Au début du 20e siècle, Anna Tumarkin s’est imposée dans un monde universitaire majoritairement masculin.
Au début du 20e siècle, Anna Tumarkin s’est imposée dans un monde universitaire majoritairement masculin. Photo: Die Schweiz, 2e volume, cahier 21, Zurich 1898, p. 489

La première profes­seure d’Europe

En 1909, Anna Tumarkin fut nommée première professeure d’université de plein droit en Europe. Universitaire reconnue au niveau international, elle enseigna pendant plusieurs décennies à l’université de Berne.

Franziska Rogger

Franziska Rogger

Franziska Rogger est historienne indépendante.

Le 7 septembre 1904, le Congrès International de Philosophie de Genève accueillit pour la première fois une oratrice féminine diplômée d’une filière scientifique adéquate. Il s’agissait d’Anna Tumarkin, enseignante à l’université de Berne. Avec aplomb, la jeune femme de 29 ans s’était manifestée auprès du secrétaire général du congrès avant l’événement et avait annoncé son exposé intitulé «Le rapport de forces dans la faculté de juger de Kant».

Lors de ce congrès de spécialistes à Genève, d’éminents philosophes venus d’Europe, des États-Unis et de Russie prirent la parole. Les participantes et participants invoquèrent une confraternité intellectuelle chargée d’échanger sur un thème principal: la «stature exceptionnelle de Kant». La conférence fut agrémentée de festivités, d’excursions et de cérémonies commémoratives. Un nombre impressionnant de femmes avaient pris place dans le public, notamment des membres de la jeune Union des femmes de Genève, pilier du mouvement féminin genevois et suisse à ses débuts. Parmi les intervenantes et intervenants, Anna Tumarkin était toutefois l’unique philosophe féminine. Seule une femme de lettres présenta également un exposé.
Photo de groupe des participantes et participants au congrès en 1904. Anna Tumarkin est la cinquième en partant de la droite, au deuxième rang (robe foncée et chapeau de paille).
Photo de groupe des participantes et participants au congrès en 1904. Anna Tumarkin est la cinquième en partant de la droite, au deuxième rang (robe foncée et chapeau de paille). Bibliothèque de Genève
Dans son discours, Henri Fazy, conseiller national et conseiller d’État radical genevois, le regretta au nom de l’administration, laissant entendre avec galanterie qu’il aurait aimé voir «une section féminine». L’intervention courageuse d’Anna Tumarkin constitua ainsi une étape importante ouvrant aux femmes la voie vers la communauté académique.
Portrait d’Henri Fazy, 1906.
Portrait d’Henri Fazy, 1906. Bibliothèque de Genève
Qui était cette oratrice téméraire dont l’intervention à Genève offrit aux femmes un accès symbolique à la sphère académique?

Anna Tumarkin naquit en 1875 dans l’ancienne Russie impériale. En tant que femme juive et russe, son avenir s’annonçait compliqué. Très tôt déterminée à consacrer sa vie à la philosophie et à la science, elle se heurta à des barrières sociétales infranchissables. À l’époque, les hautes écoles européennes et les universités d’élite américaines n’accueillaient pas de femmes, ou très peu. Ainsi, dès l’âge de 17 ans, Anna Tumarkin fut contrainte de quitter sa ville natale de Chisinau, dans l’actuelle Moldavie, pour étudier en Suisse, où une telle démarche était possible à certaines conditions depuis les années 1860 en raison d’une vision plus progressiste de l’éducation des femmes que dans le reste de l’Europe.
Vue de la ville de Chisinau en 1889.
La jeune Anna Tumarkin quitta sa ville natale de Chisinau... Wikimédia
La vieille ville de Berne sur une photographie de 1898.
... pour la ville de Berne afin de réaliser son rêve d’études. Musée national suisse
L’université de Berne joua dans ce contexte un rôle de pionnière, ayant ouvert dès les années 1870 ses amphithéâtres et ses inscriptions aux femmes. C’est à Berne qu’Anna Tumarkin effectua ses études de philosophie et gravit les pénibles échelons de sa carrière académique. Peu à peu, elle s’imposa en tant que scientifique et, en 1909, elle devint finalement la première professeure pleinement habilitée d’Europe à obtenir sa chaire en ayant suivi un parcours académique traditionnel. En plus d’être autorisée à enseigner, elle pouvait également faire passer des examens de doctorat et d’habilitation, ainsi que participer aux décisions concernant les affaires de l’université au sein de la faculté et du sénat – une avancée jusqu’alors inconcevable.

Au cours de ses 45 années de carrière à l’université de Berne, de 1898 à 1943, elle fut d’abord une enseignante appréciée, avant d’être nommée professeure extraordinaire de philosophie. Ses domaines de spécialité étaient l’esthétique et la théorie de la connaissance. Dans le cadre de son activité académique, elle dirigea les thèses de doctorat de huit étudiants et cinq étudiantes, et supervisa de nombreux autres travaux philosophiques.
Portrait d’Anna Tumarkin, 1945.
Portrait d’Anna Tumarkin, 1945. Dukas / RDB
Les cours d’Anna Tumarkin sur Spinoza ont été rassemblés dans un ouvrage paru en 1908.
Les cours d’Anna Tumarkin sur Spinoza ont été rassemblés dans un ouvrage paru en 1908. Internet Archive
Parallèlement à sa passion pour la philosophie, Anna Tumarkin s’engagea pour le droit de vote des femmes aux côtés de sa partenaire Ida Hoff. Naturalisée en 1921, elle œuvra également activement en faveur de la défense spirituelle au travers de conférences et de publications. Dans ce cadre, elle ne cessa de défendre une philosophie à l’opposé des idéologies totalitaires, insistant sur l’indépendance et l’objectivité de la pensée suisse.

Outre son activité à l’université de Berne, la portée académique d’Anna Tumarkin s’illustra aussi dans ses interventions à l’occasion d’autres congrès internationaux de philosophie (notamment en 1908 et 1937). Malgré les obstacles qu’elle rencontra en tant que femme, migrante et universitaire, elle laissa derrière elle une œuvre philosophique qui reste d’actualité, en particulier grâce à son analyse d’une philosophie propre à la Suisse.

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