
Le long voyage d’Ekeko
En 1858, le naturaliste suisse Johann Jakob von Tschudi s’appropriait indument une statuette de la divinité Ekeko en Bolivie. Un siècle et demi plus tard, cette sculpture a été restituée à son pays d’origine. Cet événement majeur reflète la façon dont la Suisse fait face à son héritage colonial.
Démystification d’un «grand homme de science»
Dans son récit de l’acquisition de l’«Ekeko», Tschudi affirme avoir lui-même reconnu la valeur sacrée que la statuette avait pour les peuples indigènes, et va jusqu’à la comparer à une statuette de saint catholique. Il avait remarqué qu’on lui faisait régulièrement des offrandes, et qu’on allumait des bougies en son honneur. Il perçut l’intérêt culturel et commercial que ce genre d’objets suscitait en Europe, et fit part de son désir de l’acquérir. Des récits indiquent que les indigènes ne cédèrent l’«Ekeko» qu’à contrecœur, sous l’emprise du cognac et sous la pression de l’escorte officielle de Tschudi. Après la remise de la statuette, qui semble n’avoir eu lieu que quand Tschudi était déjà remonté en selle, tout ce beau monde s’enfuit bien vite. Un groupe d’indigènes les poursuivit et tenta en vain de les rattraper. Cette description montre à quel point le comportement de Tschudi devait être inquiétant et déstabilisant pour les autochtones.
La controverse autour de la restitution de l’«Ekeko»
Quand elle visita le Musée d’Histoire de Berne en 2012, les délicates questions liées à la provenance des collections des musées européens ne suscitaient pas encore autant d’attention que ces dernières années. En Suisse, l’importance de la recherche de provenance dans les musées ne fut formalisée qu’en 2020.
Malgré les preuves publiées par Tschudi en personne, la direction du Musée d’Histoire de Berne réagit avec scepticisme à la demande de restitution des autorités boliviennes. Elle prétendit que cette sculpture de style Pucara ne représentait pas vraiment un «Ekeko». Dans ce débat, seul le point de vue scientifique occidental était considéré comme valable. De l’autre côté, la demande bolivienne était justifiée non seulement par le fait que Tschudi, de son propre aveu, avait subtilisé cette pièce en 1858 sur un lieu sacré, Tiwanaku, mais aussi par la valeur culturelle de l’objet, considéré comme un représentant de ce qui est aujourd’hui communément désigné en Bolivie par l’appellation «Ekeko». Ce dieu de l’abondance est célébré pendant les festivités des Alasitas. L’UNESCO a inscrit cette fête au patrimoine culturel et immatériel de l’humanité en 2011. Même si la statuette conservée à Berne ne représente pas le même personnage que les Ekekos contemporains, elle incarne, du point de vue bolivien, l’esprit de l’Ekeko d’aujourd’hui. En ce sens, cette pièce ancienne peut être vue comme son ancêtre, ce qui lui confère une grande importance culturelle.
De surcroît, il imposa certaines conditions à la restitution. Au lieu de transférer à l’État bolivien la pleine souveraineté sur l’«Ekeko», le musée proposa un contrat évoquant un «patrimoine commun», ce qui signifiait que Berne était susceptible de récupérer la sculpture ou de fixer des conditions particulières à sa restitution et à son exposition en Bolivie. Le retour de l’«Ekeko» en Bolivie donna lieu à une grande fête dans le cadre des Alasitas et la sculpture fit le tour de La Paz pour que la population lui rende hommage. Contrairement aux conditions imposées par le Musée d’Histoire de Berne, la statuette ne bénéficia pas du statut de patrimoine à protéger. Là encore, le musée insista pour faire valoir sa relation particulière avec cet objet matériel et plaida pour que la statue soit conservée dans un contexte scientifique, sans tenir compte de la signification culturelle et des pratiques vivantes liées à cette divinité bolivienne. La diplomate bolivienne Elizabeth Salguero Carrillo répondit à cette critique en expliquant: «Pour la Bolivie, Ekeko est un objet sacré. Nos ne sommes pas uniquement une culture de musée. La Bolivie est un pays aux cultures vivantes, pour lesquelles le contact avec les objets sacrés est d’une importance fondamentale.»


