Mosè Bertoni vers 1900.
Mosè Bertoni vers 1900. Wikimedia

Guillaume Tell sur le Paraná

Comment Mosè Bertoni (1857–1929) a émigré de la vallée de Blenio au Paraguay et y a pratiqué l’agriculture et des recherches scientifiques avec sa famille étendue.

Danilo Baratti

Danilo Baratti

Historien et enseignant d’histoire au collège de Lugano 1.

Né au Tessin, dans la vallée de Blenio, Mosè Bertoni se forme comme botaniste à Genève. Pendant ses études il se rapproche de l’anarchisme, et part en 1884 pour l’Argentine avec l’idée (plutôt vague) de fonder une colonie agricole où appliquer ses idéaux. Un rêve bientôt brisé: ses compagnons d’aventure – une dizaine – prennent d’autres routes. Resté seul, mais avec une famille déjà nombreuse (sa femme Eugenia franchit l’Océan enceinte de son sixième fils), il s’établit au Paraguay, où il trouve ce «champ riche et inexploré» censé lui permettre d’obtenir une renommée scientifique et réaliser ce «besoin d’expansion qui toujours me fit rêver de voyages, d’explorations, de colonisations», comme il le disait en 1882, décidé à quitter l’Europe.
Maison de la famille Bertoni, vers 1900.
Maison de la famille Bertoni, vers 1900. Wikimedia / Museo di Blenio
Dans une courbe du Paraná, à l’endroit qu’il nomme Puerto Bertoni, il crée la colonie «Guillermo Tell», une colonie familiale où se développent les deux activités qu’il juge incontournables: l’agriculture et la recherche scientifique. Il s’occupe de botanique, de météorologie, de climatologie, d’agronomie, de géographie, de linguistique, d’ethnographie… Il envisage une œuvre encyclopédique en plusieurs volumes, la Descripción física, económica y social del Paraguay et installe à Puerto Bertoni une imprimerie («Ex Sylvis») d’où sortent une partie de ses études. Afin d’accomplir sa «grande œuvre» il compte sur la production agricole de la colonie, indispensable pour soutenir la recherche, sur l’aide du gouvernement pour les publications et sur la collaboration de sa famille étendue: fils, beaux-fils, petit-fils.
La famille Bertoni, avant 1900.
La famille Bertoni, après 1900.
La famille Bertoni, avant et après 1900. Wikimedia / Museo di Blenio / Wikimedia / Museo di Blenio
Paraguayens indigènes, appelés Guaranì, vers 1910. Bertoni a également consacré une partie de ses études aux Guaranì.
Paraguayens indigènes, appelés Guaranì, vers 1910. Bertoni a également consacré une partie de ses études aux Guaranì. Wikimedia / Museo di Blenio
Ses 13 fils portent des noms bizarres comme Vera Zassoulich et Sofia Perovskaïa – deux révolutionnaires russes – ou Winkelried, Guillermo Tell, Werner Stauffacher, Walter Fürst – témoignant de son attachement à une Suisse idéalisée – ou encore Aristóteles et Linneo. Mais la situation est toujours plus difficile: depuis 1915 la région vit une période de crise économique, l’instabilité politique est permanente, le soutien del’État pour les publications reste lettre morte. Un fils très doué meurt, d’autres s’éloignent l’un après l’autre de Puerto Bertoni, à cause des difficultés économiques mais aussi pour se soustraire à la tutelle étouffante du patriarche. Le voilà donc, le 19 février 1929, cinq mois avant sa mort, écrivant avec amertume:

C’est ainsi que l’édifice élevé avec tant de constance, de peine et d’affection, est mis à bas. mes illusions sur une famille si nombreuse se sont évanouies en quelques années. Je reste sans succes­seurs ni collabo­ra­teurs, sans fils ni petit-fils. 

Mosè Bertoni, 1929
La colonie est dans un état de décadence, la «grande œuvre» interrompue, plusieurs manuscrits inédits (et plus tard dispersés). Néanmoins, devant cet édifice inachevé et croulant, on est stupéfait par tout ce que Bertoni a su réaliser dans son isolement: les nombreuses publications, les collections scientifiques, l’imprimerie, la colonie elle-même. Bertoni laisse une trace profonde dans l’histoire culturelle du Paraguay, tant pour ses travaux de météorologie et de vulgarisation agronomique (il a même fondé la première école d’agriculture du pays) que pour la partie ethnographique de la Descripción (La Civilización Guaraní) qui, bien que douteuse sur le plan scientifique, a constitué une référence essentielle aux yeux de la «génération nationaliste-indigéniste» paraguayenne des années vingt.
Bertoni à sa station météo, vers 1900.
Bertoni à sa station météo, vers 1900. Wikimedia / Museo di Blenio
La Civilización Guaraní de Mosè Bertoni
La Civilización Guaraní de Mosè Bertoni Wikimedia / Museo di Blenio
Extrait d'un documentaire sur Mosè Bertoni de 1987. RSI / lanostrastoria.ch

Série: 50 person­na­li­tés suisses

L’histoire d’une région ou d’un pays est celle des hommes qui y vivent ou qui y ont vécu. Cette série présente 50 person­na­li­tés ayant marqué le cours de l’histoire de la Suisse. Certaines sont connues, d’autres sont presque tombées dans l’oubli. Les récits sont issus du livre de Frédéric Rossi et Christophe Vuilleu­mier, intitulé «Quel est le salaud qui m’a poussé? Cent figures de l’histoire Suisse», paru en 2016 aux éditions inFolio.

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