Dans la calèche ouverte escortée par des dragons: l’empereur Haïlé Sélassié et le président de la Confédération Rodolphe Rubattel sur la route menant de la gare de Hindelbank au château de Jegenstorf. Photo de Björn Lindroos, 1954.
Dans la calèche ouverte escortée par des dragons: l’empereur Haïlé Sélassié et le président de la Confédération Rodolphe Rubattel sur la route menant de la gare de Hindelbank au château de Jegenstorf. Photo de Björn Lindroos, 1954. ETH-Bibliothek Zürich

Un empereur en Suisse: la visite d’État de Haïlé Sélassié

En 1954, la visite officielle du dernier empereur d’Éthiopie, Haïlé Sélassié (1892-1975), fit sensation en Suisse. Certains de ses cadeaux et la lettre de remerciement qui tarda à arriver suscitèrent irritation et spéculations.

Murielle Schlup

Murielle Schlup

Historienne de l'art et spécialiste de la culture indépendante

Jusqu’au début des années 1950, les visites d’État étaient rares en Suisse. Fin novembre 1954, quand le tapis rouge fut déroulé devant Haïlé Sélassié Ier, il n’était encore que le septième chef d’État de tous les temps à être officiellement reçu en Suisse et le deuxième empereur après Guillaume II, dont la visite remontait à l’année 1912. À une époque où la plupart des gens n’avaient pas encore la télévision, où voyager était l’apanage d’une minorité et où l’image qu’avait le grand public de l’Afrique provenait des récits d’aventures de Globi, la fascination pour le «négus négesti» («roi des rois» en amharique) de l’empire pluriséculaire d’Éthiopie, sur le lointain continent noir, était immense.

Rejeté puis courtisé

Les autorités suisses n’avaient pas ménagé leurs efforts pour que la visite d’État du 225successeur du roi Salomon soit un sans-faute, car il s’agissait aussi de réparer un épisode peu glorieux entre les autorités suisses et l’empereur éthiopien, quelque 20 ans auparavant: après l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie fasciste en 1935 et la guerre de conquête brutale qui s’ensuivit, l’empereur déchu s’était exilé en Angleterre en 1936. Lorsque, la même année, il arriva en Suisse pour demander à la Société des Nations, à Genève, d’aider son pays, la Suisse lui refusa l’asile. Ayant retrouvé son trône après la libération de l’Éthiopie en 1941, Haïlé Sélassié devint après-guerre une personnalité très appréciée sur les tapis rouges du monde entier. Il imposa son pays sur la carte géopolitique du monde et jouit d’une image positive de dirigeant exemplaire et de réformateur progressiste.

La Suisse dans un état d’effervescence

Rien de surprenant, donc, à ce que l’empereur éthiopien soit redevenu intéressant pour la Suisse aussi. Et comme il avait entamé en mai 1954 une véritable «tournée de visites officielles» aux États-Unis, au Canada, au Mexique et en Europe, le gouvernement chargea des émissaires de tâter la disponibilité de Haïlé Sélassié à faire un détour par notre pays. L’invitation officielle ne fut envoyée qu’après réception d’une réponse positive. Après l’acceptation de l’empereur, la Confédération ne lésina pas sur les moyens pour lui réserver cette fois un accueil attentionné et planifié dans les moindres détails. Toute la Suisse, mais surtout la capitale, Berne, était en effervescence à l’approche de cette visite d’État. Plusieurs semaines auparavant, les médias couvraient déjà largement l’événement prévu pour la fin novembre.
«L’une des personnalités les plus intéressantes de notre époque», écrit la «Schweizer Illustrierte Zeitung» en accroche de sa une du 22 novembre 1954. La photo montre l’empereur avec son petit-fils, le prince Dawit.
«L’une des personnalités les plus intéressantes de notre époque», écrit la Schweizer Illustrierte Zeitung en accroche de sa une du 22 novembre 1954. La photo montre l’empereur avec son petit-fils, le prince Dawit. Collection privée
Le magazine «Sie und Er» du 25 novembre 1954 avec la visite d’État en couverture.
Le magazine Sie und Er du 25 novembre 1954 avec la visite d’État en couverture. Musée d’Histoire de Berne

