Partie de tennis à Prangins, fin du XIXe siècle.
Partie de tennis à Prangins, fin du XIXe siècle. Musée national suisse

Flirty Tennis

Si voir et être vu a toujours été une composante sociale importante du sport, c’était particulièrement le cas du tennis auparavant.

Simon Engel

Simon Engel

Simon Engel est historien et responsable des relations publiques de Swiss Sports History.

Imaginez Martina Hingis et Roger Federer disputer un match et, en marge de quelques échanges, se mettre à badiner et à flirter. Absurde? De nos jours, oui. Mais si les deux as du tennis suisses avaient vécu 150 ans en arrière, cela aurait été tout à fait normal. Le tennis moderne, apparu vers 1870, n’était pas considéré comme un sport de compétition, mais comme un divertissement des classes supérieures, dans lequel des balles étaient échangées en douceur. Dans ces milieux, il était de bon ton pour les jeunes gens de savoir jouer au tennis.
Non, ils n’ont pas flirté. Roger Federer et Martina Hingis à la Hopman Cup à Perth, 2001.
Non, ils n’ont pas flirté. Roger Federer et Martina Hingis à la Hopman Cup à Perth, 2001. Dukas / RDB
Apparu en Angleterre sous le nom de Lawn Tennis, le tennis sur gazon était inspiré de jeux prémodernes, tels que le Jeu de Paume qui était essentiellement pratiqué par la noblesse française et anglaise dans des cloîtres et des sphéristères. L’objectif a toujours été de se démarquer du «petit peuple», que ce soit par des salles dédiées érigées notamment par des nobles et, plus tard, des clubs fréquentés par la bourgeoisie, ou par un style vestimentaire reflétant le rang social. Les gentlemen portaient des pantalons, des chemises à manches longues et des casquettes à visière, tandis que les  ladies jouaient en robes épaisses corsetées couvrant tout le corps, conformément aux codes moraux de l’époque. Avec pareilles tenues, il était impossible de penser compétition.
Jeu de Paume dans le Paris du XVIIe siècle.
Jeu de Paume dans le Paris du XVIIe siècle. Wikimedia
Comme bien d’autres sports, le tennis a été importé en Suisse par des touristes anglais vers 1880. Bien qu’il existât une sphéristère à Bâle au début de l’époque moderne, la première mention officielle du tennis en Suisse date de 1883 avec l’évocation d’élégants joueurs Anglais à Montreux. Le jeu a ensuite gagné toute la Suisse, suscitant très tôt l’intérêt de la noblesse locale. En 1883, des Suisses et des Anglais fondèrent le Club anglais de Lawn Tennis à Lausanne, suivi peu après par des clubs à Bâle, Berne, Montreux, Zurich, Bad Ragaz, Engelberg et Lucerne – des villes toutes liées à la Grande-Bretagne par le tourisme ou des relations d’affaires et qui représentaient une certaine exclusivité. Ce n’est donc pas uniquement le tennis qui fut importé d’Angleterre, mais aussi le statut social qui allait de pair.
Tennis à la montagne. Arosa, vers 1890.
Tennis à la montagne. Arosa, vers 1890. Musée national suisse
Selon une publication anniversaire de la Fédération suisse de tennis de 1936, le tennis était prisé par les classes supérieures car «il offrait aux deux sexes la possibilité de faire de l’exercice ensemble et sollicitait bien plus les capacités physiques que le jeu un peu raide avec la balle en bois [allusion au croquet], comblant ainsi bien davantage le besoin naissant de se dépenser chez les jeunes gens». En dépit de l’effort physique indéniable, le grand public considérait toujours le tennis, 30 ans après son apparition, comme un «jeu à la douceur indigne pour un corps en bonne santé» et un «institut de fiançailles moderne». Le jeu était perçu comme un «sport de flirt [...] sans aucun caractère masculin. [...] Porter une robe de tennis, c’était s’exposer aux regards ou tout au moins aux sourires entendus de ceux qui voyaient là une jeune fille se rendant à un rendez-vous galant. [...] ‹Lorsqu’une fille ne trouve pas de garçon, elle se met à jouer à la balle›.»
Caricature du tennis en sport de flirt dans le Nebelspalter, 1888.
Caricature du tennis en sport de flirt dans le Nebelspalter, 1888. Nebelspalter Verlag Horn
La mode, l’équipement et les mouvements spécifiques au tennis étaient également source de moquerie. Ainsi, certains habitants à Lucerne appelaient les courts de tennis des «cages à singes» où l’on s’envoyait des balles. Dans un document des années 1890, un sportif se rappelle du premier court de tennis de la ville de Berne: «Les dames avec leur pleureuse ondoyante, leur corset lacé et leur longue jupe plissée, leurs cavaliers avec leur moustache retroussée, leur canne et leur œillet à la boutonnière ont certainement regardé d’un œil critique les cinq premiers membres du club courant après une balle blanche sur le court en gazon aplani avec du sable, faisant des contorsions indécentes avec à la main un objet étrange, à mi-chemin entre un attrape-mouches et un éventail pour dames.»
Caricature des mouvements particuliers des joueuses de tennis dans le Nebelspalter, 1925.
Caricature des mouvements particuliers des joueuses de tennis dans le Nebelspalter, 1925. Nebelspalter Verlag Horn
Bien que considéré par la majorité des gens comme ridicule ou efféminé, le tennis était l’une des rares occasions pour les femmes de faire du sport au début du siècle car il était conforme aux critères de l’idéal physique féminin. Selon des sources contemporaines, le tennis n’était pas un jeu de force brut avec contact physique, mais un «sport de mouvements gracieux», un jeu de «dextérité et d’agilité» qui permettait de «mettre au mieux en valeur la grâce et la souplesse naturelles des mouvements du corps». Il convenait d’éviter tout effort physique. Lorsqu’une femme jouait contre un homme, ce dernier étaient censé jouer de manière à ce que les dames distinguées puissent renvoyer la balle. Toute autre attitude aurait été «inconvenante». Les raquettes étaient très peu tendues par rapport à aujourd’hui et les revers n’étaient donc ni rapides ni puissants.
Joueuse de tennis zurichoise, 1917.
Joueuse de tennis zurichoise, 1917. Musée national suisse
Après la Première Guerre mondiale, le tennis a fini par perdre son image de jeu de divertissement pour devenir un sport de force et d’endurance tel que nous le connaissons aujourd’hui, touchant ainsi des milieux moins favorisés. La commercialisation a été de pair avec la professionnalisation. Mais, selon le lieu et la tradition, le tennis a conservé en partie son image de «sport en blanc» exclusif. Ainsi, le tournoi de Wimbledon, berceau du tennis sur gazon, interdit toujours les publicités et impose aux joueurs de porter du blanc. Nul ne sait si les joueurs professionnels se rencontrent toujours pour un tennis flirt «à l’ancienne» loin des caméras, hormis peut-être les tabloïds anglais.
Tennis sur gazon dans les années 1870. YouTube / British Pathé

Swiss Sports History

Ce texte est le fruit d’une collaboration avec Swiss Sports History, le portail consacré à l’histoire du sport suisse. Ce dernier a pour vocation de fournir des services de médiation scolaire ainsi que des informations aux médias, aux chercheurs et au grand public. Pour en savoir plus, rendez-vous sur sportshistory.ch.

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