
Mensonges, torture, mort: le cas d′Anna Koch
En 1849, Johann Mazenauer est accusé du meurtre de son amie. Les autorités appenzelloises utiliseront pratiquement tous les moyens pour obtenir ses aveux, mais elles n’y parviendront jamais car la victime fut assassinée par une ex-amante de l’accusé.
Lorsque les soupçons se portèrent sur elle, Anna Koch accusa son ancien amoureux car comme ce dernier le déclarera des décennies plus tard: «Quand un jeune homme pauvre et plutôt fruste comparaît en même temps qu’une jolie jeune fille devant un tribunal, on laisse courir la gamine et le pauvre type finit au clou.» Maçon et ramoneur de son état, Mazenauer avait entretenu pendant quelque temps une liaison avec Anna Koch, mais comme elle le trompait souvent, il s’était tourné vers Magdalena Fässler, ce qui blessa profondément la fierté d’Anna Koch, en dépit de son comportement volage. La jeune femme s’était en outre endettée pour acheter une nouvelle chaînette en argent destinée à orner son costume du dimanche.
Se fiant aux déclarations d’Anna Koch, les autorités supposèrent que Johann Baptist Mazenauer ne tarderait pas à passer aux aveux. Mais à l’occasion d’un «interrogatoire à l’amiable» dans les murs de l’hôtel de ville d’Appenzell, l’homme conteste ardemment toute participation au crime, ce qui incite le juge d’instruction à user d’une méthode plus radicale, à savoir la question. Mazenauer est donc lié sur un banc puis torturé au nerf de bœuf pendant plusieurs jours et même des semaines comme on peut le constater à la lecture du procès-verbal: «Ce n’est pas moi qui l’ai fait. Je le jure en mon âme et conscience… – prononcé: six coups de bâton. – Je ne peux pas reconnaître ce que je n’ai pas fait… – prononcé: six coups de bâton en plus. – Bien sûr que je ne l’ai pas fait… – prononcé: 24 coups de bâton. Je ne l’ai pas fait donc je ne peux pas l’avouer, au nom de Dieu. Si seulement Dieu tout puissant pouvait me venir en aide – prononcé: Mazenauer doit être incarcéré, au pain et à l’eau.» Pendant ce temps, Anna Koch est aussi aux arrêts mais chez un garde-champêtre dont elle partage les repas en famille. De son côté, Mazenauer est incarcéré dans une solide caisse en bois dans laquelle il ne peut même pas se tenir debout. Installé dans les combles de l’hôtel de ville, ce «cachot» n’est doté que d’une seule petite ouverture permettant le passage de la nourriture et d’un peu d’air.
En revanche, pour les esprits éclairés du siècle des Lumières, l’abolition de la torture est primordiale dans la lutte pour un droit pénal plus humain car d’une part, elle n’est pas efficace (ceux qui la subissent mentent pour échapper à la douleur) et d’autre part, elle est incompatible avec la dignité humaine. Le gouvernement de la République helvétique parvint pour la première fois à abolir sur l’ensemble du territoire suisse tous les types de tortures physiques destinées à obtenir des aveux. Cela n’empêchera néanmoins personne de se rabattre bientôt sur le passage à tabac pour châtier «désobéissance et mensonges» car les aveux restent LA preuve indispensable, comme par le passé. La torture peut-elle d’ailleurs se résumer aux anciennes méthodes qu’étaient l’estrapade, le chevalet et les coups de bâton? Des «peines disciplinaires» comme les coups et la mise au cachot remplacèrent donc la torture là où elle était officiellement interdite.
En Appenzell Rhodes-Intérieures, le banc de torture sur lequel Mazenauer fut supplicié en 1849 était encore utilisé pendant les années 1860. Certains juristes craignaient alors que l’abolition de la torture affecte l’efficacité des procédures pénales. On peut lire en 1861 dans un article polémique du journal conservateur Zuger Volksblatt au sujet d’un meurtre à Schwytz que les «confrontations» ne donnent aucun résultat et qu’en dépit de tous les arguments modernes, «les bonnes vieilles méthodes ont parfois le mérite d’être efficaces». Ce journal juge donc la torture plus adéquate que l’interrogatoire.
En ce temps-là, cet avis était très répandu. Les aveux constituant une preuve indispensable, que faire lorsqu’il n’y en a pas? Quelle nouvelle «reine des preuves» peut-on invoquer? La lutte pour l’abolition de la torture visait aussi à valoriser les preuves circonstancielles au cours de l’instruction et la liberté de leur évaluation par le tribunal, lequel pouvait ainsi rendre son verdict en l’absence d’aveux formels.
Plus de cinq mois après les événements, Anna Koch revient en Appenzell, se rend aux autorités et avoue son forfait qu’elle qualifie de vengeance. Le procès-verbal mentionne: «Est-il (Mazenauer) donc innocent? – Oui, il est innocent. – Il n’a donc jamais su ce qu’il s’était passé? – Il ne savait rien. – Pourquoi l’avez-vous donc accusé? – Parce qu’il était amoureux de moi.» Anna Koch imaginait que Mazenauer avouerait le meurtre par amour pour elle.
Anna Koch est condamnée à mort le 29 novembre. Quatre jours plus tard, le verdict est confirmé par 92 voix contre 6 au Grand Conseil d’Appenzell Rhodes-Intérieures qui n’accorde aucune circonstance atténuante, «Anna Koch ayant nié durablement les faits et multiplié des mensonges éhontés accusant une tierce personne, à savoir Johann Baptist Mazenauer».
Le traumatisme suscité par cette dernière exécution dans le canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures restera longtemps vivace. Pas moins de deux pièces de théâtre seront écrites au XXe siècle sur l’affaire Koch-Fässler. Il existe aussi un Yodel intitulé Anna Koch.
Aucune indemnité pour Mazenauer
Johann Baptist Mazenauer ne guérira jamais des mauvais traitements qu’il endura pendant vingt-quatre semaines de captivité. Il souffrira de douleurs chroniques et d’autres problèmes de santé pendant le restant de ses jours et décédera en 1902 à Gonten, âgé de septante-quatre ans.