Arrivée avec une suite de 20 personnes

Après sa visite d’État au Danemark, Haïlé Sélassié arrive en Suisse le 25 novembre 1954 à bord d’un train spécial de la Deutsche Bundesbahn. Parmi les quelques vingt personnes qui l’accompagnent figurent notamment son fils, le prince Makonnen Haïlé Sélassié, duc de Harar; sa belle-fille, la princesse Sara Gizaw, duchesse de Harar; Tsehafi Taezaz Wolde Giyorgis Wolde Yohannes, «ministre de la Plume et de la Justice»; le ministre des Affaires étrangères Aklilou Habte Wolde; le général Dejazmach Mesfin Sileshi, grand maréchal de la Cour et gouverneur général de la province de Kaffa. S’y ajoutent d’autres «personnalités éminentes de la suite officielle et privée de l’empereur». À Bâle, l’empereur est accueilli avec les honneurs militaires par le conseiller fédéral Max Petitpierre et des représentants du gouvernement bâlois lors d’une cérémonie officielle.
Il poursuit son voyage vers Hindelbank à bord d’un train spécial, une «Flèche rouge double» des CFF, auquel est accroché un wagon de la Deutsche Bundesbahn transportant trois tonnes de bagages. Les jours suivants, l’empereur voyagera encore plusieurs fois avec la «Flèche double».
La sélection musicale préparée par le service d’exploitation de la Direction générale des Chemins de fer fédéraux suisses pour le train spécial «Flèche rouge double».
La sélection musicale préparée par le service d’exploitation de la Direction générale des Chemins de fer fédéraux suisses pour le train spécial «Flèche rouge double». Archives fédérales suisses
À Hindelbank, le président de la Confédération Rodolphe Rubattel réserve à l’empereur un accueil en musique, avant de se rendre avec lui à Jegenstorf à bord d’une calèche tirée par quatre chevaux.
Le président de la Confédération Rodolphe Rubattel accueille l’empereur à la gare de Hindelbank (à gauche).
Une jeune fille en costume traditionnel et un garçon en bredzon offrent un pain d’épice à l’empereur, qui leur donne en retour des pièces de monnaie.
Le président de la Confédération Rodolphe Rubattel accueille l’empereur à la gare de Hindelbank (à gauche). Une jeune fille en costume traditionnel et un garçon en bredzon offrent un pain d’épice à l’empereur, qui leur donne en retour des pièces de monnaie. Musée national suisse
Modestie démocratique versus pompe impériale: Albert Danz, président de la commune de Hindelbank, et l’empereur Haïlé Sélassié.
Modestie démocratique versus pompe impériale: Albert Danz, président de la commune de Hindelbank, et l’empereur Haïlé Sélassié. Walter Studer/Archiv Walter und Peter Studer, © Walter Studer / Pipaluk Minder

