Le «Manuel de défense civile» a rencontré une forte résistance au sein de la population. Manifestation à Genève en 1969.
Le «Manuel de défense civile» a rencontré une forte résistance au sein de la population. Manifestation à Genève en 1969. Keystone / STR

Le Manuel de défense civile de 1969: la guerre des esprits

En 1969, le Conseil fédéral fit distribuer à tous les ménages suisses un petit livre rouge: le Manuel de défense civile. Un ouvrage qui fit voir rouge à plus d’un...

Dominik Landwehr

Dominik Landwehr

Dominik Landwehr est un scientifique de la culture et des médias et vit à Zurich.

À l’automne 1969, un ouvrage d’un genre particulier fut déposé dans les boîtes aux lettres de tous les foyers suisses. Il s’agissait du Manuel de défense civile, un petit livre de 320 pages envoyé dans une enveloppe d’un rouge vif, traduit dans les trois langues nationales et imprimé à 2,6 millions d’exemplaires. Une œuvre controversée qui coûta au total 4,8 millions de francs. Ce livre mais aussi les polémiques qu’il suscita reflètent l’état d’esprit qui régnait en Suisse durant les années de guerre froide.
Le «Manuel de défense civile» reprenait les codes stylistiques du «Livre du soldat» publié en 1958.
Le «Manuel de défense civile» reprenait les codes stylistiques du «Livre du soldat» publié en 1958. alexandria.ch
Les illustrations suggestives jouaient un rôle important dans le «Manuel de défense civile».
Les illustrations suggestives jouaient un rôle important dans le «Manuel de défense civile». alexandria.ch
À l’initiative de cette distribution, on trouve Ludwig von Moos (1910-1990), conseiller fédéral PDC alors à la tête du Département fédéral de justice et de police. Dans une lettre à la population jointe à l’ouvrage, il définit en ces termes le projet du manuel: «Ce livre entend nous offrir des repères: face aux événements futurs et aux épreuves qui pourraient frapper notre population, aux catastrophes naturelles et autres, en guise de préparation aux périodes de danger potentiel que pourrait connaître notre patrie... Conservez-le précieusement, lisez-le attentivement, vérifiez de temps à autre que tout le nécessaire est prêt afin de permettre à tous d’envisager l’avenir avec confiance.»
Ludwig von Moos (au centre) lors de l'élection du Conseil fédéral en décembre 1959.
Le conseiller fédéral Ludwig von Moos (au milieu) à Berne en 1959. Musée national suisse / ASL
Le livre reprenait le style et la présentation du Livre du soldat paru en 1958, rappelant un manuel de techniques scoutes. Aujourd’hui encore, sa lecture fait froid dans le dos: l’ouvrage ne s’intéresse pas tant aux catastrophes naturelles qu’à la guerre qui pourrait frapper la Suisse, sujet qui occupe presque tout le texte. L’idée, en effet, était de préparer la population civile à un conflit armé assorti d’une guerre nucléaire. Le livre proposait ainsi une description détaillée du déroulement d’une guerre, des préparatifs à une attaque nucléaire, en passant par la guérilla et la libération. Le scénario se basait essentiellement sur les événements de la Seconde Guerre mondiale. Le Manuel de défense civile laissait entendre à son lectorat que la Suisse était armée pour résister à une frappe nucléaire: «En cas d’utilisation d’un arsenal nucléaire, les effets diminuent à mesure que l’on s’éloigne du lieu de l’explosion. Il faut partir du principe qu’au cœur de l’explosion, tout sera anéanti. En revanche, dans les zones plus éloignées, tout ce qui se trouve à la surface sera aussi détruit, mais la population civile réfugiée dans les espaces de protection aura survécu.»
Le Manuel de défense civile traitait entre autres de l’éventualité d’une guerre nucléaire.
Le Manuel de défense civile traitait entre autres de l’éventualité d’une guerre nucléaire. alexandria.ch
