Niklaus Leuenberger (1615–1653) de Rüderswil BE, chef de la rébellion bernoise.
Niklaus Leuenberger (1615–1653) de Rüderswil BE, chef de la rébellion bernoise. Musée national suisse

Le roi des paysans 

Comment Niklaus Leuenberger (1615­1653) est devenu le chef des paysans dans le soulèvement contre les autorités et a payé de sa vie.

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est historien et membre du comité de la Société suisse d’histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIe siècle et du XXe siècle.

Le 23 avril 1653, un soleil pâle éclaire la lisière de la forêt qui borde le village de Sumiswald dans l’Emmental. Les envoyés de Lucerne, de Berne, de Bâle et de Soleure se dévisagent. Les uns sont catholiques, les autres protestants. Ils ont quitté leur masure et leurs bêtes, rangé leur fourche pour saisir pour l’un un sacquebutte, pour l’autre un estramaçon venant d’un grand-père, pour le plus riche une arquebuse à rouet. Niklaus Leuenberger est parmi ces hommes.
Niklaus Leuenberger 1615–1653 de Rüderswil BE.
Niklaus Leuenberger 1615–1653 de Rüderswil BE. Wikimedia
Bâti tout en muscles en fier paysan, c’est un homme mûr de 38 ans, portant nonchalamment sur son épaule une lourde masse de guerre, qui assiste à la rencontre. Sa voix est assurée, sa famille possède depuis des générations de nombreuses terres dans l’Emmental, et depuis dix ans, il siège au sein du tribunal de Ranflüh. Un homme respectable et respecté qui doit accepter ou refuser la guerre contre la ville de Berne! Voilà cinq ans que la guerre de Trente Ans s’est terminée, et si la Suisse n’a pas souffert du conflit, les paysans confédérés peinent depuis lors à vendre leurs productions au-delà du Rhin si appréciées au cours des années de rapine qui avaient vu le sud de l’Allemagne ravagée. L’argent se fait rare pour les campagnes, mais également pour les villes. Berne, au mois de décembre 1652, suivi bientôt par d’autres villes comme Lucerne, venait de diminuer de moitié la valeur de sa monnaie en cuivre afin de limiter l’inflation. Les paysans, déjà frappés de plein fouet par la reprise économique de l’Allemagne, avaient perdu en quelques heures une large partie de leur patrimoine. Dans les vallées bernoises et lucernoises, la grogne s’était faite colère. Des représentants avaient même été dépêchés auprès des cités, mais celles-ci avaient refusé d’entendre leur peine. Excédés, les paysans les plus belliqueux avaient rapidement organisé une landsgemeinde à Heiligkreuz après la messe du 10 février 1653, afin d’organiser la résistance. Un vent de guerre soufflait de Berne à Lucerne.
Heiligkreuz dans l'Entlebuch.
Heiligkreuz dans l'Entlebuch. © Josef Brügger Heiligkreuz
Des alliances avec les vallées voisines avaient été passées à la fin du mois. Et au début du mois de mars, les paysans bernois et lucernois s’étaient coalisés. Inquiétées par cette jacquerie dont l’ampleur était inhabituelle, Berne et Lucerne avaient demandé l’aide de cantons alliés. De Schaffhouse et de Bâle, des troupes avaient ainsi convergé quelques semaines auparavant vers l’Argovie, mais elles avaient vite battu en retraite devant les forces paysannes qui grossissaient à vue d’œil. Coup de théâtre, les cités venaient de convaincre une partie des rebelles de baisser les armes. Mais ceux de l’Entlebuch demeuraient farouchement sur leur position, réussissant à maintenir leur union avec l’Emmental.
Territoire des insurgés dans la guerre des paysans de 1653.
Territoire des insurgés dans la guerre des paysans de 1653. Wikimedia
On en était là, ce 23 avril à Sumiswald. Pour les paysans, il s’agissait à présent de gagner le soutien de leurs cousins de Bâle et de Soleure. Les chefs de ligne bernois et lucernois parlèrent avec fermeté. Convaincus, les hobereaux se réunirent deux semaines plus tard en terres bernoises, le 14 mai, pour jurer une alliance et signer un pacte en rappelant le texte du Convenant de Stans, de 1481. La Ligue de Huttwil était née, se déclarant politiquement indépendante au même titre que les villes suisses. Encore fallait-il trouver un chef permettant de garantir à ce nouveau pouvoir la pérennité. Niklaus Leuenberger allait vite s’imposer, devenant le «roi des paysans».
Le traité de Huttwil des paysans de 1653, exemplaire de Soleure.
Le traité de Huttwil des paysans de 1653, exemplaire de Soleure. Historische Gesellschaft Luzern, Jahrbuch 21/2003, 6.
