales, celle où siègent les autorités fédérales. »
Image: Staatsarchiv Schwyz, ébauche de la fresque de l’Hôtel de ville de Schwytz

Morgarten 1315/1941. Les réalisateurs du Landammann Stauffacher n’ont pas lésiné sur les moyens: cette contribution filmée aux célébrations des 650 ans de la Confédération est même la production la plus coûteuse de l’époque. L’intrigue se déroule dans la phase précédant la bataille de Morgarten, ce qui apparaissait comme une transposition de la situation des années 1940. Au début de la guerre, la Suisse s’attendait en effet à être attaquée. Lors du tournage, un village médiéval a été reconstruit exprès sur les berges du lac de Lauerz. En 1941, à Morgarten, la Division presse et radio avait veillé à ce qu’aucun objet d’importance militaire n’entre dans le champ lors des prises de vue extérieures. Depuis les années 1930, les importations de films étrangers avaient ralenti afin de promouvoir la production nationale dans l’esprit de la Défense spirituelle. Le Fusilier Wipf, en 1938, ainsi que Gilberte de Courgenay et Landammann Stauffacher, tous deux en 1941, font partie des œuvres emblématiques de cette esthétique. Leopold Lindtberg (1902–1984) a réalisé Stauffacher. Il avait émigré en 1933 en Suisse, où il avait exercé le métier de metteur en scène au théâtre de Zurich jusqu’en 1948. Scène représentée: le landammann Stauffacher (Heinrich Gretler), son épouse Gertrud (Anne-Marie Blanc) et leur fils (Cäsar Allemanni).
Photo: Praesens Film

Usine historique

Dans une série d’articles à la tonalité très libre, le professeur Kurt Messmer se plonge dans l’Usine historique et réinterprète d’anciennes données. Depuis des décennies, ce natif de Suisse centrale s’intéresse aux coulisses de l’Histoire. Les résultats de ses investigations sont passionnants, parfois irritants et de temps en temps révolutionnaires.

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Kurt Messmer
(*1946) von Emmen LU war Fachleiter Geschichte an der Pädagogischen Hochschule Luzern und Lehrbeauftragter für Geschichtsdidaktik an der Universität Freiburg CH; seither freischaffender Historiker mit Schwerpunkt Geschichte im öffentlichen Raum.

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