L’ouvrage véhiculait par ailleurs un portrait de l’ennemi qui fut lui aussi l’objet d’une controverse: à l’en croire, ce dernier se trouvait autant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur. Le livre dépeignait une Suisse infiltrée par les idées, des partis et des organisations étrangères – une image qui visait clairement la gauche. C’est ce que le Manuel de défense civile qualifie de deuxième forme de guerre: «Si la deuxième forme de la guerre est aussi dangereuse, c’est parce qu’elle n’est pas identifiée comme telle. La guerre est camouflée. Elle prend à l’extérieur les traits d’un état de paix et revêt les oripeaux d’un bouleversement interne. Ses débuts sont minimes et d’apparence inoffensive, mais l’issue est aussi amère que la guerre elle-même.» Mentionnons également les illustrations. Celles-ci sont composées d’une part d’infographies factuelles, de l’autre de dessins ressemblant à des esquisses, mettant en scène des silhouettes stylisées et sans visage, les passages concernés étant imprimés sur du papier rouge.
Outre les illustrations suggestives, le manuel comportait des infographies factuelles.
Outre les illustrations suggestives, le manuel comportait des infographies factuelles. alexandria.ch
La publication du livre a été coordonnée par deux hommes, épaulés par ailleurs par un groupe d’auteurs (ne comptant aucune femme): Albert Bachmann (1929-2011), officier des services de renseignement, et Georges Grosjean (1921-2002), historien. Colonel de l’État-major général de l’armée suisse, Albert Bachmann était décrit comme une «personnalité extraordinairement chatoyante, dotée de certains traits aventureux». Vers la fin des années 1970, il chargea l’agent dilettante Kurt Schilling d’une mission d’espionnage visant l’armée fédérale autrichienne et tenta un peu plus tard de monter une organisation de résistance avant d’être envoyé en retraite anticipée en 1979. En Suisse, le Manuel de défense civile reçut un accueil très critique. Il provoqua même des discussions au sein du Conseil fédéral avant même sa parution. Hans Schaffner (1908-2004), conseiller fédéral radical et alors directeur du Département fédéral de l’économie, aurait plaidé à plusieurs reprises pour une représentation plus objective des choses. Il y eut plusieurs offensives parlementaires à ce sujet. «Au bout du compte, ce projet à dominante défensive ne s’accordait que très mal avec l’ambiance générale de la rupture politico-culturelle des années 60», lit-on aujourd’hui dans les Archives fédérales.
Portrait d’Albert Bachmann, 1981.
Portrait d’Albert Bachmann, 1981. Dukas / RDB
On s’en doute, l’indignation fut particulièrement grande dans les milieux de gauche, que le livre présentait de façon diffamante comme de potentiels ennemis de l’État. Certaines librairies proposèrent d’échanger l’opuscule gratuit contre des livres d’auteurs suisses modernes, sans aucun frais supplémentaire. L’ouvrage fut même brûlé devant le Palais fédéral, à l’occasion d’une manifestation. La controverse fut particulièrement vive au sein de la Société suisse des écrivains (SSE), car c’est l’un de ses membres, Maurice Zermatten, qui s’était chargé de traduire le manuel en français. En réaction, le Groupe d’Olten – qui devint par la suite une voix de premier plan – se dissocia de l’association des écrivains. Le Groupe d’Olten comptait notamment parmi ses membres Peter Bichsel, Anne Cuneo, Walter Matthias Diggelmann, Friedrich Dürrenmatt, Max Frisch, Vahé Godel, Ludwig Hohl, Kurt Marti, Mani Matter, Adolf Muschg, Walter Vogt et Otto F. Walter. Il ne fut dissout qu’en 2002.
Des manifestants brûlent des exemplaires du Manuel de défense civile sur la Place fédérale à Berne, décembre 1969. YouTube
Le Manuel de défense civile fut un projet malheureux, paru au mauvais moment. Son coût élevé est très certainement dû aux cinq longues années que nécessita sa production. Conçu au début des années 1960, l’esprit du temps avait changé lorsqu’il parut enfin, en 1969. La Suisse voulait tirer un trait sur l’ombre de la Défense spirituelle afin de se renouveler. Le Manuel de défense civile fut également repris à l’étranger. Le livre fut réimprimé dans différents pays, et traduit en arabe, chinois et japonais, arborant parfois même la croix suisse sur sa couverture.
Le «Manuel de défense civile» a été repris par d’autres pays, qui l’ont fait traduire dans leurs langues.
Le «Manuel de défense civile» a été repris par d’autres pays, qui l’ont fait traduire dans leurs langues. Wikimedia

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