Les notes personnelles de l’impératrice d’Autriche sont conservées depuis 1951 aux Archives fédérales suisses.
Les notes personnelles de l’impératrice d’Autriche sont conservées depuis 1951 aux Archives fédérales suisses. Archives fédérales suisses

Les poèmes de Sissi en librairie

L’impératrice Elisabeth d’Autriche-Hongrie était aussi poétesse. Ses notes personnelles se trouvaient aux Archives fédérales et n’ont été publiées qu’en 1984... Voici pourquoi.

Andrej Abplanalp

Andrej Abplanalp

Historien et chef de la communication du Musée national suisse.

En 1890, l’impératrice Elisabeth d’Autriche-Hongrie, exprima le vœu qu’après sa mort, ses journaux intimes soient remis «au Président de la Confédération suisse» à l’issue d’un embargo de 60 ans. Le 3 juillet 1951, Eduard von Steiger, alors président de la Confédération, reçut un coffret fermé à clé contenant les manuscrits de celle que l’on surnommait «Sissi». Jusque-là, c’est le frère d’Elisabeth, Charles-Théodore de Bavière, qui les avait conservés à Kreuth, près du lac Tegern. Après sa mort en 1909, son fils Louis-Guillaume en Bavière se saisit de l’affaire et entra en contact en juin 1951 avec Karl Sebastian Regli, consul suisse à Munich. Ce dernier porta le précieux coffret à Berne, qui fut ouvert dans le bureau du président de la Confédération. Outre Eduard von Steiger, le chancelier fédéral, le chef de la division des affaires administratives, le secrétaire du département de justice et police et le procureur général étaient présents. Tous furent quelque peu perplexes lorsqu’ils découvrirent les recueils de poésie de l’impératrice autrichienne. Ils s’attendaient à trouver d’importants documents dans le coffret. Peut-être espéraient-ils aussi mettre à jour une lettre d’adieu du prince héritier Rudolf. Le fils de Sissi s’était en effet donné la mort à la fin du mois janvier 1889.
Elisabeth d’Autriche-Hongrie, 1867.
Elisabeth d’Autriche-Hongrie, 1867. Wikimedia
Le conseiller fédéral Eduard von Steiger.
Le conseiller fédéral Eduard von Steiger. Bibliothèque centrale et universitaire de Lucerne ZHBLU
Les recueils de poèmes de Sissi mirent les politiciens suisses dans l’embarras. Qu’allait-on faire des œuvres posthumes de l’impératrice? On fit appel à Léon Kern, alors directeur des Archives fédérales, qui examina la qualité des textes. Son jugement fut sans équivoque: «D’une manière générale, ces poésies n’ont pas une grande valeur littéraire.» Léon Kern alla plus loin et ajouta que d’après lui, les mots de Sissi risquaient de choquer les personnes sensibles. Il arriva à la conclusion que les poésies pouvaient nuire à la réputation de la défunte impératrice: «En tout cas, elles n’ajoutent rien à la gloire d’Elisabeth.» Dans ses épanchements, cette dernière critiquait la cour et la monarchie, ne cachant pas qu’elle jugeait que cette forme de gouvernement avait fait son temps. Parce qu’elle supposait que ses textes libéraux et anticléricaux ne seraient pas bien accueillis dans son pays natal et qu’ils pourraient même être détruits, elle léga ses journaux à la Suisse, à l’issue d’un long embargo. Sissi ne se contentait pas de critiquer le régime; elle s’essayait aussi à la poésie. Elle vouait une grande admiration à Heinrich Heine, poète allemand à la plume acérée, tentant même de reproduire son style:

Et sur la mer du Nord aux flots puissants,
Bien-aimé, tu étais étendu,
Enroulé dans l’eau de mille filaments
De sel et d’écume je t’ai revêtu

Elisabeth d’Autriche-Hongrie
Il ne fait aucun doute que le maître surpassait l’élève. Mais que faire de l’héritage d’une impératrice? D’autant plus que celle-ci avait exigé que les poèmes soient publiés «au profit des condamnés politiques les plus méritants et de leurs proches dans le besoin». Le conseiller fédéral était irrésolu. Finalement, une lettre fut envoyée à Louis-Guillaume en Bavière. Eduard von Steiger pria le duc de se rendre à Berne pour «discuter avec [eux] du dilemme qui se pose.» L’objectif du gouvernement suisse était clair: empêcher la publication des journaux intimes. Il s’agissait en effet de «s’assurer que la publication de ces manuscrits ne porte pas préjudice à la mémoire de l’impératrice, ce que nous souhaitons chercher à éviter, par égard pour la dynastie bavaroise comme pour la maison d’Autriche».
Lettre à Louis-Guillaume, duc en Bavière, datée du 6 octobre 1951.
Lettre à Louis-Guillaume, duc en Bavière, datée du 6 octobre 1951.
Lettre à Louis-Guillaume, duc en Bavière, datée du 6 octobre 1951. Archives fédérales suisses
La dynastie bavaroise consentit à la stratégie des Confédérés et c’est ainsi que les notes personnelles de l’impératrice disparurent dans les Archives fédérales. Comme prévu, elles tombèrent dans l’oubli. En novembre 1977, Jean Rudolf von Salis, ancien professeur d’histoire de l’EPF de Zurich, envoya une demande de consultation des manuscrits aux archives pour le compte d’une jeune historienne: «Elle a pour souhait de consulter l’héritage littéraire scellé que l’impératrice a confié au président de la Confédération.» La demande fut immédiatement examinée avec beaucoup de sérieux. L’affaire fut transférée au Conseil fédéral. Mais une pièce centrale du puzzle manquait à l’appel: le duc de Bavière. Louis-Guillaume était décédé en 1968, c’est pourquoi le conseiller fédéral Hans Hürlimann se tourna vers son héritier Max Emmanuel. «Nous nous permettons de vous demander si vous souhaitez soulever une quelconque exception quant à l’autorisation de consultation», écrivit Hans Hürlimann au duc le 10 février 1978. Il n’en fut rien.
Lettre du duc en Bavière Max Emmanuel au conseiller fédéral Hans Hürlimann, en 1978.
Lettre du duc en Bavière Max Emmanuel au conseiller fédéral Hans Hürlimann, en 1978. Archives fédérales suisses
Hans Hürlimann (à gauche), lors de la visite officielle du roi Juan Carlos en 1979.
Hans Hürlimann (à gauche), lors de la visite officielle du roi Juan Carlos en 1979. Musée national suisse / ASL
L’historienne germano-autrichienne Brigitte Hamann prit rapidement la décision de publier les notes de Sissi. Le 1er décembre 1980, le Conseil fédéral accepta la publication des journaux intimes. Toutefois, la mémoire de l’impératrice autrichienne devait être protégée, même près de 30 ans après l’ouverture des coffrets. C’est pourquoi le gouvernement suisse assortit la publication d’une condition: il fallait que son but soit strictement scientifique. Il n’était pas question pour le Conseil fédéral que l’héritage «soit étendu au grand public ou à la sphère journalistique». Par ailleurs, conformément aux souhaits de Sissi, les éventuelles recettes liées à la publication des manuscrits devaient être reversées à une organisation caritative. Les poèmes de l’impératrice Elisabeth d’Autriche-Hongrie furent publiés en 1984 et sont aujourd’hui encore vendus en librairie. Une partie des recettes est reversée au Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Le Conseil fédéral en avait décidé ainsi en 1980, afin de respecter les dernières volontés de Sissi.

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