Le séjour au château de Jegenstorf

Dans le village agricole de Jegenstorf, près de la capitale fédérale, le château a été aménagé pour servir de résidence impériale temporaire. Cette solution inédite a été spécialement imaginée pour accueillir la visite d’État de Haïlé Sélassié. Le manoir a été choisi en raison de son faste représentatif et parce qu’il avait donné satisfaction pendant la Seconde Guerre mondiale, quand il servait de poste de commandement au général Guisan. Situé près de la ville de Berne, le château a déjà prouvé en 1944/1945 qu’il était une résidence facile à surveiller et parfaitement protégée du public.
Certes, le manoir du Lohn de Kehrsatz, propriété de la Confédération depuis 1942, avait déjà accueilli des hôtes d’État, dont Winston Churchill en 1946. Mais cette ancienne résidence patricienne, qui n’a d’ailleurs été correctement équipée à cet effet qu’à partir de 1960, aurait tout bonnement été trop petite pour accueillir la nombreuse délégation accompagnant cette visite d’État éthiopienne. Tandis que l’empereur et son proche entourage logeaient au château de Jegenstorf, le reste de la délégation était hébergé à l’hôtel Bellevue Palace.
La transformation du château de Jegenstorf, musée ouvert au public depuis 1936, en un lieu de séjour digne d’un empereur avait pris des semaines, pour ne pas dire des mois. Pour compléter le mobilier emprunté au manoir du Lohn de Kehrsatz, au Musée d’histoire de Berne, à l’hôtel Bellevue Palace et à plusieurs familles bernoises, on avait loué des tapis, des lampes, des chandeliers, de l’argenterie, de la porcelaine et des verres auprès de magasins spécialisés.
Au château de Jegenstorf, sous la protection de soldats de garde: des employés de l’hôtel Bellevue Palace astiquent l’argenterie empruntée à la maison Jezler pour la faire briller de mille feux. Luzerner Tagblatt, 27 novembre 1954
Au château de Jegenstorf, sous la protection de soldats de garde: des employés de l’hôtel Bellevue Palace astiquent l’argenterie empruntée à la maison Jezler pour la faire briller de mille feux. Luzerner Tagblatt, 27 novembre 1954 zentralgut.ch
Dans les couleurs nationales de l’Éthiopie – rouge, vert et jaune –, l’Établissement horticole de la Confédération a créé des compositions alliant les fleurs préférées de l’empereur, œillets et roses, tandis que des drapeaux éthiopiens pavoisent la façade principale. Le chauffage central a été révisé, les cheminées et les poêles en faïence allumés et la cuisine rénovée. Le grenier abritait le central du système téléphonique installé pour l’occasion, équipé de 18 appareils. L’hôtel Bellevue Palace est chargé de gérer la résidence impériale temporaire au château, pour laquelle on a embauché un maître d’hôtel, deux serveurs supplémentaires, deux cuisiniers, une gouvernante, une femme de chambre et un portier. Quarante policiers surveillent le château.
Des sentinelles encadrent le portail d’accès à la cour du château de Jegenstorf. Outre des policiers, des soldats sont également en faction. Photo de Björn Lindroos, 1954.
Des sentinelles encadrent le portail d’accès à la cour du château de Jegenstorf. Outre des policiers, des soldats sont également en faction. Photo de Björn Lindroos, 1954. ETH-Bibliothek Zürich
L’empereur Haïlé Sélassié passant du grand salon à la salle de marbre du château de Jegenstorf. La photo date du 26 novembre 1954, lorsque l’empereur reçut en exclusivité un journaliste et un photographe du magazine «Schweizer Illustrierte». Photo de Björn Lindroos.
L’empereur Haïlé Sélassié passant du grand salon à la salle de marbre du château de Jegenstorf. La photo date du 26 novembre 1954, lorsque l’empereur reçut en exclusivité un journaliste et un photographe du magazine Schweizer Illustrierte. Photo de Björn Lindroos. ETH-Bibliothek Zürich
Pour le confort de Haïlé Sélassié, la Confédération a fait construire une salle de bains supplémentaire au premier étage, près de la chambre impériale, pièce qui avait autrefois servi de bureau à Guisan. Coût pour le contribuable: 18 000 francs – un montant exorbitant. À une époque où la plupart des gens n’avaient pas encore de salle de bains, cette somme, largement relayée par les médias, donna lieu à des rumeurs. Il se disait notamment que la baignoire devait être en or – et que l’empereur, finalement, n’aurait pas une seule fois utilisé sa salle de bains.

