
Une saucisse, de l’arsenic et la peine de mort: L’affaire Furrer
Dans les années 1860, le cas de Johann Heinrich Furrer, qui avait empoisonné sa famille, déclencha un vif débat sur l’abolition de la peine de mort.
Le mobile
Je dormais avec mes parents dans une chambre. Ils étaient toujours bons avec moi et je les aimais bien. Ils ne me donnaient toutefois jamais d’argent pour m’acheter quelque chose, même pas les jours de fête. Nous ne fêtions pas non plus Noël. J’avais suffisamment à manger.
Le ministère public se concentra alors sur les raisons financières qui auraient pu pousser Furrer à tuer ses parents, qui étaient à la fois aisés et extrêmement économes (d’aucuns parlaient d’avarice): «À Dürnten, il devient négligent et ne s’occupe pas correctement de son affaire qu’il n’est pas capable de gérer tout seul.» Furrer n’avait déjà pas pu s’acquitter de son premier loyer en mai 1864.
Un cas d’école pour la peine de mort?
La commission du Grand Conseil se pencha ensuite sur la personnalité de Furrer, qu’elle décrivit comme une «énigme psychologique». Elle constata chez lui une «absence de sentiments», tandis qu’il se serait montré «froid et calme» lors de ses aveux. Même lorsque sa condamnation à mort fut prononcée, on ne décela «aucun signe extérieur d’émotion chez le délinquant». Il ne lui était «malheureusement pas venu à l’esprit» qu’il pourrait être puni pour son acte, et selon lui, «l’idée d’une punition l’aurait dissuadé de commettre son crime». Furrer s’apitoyait en revanche sur lui-même et sur sa situation: «Je n’ai plus de crédit ni rien, et en plus j’ai perdu mes parents!»
Soit il est bête comme un âne, soit il possède un esprit terriblement confus et limité dont les sombres pensées ont cherché une issue et, en dernier recours, l’ont poussé à commettre un meurtre aussi brutal que contre nature. Un être dont le fonctionnement est si pathologique mérite une peine, mais pas la mort; un châtiment, mais dans un but de réforme. Il a avant tout besoin de vivre.
Un procès, de nombreux débats
Verdict: grâce ou peine de mort?
En revanche, la commission s’était sans doute un peu trop avancée en estimant que l’opinion quant à la peine de mort avait changé au sein du Grand Conseil, mais aussi de la population en général. Bon nombre de citoyens ne firent preuve d’aucune compréhension pour cette décision. Les journaux reçurent un flot de lettres de protestation qui soutenaient que tant que des crimes aussi odieux que le parricide seront commis, il faudra appliquer la peine de mort. Un homme en état d’ébriété fut brièvement détenu pour avoir proclamé que l’on «devrait installer une guillotine devant l’Hôtel du gouvernement et couper la tête de tous ceux qui ont déposé une boule blanche dans l’urne!»
D’autres cantons continuèrent cependant à l’appliquer. Bien que la peine de mort ne figurait plus dans la révision totale de la Constitution fédérale de 1874, les cantons obtinrent à nouveau la compétence de la réintroduire seulement cinq ans plus tard, à la suite d’une votation populaire. Onze cantons en firent usage. Il faudra attendre le code pénal de 1942 pour que la peine de mort soit à nouveau interdite dans le droit pénal civil à l’échelle de la Suisse. Ce faisant, la Confédération était plutôt en avance sur son temps en comparaison d’autres pays européens: le Royaume-Uni, par exemple, n’abolit la peine de mort que dans les années 1970, et la France dans les années 1980. Le droit pénal militaire suisse la maintiendra en temps de guerre jusqu’en 1992.


