Statues d’Adélaïde et du roi Othon dans la cathédrale de Meissen (Saxe), par le Maître de Naumburg.
Statues d’Adélaïde et du roi Othon dans la cathédrale de Meissen (Saxe), par le Maître de Naumburg. Wikimedia / Kolossos

Celle qui a fait trois empereurs

Comment Adélaïde de Bourgogne (~ 931–999) est devenue l'une des femmes les plus influentes de l'Europe médiévale.

Justin Favrod

Justin Favrod

Historien, rédacteur en chef de la revue «Passé simple».

Intelligente, énergique, cultivée et pieuse. Armée de ces quatre épithètes, Adélaïde a marqué l’histoire du Xe siècle. Le récit de sa vie est romanesque. Elle naît peut-être dans le palais royal d’Orbe en 931. Mais quand elle entre dans l’histoire, elle est une princesse de six ans qui séjourne dans la villa de Colombier au bord du lac de Neuchâtel. Des circonstances tragiques. Le père d’Adélaïde, le roi de Bourgogne Rodolphe II, meurt en 937. Il était à la tête d’un territoire devenu royaume depuis 888 qui, variant beaucoup, avait comme noyau le Plateau suisse, la Franche- Comté, le Valais et la Savoie.
Fils de Rodolphe II et frère d’Adélaïde, Conrad est tout petit en 937, donc incapable de régner et la reine Berthe, épouse de Rodolphe II, se trouve en mauvaise posture. Le roi de Germanie Othon s’empare de Conrad comme d’un otage avec le projet d’annexer à terme le royaume. Le roi du nord de l’Italie, Hugues, a la même idée en tête. Ne pouvant s’emparer de Conrad, il se rabat sur Berthe et Adélaïde qu’il enlève dans leur propriété de Colombier et emmène dans sa capitale, à Pavie. À moins que ce soit Berthe qui l’ait fait appeler pour avoir un allié. Il n’en demeure pas moins que Hugues épouse Berthe et fiance Adélaïde à son fils Lothaire. Le mariage entre ces derniers a lieu en 947. Adélaïde a alors seize ans. Pendant trois ans, la princesse de Colombier devient reine d’Italie, mais son mari meurt brusquement. Le seigneur d’Ivrée nommé Béranger est soupçonné d’avoir empoisonné Lothaire. Il veut forcer Adélaïde à l’épouser pour devenir roi d’Italie. Elle refuse. Béranger la fait torturer et enfermer dans une prison au bord du lac de Garde. La voilà enfermée avec sa fille toute petite, son chapelain et une servante. Comme dans un mauvais roman, Adélaïde creuse un trou dans sa prison et s’enfuit avec ses compagnons. Le roi de Germanie Othon, qui a entre-temps placé sur le trône de Bourgogne Conrad comme roi vassal, se porte à la rencontre de l’évadée. Othon vient de perdre sa femme. Il épouse Adélaïde et repousse Béranger. La prisonnière est reine de Germanie et d’Italie… Mais est-ce assez ? Dans un premier temps, Adélaïde réconcilia son mari avec sa mère Mathilde de Ringelheim et l’encouragea à apprendre à lire et écrire. Ce dernier se couvrit de gloire en écrasant les envahisseurs hongrois à la bataille du Lechfeld en 955. De son côté, Adélaïde montrait sa piété. Elle favorisa de manière décisive l’ordre monastique de Cluny. Sa tante avait déjà offert Romainmôtier à ces réformateurs. Adélaïde montra la même générosité. Elle avait déjà fondé un monastère à Pavie ; Adélaïde en fit construire un deuxième à Payerne qu’elle confia à Cluny pour y veiller sur le corps de sa mère Berthe, morte en 961. Elle en fondera un troisième à Seltz en Alsace pour lui servir de dernière demeure.
Adélaïde de Bourgogne représentée sur un vitrail de l’église Saint-Denis de Toury (Eure-et-Loir), Atelier Lorin de Chartres, vers 1890.
Adélaïde de Bourgogne représentée sur un vitrail de l’église Saint-Denis de Toury (Eure-et-Loir), Atelier Lorin de Chartres, vers 1890. Wikimedia / Kaho Mitsuki
Son règne en Italie lui avait donné une forte légitimité chez les Lombards. Et ceux-ci tenaient les portes de Rome. En 962, elle emmène son mari auprès du pape qui couronne le couple empereur et impératrice. La jeune orpheline de Colombier est devenue la femme la plus puissante d’Occident et a transformé le royaume de Germanie en successeur légitime de l’Empire romain d’Occident. À la mort de son mari en 973, elle fera couronner empereur son fils, Othon II. Dix ans plus tard, quand son fils tombera à son tour, elle mettra à la tête de l’Empire son petit-fils Othon III. Elle est sans nul doute la seule femme de l’histoire à avoir fait trois empereurs ! Elle est à deux reprises régente de l’Empire, puis l’âge venant, elle se retire à Seltz. En 999, elle sent la mort proche et décide de faire un dernier pèlerinage sur les terres de ses pères. Elle est accompagnée du troisième abbé de Cluny, Odilon. Arrivée à Payerne, elle accomplit son miracle le plus spectaculaire : fatiguée du voyage, elle confie à un moine le soin d’offrir un pièce de monnaie à chaque mendiant de Payerne. Les pauvres sont plus nombreux que les pièces à disposition. Le moine lève les yeux au ciel en invoquant l’impératrice : les monnaies se multiplient de façon à contenter chaque miséreux. Ensuite, Adélaïde se rend au monastère de Saint-Maurice, à Saint-Victor de Genève, à la cathédrale de Lausanne, puis séjourne une dernière fois à Orbe. Là elle prend congé d’Odilon. Elle rentre à Seltz où elle meurt le 16 décembre 999. Elle a une pensée pour le proche avenir : elle est parmi les rares érudites de l’époque à savoir que l’an mil approche et avec lui, la fin des temps. Cluny n’oubliera pas sa bienfaitrice : elle travaillera à la faire canoniser. C’est chose faite en 1097.
Otto et ses épouses Édith et Adélaïde (à gauche). Illustration dans le «Sächsisches Stammbuch» de 1576.
Otto et ses épouses Édith et Adélaïde (à gauche). Illustration dans le «Sächsisches Stammbuch» de 1576. Sächsische Landesbibliothek
Si Adélaïde est assez célèbre en Allemagne et en Alsace, elle est largement ignorée en Suisse. C’est la faute à des moines de Payerne du XIIe siècle. Pour réclamer davantage d’indépendance à l’égard de Cluny, ils ont forgé des faux documents selon lesquels c’est la reine Berthe qui a fondé leur monastère. Ces documents seront à l’origine de la popularité de Berthe en Suisse qui éclipsera sa fille Adélaïde, pourtant bien plus remarquable que sa mère.

Série: 50 person­na­li­tés suisses

L’histoire d’une région ou d’un pays est celle des hommes qui y vivent ou qui y ont vécu. Cette série présente 50 person­na­li­tés ayant marqué le cours de l’histoire de la Suisse. Certaines sont connues, d’autres sont presque tombées dans l’oubli. Les récits sont issus du livre de Frédéric Rossi et Christophe Vuilleu­mier, intitulé «Quel est le salaud qui m’a poussé? Cent figures de l’histoire Suisse», paru en 2016 aux éditions inFolio.

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