Entrée à Berne devant une foule de 100 000 curieuses et curieux

En fin d’après-midi, Rubattel et l’empereur empruntent en limousine la Papiermühlestrasse jusqu’aux portes de la ville de Berne, où ils montent dans la calèche ouverte pour se rendre au centre-ville. Le long du parcours menant de la Fosse aux ours à la Place fédérale, cent mille curieuses et curieux bordent en rangs serrés les rues, les arcades et les places. Les bureaux de l’administration fédérale sont fermés depuis 15h30 et les enfants, munis de petits drapeaux suisses, n’ont pas école.
Extrait du Ciné-Journal suisse «La visite de l’empereur». SRF
«Voilà le négus!» et autres clameurs parcourent la foule, tout le monde veut apercevoir le «roi des rois». L’écrivain bernois Lukas Hartmann, alors âgé de 10 ans, était l’un d’entre eux: «J’étais au premier rang de la haie des spectateurs dans la Bundesgasse; attente interminable […] et enfin le Négus, magnifiquement vêtu, au visage incroyablement sombre […]. J’avais vu, du moins quelques secondes, un empereur, un véritable empereur! [...]. Ce jour-là, j’aurais voulu changer de nationalité: être Abyssin était à mes yeux ce qu’il y avait de plus désirable dans un monde qui ne comptait quasiment plus aucun empereur.»

Discours au Palais fédéral, repas au «Bellevue»

Après les honneurs militaires rendus sur la Place fédérale, la cérémonie officielle donnée par le gouvernement se déroule au Palais fédéral. Rubattel et Haïlé Sélassié prononcent chacun un discours. Non sans lyrisme, le président de la Confédération évoque la longue tradition chrétienne de l’Éthiopie et les «liens profonds et anciens» entre la Suisse et l’Éthiopie: «Nous sommes ravis […] de voir le symbole éclatant de ces sentiments d’estime et d’amitié qui existent depuis si longtemps entre l’Empire d’Éthiopie et la Confédération helvétique. […]. Nous savons en effet que l’Éthiopie a toujours occupé une place importante dans l’esprit de nos ancêtres et qu’à l’époque où le christianisme a pénétré pour la première fois dans nos vallées, ceux-ci considéraient déjà l’Éthiopie comme l’un des lieux saints dont parle la Bible. Pour ces croyants, l’empire sur lequel Votre Majesté règne aujourd’hui était entièrement illuminé par l’aura que lui conférait déjà à l’époque une tradition chrétienne vieille de plusieurs siècles. […]. Nos deux nations se ressemblent d’ailleurs par leur terre natale et par leur attachement à la liberté. Elles sont animées par les mêmes principes chrétiens et placent leurs espoirs et leurs idéaux dans la justice et le progrès social. Et toutes deux ont lutté pour leur indépendance.»
Haïlé Sélassié Ier dans la salle des pas perdus du Palais fédéral, en conversation avec le conseiller fédéral Max Petitpierre (à gauche) et le président de la Confédération Rodolphe Rubattel (à droite).
Haïlé Sélassié Ier dans la salle des pas perdus du Palais fédéral, en conversation avec le conseiller fédéral Max Petitpierre (à gauche) et le président de la Confédération Rodolphe Rubattel (à droite). Musée national suisse
L’empereur au garde-à-vous sur le perron du Palais fédéral, à sa gauche le conseiller fédéral Max Petitpierre.
L’empereur au garde-à-vous sur le perron du Palais fédéral, à sa gauche le conseiller fédéral Max Petitpierre. Musée national suisse
Le soir, le banquet officiel offert par le président de la Confédération a lieu à l’hôtel Bellevue Palace. Si la plupart des convives dégustent du vin et du champagne, on dit que l’empereur, lui, se serait contenté de jus de fruits.
Plan de table du banquet officiel à l’hôtel Bellevue Palace.
Plan de table du banquet officiel à l’hôtel Bellevue Palace. Archives fédérales suisses

