
1994: un Conseil fédéral pris entre deux feux
L’intrication des politiques extérieure et intérieure de la Suisse n’a jamais été aussi évidente qu’en 1994, année qui a vu le peuple suisse s’opposer plusieurs fois à la politique d’ouverture internationale du Conseil fédéral.
À la suite de cette triple défaite dans les urnes, le Conseil fédéral est confronté à une crise de confiance générale. Lors d’une séance de crise, ses membres prennent la mesure de la division du pays. Pour Flavio Cotti, chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), le système politique suisse est confronté à un nouveau type d’opposition incarné par le conseiller national UDC zurichois Christoph Blocher, sorti grand vainqueur du refus de l’adhésion à l’EEE, et son «pouvoir d’érosion» considérable. Le procès-verbal de la séance rapporte ainsi les paroles d’un Flavio Cotti particulièrement combatif: «Le pire serait de donner raison à Blocher en abandonnant nos efforts de politique étrangère».
Par conséquent, le ministre suisse de la Justice recommande en novembre 1994 à la Commission des institutions politiques du Conseil des États de ne même pas soumettre l’initiative au peuple et aux cantons. D’après le conseiller fédéral Arnold Koller: «Une rupture aussi radicale avec la tradition humanitaire de notre pays constituerait la fin de notre État de droit et nous isolerait à l’international». C’est la toute première fois que le Conseil fédéral veut déclarer nulle une initiative populaire parce qu’elle n’est pas compatible avec les obligations de la Suisse en matière de droit international. Le Parlement suivra cette recommandation au mois de mars 1996. Pour apaiser les critiques, le conseiller fédéral Koller base son argumentation sur la nette diminution des statistiques de l’asile depuis le dépôt de l’initiative et sur l’intention du gouvernement d’implémenter des mesures visant à l’expulsion des criminels parmi les étrangers et les demandeurs d’asile.
Lors d’une séance du Conseil fédéral, ses membres ont une discussion approfondie sur cette nouvelle forme de débat. Faut-il y participer et si oui, comment? Le chef du Département fédéral des transports Adolf Ogi n’a pas encore digéré son apparition ratée lors de l’émission sur l’initiative des Alpes. Kaspar Villiger refuse de participer à Arena pour évoquer le projet des casques bleus. Sa remise en question est fondamentale. Il ne voit pas pourquoi les membres du gouvernement «devraient se mesurer à des parlementaires dans cette arène qui transforme la politique en cirque». Otto Stich, président de la Confédération en 1994, estime quant à lui que «la participation à des débats contradictoires télévisés» ne pose aucun problème. Il se dit prêt à participer à l’édition d’Arena du 16 septembre pour y affronter ses adversaires. Ministre des finances adepte d’une austérité rigoureuse, le social-démocrate discret de la région soleuroise du Schwarzbubenland fournit à cette occasion une performance dont la simplicité et le bon sens ont peut-être contribué à l’acceptation «sur le fil» de la norme pénale antiraciste.
De son côté, le désormais omniprésent conseiller national Christoph Blocher avait déjà brandi la menace du référendum si les concessions nécessaires à la conclusion d’un accord s’avéraient trop nombreuses. L’Union syndicale suisse met aussi le gouvernement sous pression en exigeant une liste des mesures d’accompagnement pour que «le surcroît de libéralisation n’induise pas un dumping salarial et social». Au mois de décembre, lorsque le Conseil fédéral approuve son mandat de négociation, il doit donc choisir entre «deux maux». Soucieux de tenir compte des impératifs de politique intérieure, il décide finalement de n’accorder à ses négociateurs qu’une marge de manœuvre restreinte dans certains domaines de la libre circulation des personnes.
Nouvelles archives accessibles en ligne

Le groupe de recherche Documents diplomatiques suisses a publié sur son site Internet Dodis quelque 1700 documents historiques sur la politique étrangère suisse en 1994 le 1er janvier 2025, date correspondant au terme de la période de protection des dossiers émanant des Archives fédérales suisses. Les documents cités dans le présent article et de nombreux autres dossiers sur les relations internationales de la Suisse sont accessibles en ligne.