On décida rapidement de couper les communications avec les villes, on envoya même une lettre à l’ambassadeur de France à Soleure pour rassurer le souverain français de la bonne volonté des paysans suisses. Isolées, pourvues de troupes peu motivées puisque levées principalement dans les campagnes révoltées, les villes demandèrent une fois encore l’appui militaire des autres cantons pour mater la révolte. Berne et Lucerne, pleines d’espoir, refusèrent l’ultimatum que les paysans leur firent parvenir le 18 mai, attendant les secours des autres villes suisses. Face à l’entêtement des patriciats urbains, Niklaus Leuenberger scinda ses troupes, menant lui­même une armée sous les portes de Berne le 22 mai 1653, et confiant le reste des rebelles à Hans Emmenegger qui assiégera Lucerne.
Hans Emmenegger (1604–1653) de Schüpfheim LU.
Hans Emmenegger (1604–1653) de Schüpfheim LU. Wikimedia
Les combats furent limités. Berne, affaiblie par le manque d’hommes, ouvrit immédiatement des pourparlers. En peu de temps, un accord fut conclu conduisant à la paix dite de « Murifeld » du 29 mai, prévoyant la dissolution de la ligue de Huttwil en échange des avantages fiscaux exigés par les paysans. Lucerne allait suivre, parvenant à établir une trêve avec les révoltés. Niklaus Leuenberger fit lever le siège et se retira. Mais sa décision unilatérale ne fut pas suivie par la paysannerie qui refusa de briser la ligue de Huttwil. Ignorant les derniers rebondissements, Zurich, suivant la décision de la Diète, levait, le lendemain même de la signature de cette paix chancelante, une armée de soldats venant de ses campagnes, de Thurgovie et de Schaffhouse, qu’elle plaça sous le commandement de Conrad Werdmüller. Formé de 8 000 hommes, d’une cavalerie de 800 chevaux et de 18 canons, le contingent fédéral prit la route de l’Argovie, où les troupes alliées avaient battu en retraite deux mois avant, réussissant à prendre en trois jours la position clé de Mellingen, sur la Reuss, à quelques kilomètres du château de Lenzburg. Leuenberger, retranché dans les collines avoisinantes avec 24 000 rebelles, envoya une délégation à Werdmüller afin de l’informer de l’accord passé avec Berne. Mais le capitaine zurichois demanda que les paysans révoltés se rendent sans condition, provoquant l’appel aux armes chez les insurgés. Niklaus Leuenberger lance l’attaque sur l’armée de la Diète entre les collines de Wohlenschwil le 3 juin, entraînant la destruction d’une partie du village. Défaite, la troupe du « roi des paysans » bat en retraite vers l’ouest. Quatre jours plus tard, à soixante kilomètres, le corps bernois de Sigmund von Erlach qui menait une expédition punitive sur les villages rebellés, pillant les fermes, rasant les remparts de Wiedlisbach, encercle les derniers restes de l’armée de Leuenberger, dans les environs du village d’Herzogenbuchsee, mettant un terme à l’aventure des paysans de l’Emmental et à la ligue de Huttwil.
Armes courtes à prise simple entre couteau et épée, utilisées par les paysans lors de la guerre des paysans en 1653.
Armes courtes à prise simple entre couteau et épée, utilisées par les paysans lors de la guerre des paysans en 1653. Musée national suisse
En fuite, Niklaus Leuenberger sera trahi et pris deux jours après par le landvogt Samuel Tribolet. De nombreux opposants et plusieurs meneurs furent capturés, torturés et exécutés rapidement. Le « William Wallace » suisse, quant à lui, sera décapité et démembré à Berne le 6 septembre 1653. Impressionnées par la révolte des campagnes, les villes limitèrent le pouvoir politique des populations rurales tout en adoucissant leur politique à leur égard.
Exécution à Bâle de sept rebelles, eau-forte colorée dans «Frankfurter Relationen», 1653 (détail).
Exécution à Bâle de sept rebelles, eau-forte colorée dans «Frankfurter Relationen», 1653 (détail). Zentralbibliothek Zürich

Série: 50 person­na­li­tés suisses

L’histoire d’une région ou d’un pays est celle des hommes qui y vivent ou qui y ont vécu. Cette série présente 50 person­na­li­tés ayant marqué le cours de l’histoire de la Suisse. Certaines sont connues, d’autres sont presque tombées dans l’oubli. Les récits sont issus du livre de Frédéric Rossi et Christophe Vuilleu­mier, intitulé «Quel est le salaud qui m’a poussé? Cent figures de l’histoire Suisse», paru en 2016 aux éditions inFolio.

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