Quatre jours au programme chargé 

Pendant son séjour du 25 au 28 novembre 1954, l’empereur avait un programme très chargé, qui devait lui permettre, selon Rubattel, «de découvrir quelques aspects de notre pays. En ces journées de fin d’automne, où le brouillard et la neige sont fréquents, nous avons dû renoncer aux excursions en montagne». C’est ainsi qu’au deuxième jour de sa visite, l’empereur, accompagné du conseiller fédéral Hans Streuli, fut reçu à Zurich par les autorités municipales et cantonales, visita l’hôpital cantonal et l’École polytechnique fédérale, où il assista à quelques expériences dans la salle de physique, fut l’invité d’honneur du dîner officiel donné à l’hôtel Dolder et eut droit à une visite guidée par Emil Georg Bührle, consul général honoraire d’Éthiopie en Suisse depuis 1934, de l’usine de machines-outils Oerlikon Bührle & Co.
Emil Bührle, marchant avec une canne, accompagne l’empereur d’Éthiopie dans la visite de son usine.
Emil Bührle, marchant avec une canne, accompagne l’empereur d’Éthiopie dans la visite de son usine. ETH-Bibliothek Zürich
À Oerlikon, «[…] le visiteur impérial a manifesté un intérêt particulier pour les canons antiaériens fabriqués par la société Bührle et pour son nouveau lance-fusées, et a également assisté à une démonstration d’armes automatiques au stand de tir», peut-on lire dans le rapport détaillé de la visite d’État. Parmi les nombreux pays auxquels Bührle a livré des armes pendant des décennies figurait également, depuis 1929, l’Éthiopie, acquéreuse reconnaissante du canon antiaérien de 20 mm Oerlikon, «succès d’exportation» de la firme dans le monde entier. Après une brève visite de l’aéroport de Kloten suivit celle des usines Brown, Boveri & Cie à Baden.
Le troisième jour, accompagné du conseiller fédéral Karl Kobelt, l’empereur visita le Dépôt fédéral des chevaux de l’armée, avant d’être reçu par le gouvernement cantonal et municipal bernois à l’hôtel de ville. Ensuite, direction Morat et le château de Münchenwiler, où on lui présenta le centre de formation pour adultes et de loisirs de l’Université populaire de Berne, et où il dîna. À l’aérodrome militaire de Payerne, Haïlé Sélassié assista à une démonstration de tir des avions «Venom» des Forces aériennes suisses. En début de soirée, une «grande réception» du corps diplomatique eut lieu à l’hôtel Bellevue Palace et réunit 400 convives. À l’invitation de l’empereur, l’ensemble du Conseil fédéral, épouses comprises, soupa au château de Jegenstorf, le service traiteur étant assuré par l’hôtel Bellevue Palace. Ensuite, l’empereur organisa une réception avec 250 invités.
Le menu (extrait) du souper au château de Jegenstorf. Boissons: champagne (Heidsieck & Co. Dry Monopole brut 1947) et vin rouge (Château Latour Pauillac M. C. 1934).
Le menu (extrait) du souper au château de Jegenstorf. Boissons: champagne (Heidsieck & Co. Dry Monopole brut 1947) et vin rouge (Château Latour Pauillac M. C. 1934). Archives fédérales suisses
Le dernier jour, le conseiller fédéral Max Petitpierre accompagna l’empereur à Genève. Au programme: visite guidée et réception au Musée d’Art et d’Histoire, dîner à l’Hôtel des Bergues, puis visite du siège du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Pour finir, visite du Palais des Nations Unies (ONU), l’organisation qui avait succédé à la Société des Nations, laquelle avait jadis laissé tomber Haïlé Sélassié et son pays.
On se quitta à la frontière près de Buchs, d’où Haïlé Sélassié et son entourage gagnèrent Vienne, prochaine et dernière étape de ce voyage à l’étranger. Après deux jours passés en Autriche, Haïlé Sélassié revint brièvement et à titre privé en Suisse: il séjourna quelques jours à l’hôtel Verenahof de Baden avant de regagner son pays.

