
Le sport, un pion sur l’échiquier de la guerre froide
La participation des athlètes à des compétitions organisées dans des pays autoritaires ou en guerre suscite régulièrement des controverses. Les acteurs politiques n’hésitent pas à appeler leurs délégations au boycott. Ce discours va à l’encontre du sport, qui revendique son apolitisme. Retour sur la campagne de boycott menée par l’Occident à la veille des Jeux olympiques de Moscou en 1980.
Suivant la logique de la guerre froide de ne pas intervenir directement et «à chaud», le bloc occidental a, sous l’égide des États-Unis, soutenu les moudjahidine afghans insurgés en leur fournissant de l’argent et des armes. Ces opérations étant conduites par les services secrets, les contre-mesures officielles et communiquées publiquement se limitaient aux domaines civils. Le président américain Jimmy Carter a ainsi annulé les livraisons de blé promises à l’Union soviétique, stoppé l’exportation de technologies de pointe pour l’extraction du pétrole et appelé le Comité National Olympique des États-Unis (USOC) à boycotter les Jeux olympiques de Moscou à l’été 1980. Le Président a en outre appelé les pays amis, en particulier ceux d’Europe occidentale faisant autorité dans le monde du sport, à suivre l’exemple américain. Bien que de nombreux athlètes olympiques américains se soient publiquement opposés à cette demande, deux tiers des membres de l’USOC ont répondu à l’appel du Président, notamment à la suite de la menace de Carter de mettre fin au financement public du sport si une délégation américaine se rendait à Moscou. En Europe de l’Ouest, en revanche, la situation politique était beaucoup plus complexe.
Le service de presse de l’UDC a établi un parallèle avec les jeux de 1936, exploités par les nazis à des fins de propagande. Sa conclusion: «[…] après la mascarade en Afghanistan, il convient de ne pas donner aux Russes de nouvelle occasion de faire de la propagande à Moscou. La leur donner reviendrait à bafouer les grands idéaux sportifs et la volonté de rapprochement entre les peuples des Jeux olympiques». Un porte-parole du PS a déclaré au quotidien bernois Bund que, par expérience, «un boycott n’est pas une politique et encore moins une politique de paix. Une véritable politique de paix doit permettre à l’autre de revenir sur ses «erreurs» sans perdre la face. Or, c’est précisément ce qu’empêcherait un boycott des Jeux de Moscou à cause de l’Afghanistan». Les partis bourgeois étaient fort à leur aise d’exiger un boycott: d’éventuelles contre-mesures de la part de l’Union soviétique n’auraient guère eu d’impact pour le pays. En effet, le commerce avec l’Union soviétique ne représentait qu’entre un et deux pour cent du commerce extérieur de la Suisse.
Débat sur un éventuel boycott des Jeux olympiques de Moscou en 1980. RTS
Les réactions contradictoires au sein des milieux politiques et sportifs montrent que l’image de havre de neutralité que la Suisse aime à se donner n’allait pas de soi, notamment dans la confrontation des blocs de la guerre froide. Être neutre ne signifie pas rester figé entre deux blocs, mais adopter un positionnement politique international conforme à une opinion majoritaire. Être neutre, est-ce se rendre à Moscou malgré l’appel au boycott lancé par les États-Unis? Ce choix ne légitimise-t-il pas plutôt l’invasion soviétique? Tout est question de positionnement politique.
Parmi les grands pays d’Europe de l’Ouest, seule la République fédérale d’Allemagne a boycotté les Jeux de 1980. Lors d’un vote non contraignant sur le plan juridique, le chancelier Helmut Schmidt et le Bundestag ont, à une large majorité et tous partis confondus, «recommandé» au CNO allemand de se positionner en faveur d’un boycott. Ce dernier a, peu après, soumis la question au vote de ses membres et a décidé, à 59 voix contre 40, de ne pas participer à la compétition. Ce choix n’empêcha pas le chancelier Schmidt de se rendre en Union soviétique en 1980 pour une visite d’État. Les liens économiques entre les deux pays ne s’en sont pas non plus trouvés affectés, le commerce de beurre, de blé et de machines se poursuivant allègrement.
Les boycotts sportifs sont généralement l’initiative d’acteurs politiques (gouvernements, ONG, partis) et, plus rarement, du milieu du sport lui-même (c’est-à-dire par des fédérations sportives ou de certains sportifs). Quoi qu’il en soit, les motivations des boycotts ne sont pas d’ordre sportif, mais politique. C’est pourquoi les acteurs politiques mènent généralement le débat sur le boycott, tandis que le monde du sport se contente souvent de réagir. Le sport, en défendant à juste titre l’idée que la pratique d’un sport n’a en soi rien de politique, prétend être de ce fait totalement apolitique. Un idéal qui se heurte brutalement à la réalité, car ne pas prendre position sur un boycott revient déjà à faire un choix politique.
D’un point de vue historique, le sport évolue dans une triade qui regroupe: la masse (au sens de l’intérêt des spectateurs et de l’intérêt médiatique qui s’ensuit), les marchés (donc les intérêts économiques) et le pouvoir (intérêts et influences sur les plans social et politique). Si le sport est donc forcément influencé par la politique, il pourrait faire montre de plus d’indépendance vis-à-vis d’elle. Pour éviter d’être entièrement à sa merci, comme l’a été le CNO américain en 1980, il devrait lui-même se montrer plus politique, notamment en boycottant systématiquement les États en guerre, respectant ainsi davantage les valeurs qu’il s’est lui-même imposées. Dès progrès peuvent encore être faits, comme le montre le traitement infligé par le CIO à la Russie. Toutefois, tant que la situation n’évoluera pas, la politique menée demeurera purement symbolique: les fédérations renonceront par exemple à présenter leurs drapeaux et à jouer leurs hymnes nationaux (à Moscou, ce fût le cas notamment de l’Italie, de la France, du Royaume-Uni et de la Suisse), tandis que les acteurs politiques appelleront à des boycotts sportifs lorsque l’occasion se présentera. Bien qu’ils soient «bon marché» en comparaison avec d’autres sanctions qui pourraient être appliquées, les boycotts véhiculent un message politique très fort en raison de l’intérêt élevé des spectateurs pour le sport.
Reportage en Union Soviétique sur le boycott des Jeux olympiques, diffusé dans l’émission Rundschau du 8 mai 1980. SRF
Swiss Sports History

Ce texte est le fruit d’une collaboration avec Swiss Sports History, le portail consacré à l’histoire du sport suisse. Ce dernier a pour vocation de fournir des services de médiation scolaire ainsi que des informations aux médias, aux chercheurs et au grand public. Pour en savoir plus, rendez-vous sur sportshistory.ch.