Les cadeaux de l’empereur

L’administration fédérale parut déçue par le cadeau apporté par l’empereur: «Le Conseil fédéral a dû se contenter de sa photographie encadrée d’argent», peut-on lire dans un rapport, et une note précise que «[…] le cadeau qu’il a remis au Conseil fédéral était beaucoup moins important que ceux offerts aux municipalités de Zurich, Berne et Genève». On en conclut que «le stock de trophées touchait certainement à sa fin», la Suisse et l’Autriche étant les dernières étapes de ce voyage en Europe. Le portrait photographique remis au président de la Confédération est aujourd’hui introuvable, tout comme le «somptueux tapis» que le président du gouvernement bernois Rudolf Gnägi reçut au nom du gouvernement cantonal.
Les villes de Zurich et Genève reçurent chacune deux imposantes défenses d’éléphant montées sur argent, ainsi qu’un bouclier éthiopien assorti de deux lances. Ces cadeaux se trouvent aujourd’hui dans la collection d’ethnologie de l’Université de Zurich et au Musée d’ethnographie de Genève.
Les cadeaux offerts à la ville de Genève: défenses d’éléphant montées sur socle, deux lances éthiopiennes et un bouclier.
Les cadeaux offerts à la ville de Genève: défenses d’éléphant montées sur socle, deux lances éthiopiennes et un bouclier. Musée d’ethnographie de Genève
Transfert au musée du cadeau de l’empereur. Photographie tirée de «La Tribune de Genève» du 29 novembre 1954.
Transfert au musée du cadeau de l’empereur. Photographie tirée de La Tribune de Genève du 29 novembre 1954. e-newspaperarchives.ch
La ville de Berne dut se passer des trophées d’éléphants et ne reçut qu’un bouclier accompagné de deux lances. L’irritation suscitée par ce présent perçu comme «agressif» se reflète dans les spéculations dont font état des documents conservés aux Archives fédérales. On a vu dans le cadeau une pique «acerbe» répondant au traitement peu amène réservé à l’empereur en 1936 – ce qui en dit sans doute plus long sur les destinataires que sur le donateur.
Pain béni pour les médias: la caricature de Lindi (Albert Lindegger) publiée en première page du journal «Der Bund» du 5 décembre 1954 revient sur les cadeaux offerts par l’empereur à la ville de Berne.
Pain béni pour les médias: la caricature de Lindi (Albert Lindegger) publiée en première page du journal Der Bund du 5 décembre 1954 revient sur les cadeaux offerts par l’empereur à la ville de Berne. e-newspaperarchives.ch
Les armes, qui symbolisent parfois la force et la volonté de se défendre, étaient – et sont toujours – couramment utilisées comme cadeaux diplomatiques. Par ailleurs, les cadeaux offerts par Haïlé Sélassié étaient des objets à forte valeur symbolique: en Éthiopie, les boucliers et les lances étaient des insignes très convoités, autrefois remis personnellement par l’empereur à des guerriers et à des chasseurs vaillants lors de cérémonies de mérite. Pendant une grande partie du 20e siècle, alors qu’on utilisait depuis longtemps des armes plus modernes pour la chasse et la guerre, ces objets restèrent des marques de bravoure et de force masculines. En outre, les lances – aux pointes en argent – et le bouclier étaient ornés du monogramme impérial.
Recouvert de velours rouge et orné de ferrures en laiton estampé, le bouclier d’apparat éthiopien, d’environ 45 cm de diamètre, arbore deux fois le monogramme «HS» surmonté d’une couronne impériale.
Recouvert de velours rouge et orné de ferrures en laiton estampé, le bouclier d’apparat éthiopien, d’environ 45 cm de diamètre, arbore deux fois le monogramme «HS» surmonté d’une couronne impériale. Archives de la ville de Berne

«Le grand ami» prend son temps

«Jegenstorf, où la sérénité villageoise a été touchée par la baguette magique d’un autre monde sans en être pour autant bouleversée, revient à la vie quotidienne», rapportait le «Berner Tagblatt» le 29 novembre 1954. Au même moment, de nouvelles spéculations commencèrent à circuler au sein de l’administration fédérale. Cette fois, on se demanda si l’empereur avait pu être mécontent de l’organisation de sa visite d’État, car il n’avait pas immédiatement remercié le président de la Confédération par télégramme pour son hospitalité après son départ. On exclut une «ignorance des usages et de la courtoisie internationale», l’empereur ayant envoyé dès son départ «un long télégramme» au président autrichien Theodor Körner.
On en arriva ainsi rapidement à la conclusion «[…] qu’il n’a pas oublié les événements de 1936 et qu’il se souvient qu’on lui avait alors refusé l’asile.» On supposa même qu’il n’était pas venu en visite en Suisse pour «effacer le passé», mais bien pour exprimer sa rancœur envers le Conseil fédéral, et «[…] que c’est délibérément que Haïlé Sélassié a manqué aux usages.»
Au bout de quatre mois d’incertitude et d’enquêtes diplomatiques accompagnés d’une abondante correspondance, la lettre de remerciement tant attendue finit par arriver: par la poste, et adressée au «président de la Confédération» Philipp Etter – en 1955, Max Petitpierre était président de la Confédération, Etter était «seulement» chef du Département fédéral de l’intérieur –, que l’empereur saluait en majuscules par un «CHER ET GRAND AMI». Il lui promettait «un envoi des meilleurs cafés produits dans Notre Empire». Au-dessus de sa signature manuscrite en écriture amharique, lui-même se désignait comme «Le grand ami». Ces belles lignes provenant du palais impérial d’Addis-Abeba apportèrent enfin le soulagement tant attendu dans l’administration fédérale.
L’enveloppe de la lettre de remerciement de l’empereur. Le sceau apposé représente les armoiries impériales avec le «Lion vainqueur de la tribu de Juda» sur le trône.
L’enveloppe de la lettre de remerciement de l’empereur. Le sceau apposé représente les armoiries impériales avec le «Lion vainqueur de la tribu de Juda» sur le trône. Archives fédérales suisses
Morale de l’histoire? À la cour impériale, où malgré certains efforts de progrès et de réforme, sincères, mais pour la plupart peu efficaces, beaucoup de choses n’avaient pas bougé, les horloges tournaient simplement moins vite qu’en Suisse. Même les trois montres-bracelets offertes en souvenir par le Conseil fédéral à l’empereur n’y pouvaient rien. Le café éthiopien se fit donc longtemps attendre, et n’arriva en Suisse qu’en août 1955. Mais les bonnes choses prennent du temps: il y en avait tout de même 20 sacs. Sans nier complètement une «certaine froideur» dans l’attitude de l’empereur envers le gouvernement suisse, comme la lui prêtait l’administration fédérale, on peut toutefois considérer que Haïlé Sélassié était animé des meilleures intentions envers la Suisse.

Le dernier empereur 

Haïlé Sélassié fut non seulement le dernier empereur à effectuer une visite d’État en Suisse, mais aussi le dernier empereur à régner sur l’Éthiopie. Au début des années 1970 au plus tard, il devint impossible de dissimuler le retard du système féodal éthiopien, en dépit du progressisme affiché pendant des décennies vis-à-vis de l’extérieur. Les famines dans les campagnes, rendues publiques par les médias, et des soulèvements étudiants à Addis-Abeba débouchèrent sur des révoltes qui conduisirent, en 1974, à la destitution de Haïlé Sélassié, puis, l’année suivante, à son assassinat.
C’est ainsi qu’un empire vieux de près de 3000 ans connut une fin brutale. S’ensuivit, sans transition, la dictature militaire de Mengistu, qui instaura un régime de terreur en Éthiopie. Mais en même temps, Haïlé Sélassié eut la grâce d’une «renaissance»: en la personne de cet Éthiopien né en 1892 sous le nom de Ras (Duc) Tafari Makonnen, les adeptes du mouvement rastafari, répandu dans le monde entier et fondé sur l’Ancien Testament, vénèrent leur messie et leur dieu revenu sur Terre.

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