Dans la vallée d’Urseren, les protestations contre le projet de lac de retenue ne se limitèrent pas à des affiches...
Dans la vallée d’Urseren, les protestations contre le projet de lac de retenue ne se limitèrent pas à des affiches... Dukas / RDB

«Nous ne négocie­rons pas, nous ne vendrons pas, nous ne partirons pas!»

Il y a 80 ans, les populations de deux vallées alpines suisses empêchèrent la construction de deux gigantesques lacs de retenue. Très vite, un mouvent citoyen s’imposa dans le Rheinwald. Dans la vallée d’Urseren, une violente émeute fut nécessaire. Pour la première fois, le peuple fixa des limites à la technologie.

Helmut Stalder

Helmut Stalder

Helmut Stalder est historien, publiciste et auteur de livres, spécialisé dans l'histoire de l'économie, des transports et des techniques.

Trop, c’est trop! En cette soirée du 19 février 1946, un groupe d’hommes de tous âges, visiblement en colère, fait irruption dans la salle de l’hôtel «Sonne», à Andermatt, et saisit Karl J. Fetz. Cet ingénieur «responsable des affaires foncières» travaille sur le déplacement de la population de la vallée d’Urseren, dans le canton d’Uri, pour le compte des Forces motrices de Suisse centrale (Centralschweizerische Kraftwerke, CKW). Avec une violence non dissimulée, les hommes le traînent dans la rue, où l’attend une haie de quelque 250 Andermattoises et Andermattois, hurlant et vociférant. À coups de pieds et de poings, la foule chasse Karl J. Fetz hors du village. Personne ne venant à son secours, pas même à la caserne d’Andermatt, «la masse semble reprendre courage et se déchaîner totalement», comme l’écrira plus tard la NZZ dans un article évoquant les «arguments frappants» de la population d’Urseren.» On menace de «battre à mort», d’«étrangler» ou de précipiter dans la Reuss, du haut du Pont du Diable, cet «émissaire de la grande centrale électrique».
Poursuivi par la foule hostile, Karl J. Fetz dévale la ligne de la Schöllenenbahn en direction de Göschenen, où il est recueilli par un officier de la police cantonale et soigné par un médecin. Ce dernier diagnostiquera plus tard des «symptômes et douleurs subjectifs au niveau des cuisses et des fesses, des céphalées et des hémorragies au niveau du poumon gauche». Pendant ce temps, la population reporte sa colère sur l’architecte Fred Ramseyer, en charge de dessiner les plans du nouvel Andermatt pour le compte du consortium pour la grande centrale électrique d’Urseren. La foule saccage son bureau. Un maître d’œuvre subit lui aussi des menaces et finit par céder des plans de bâtiments et des estimations. Il faut attendre la mise en alerte des soldats de la caserne d’Andermatt pour que l’émeute prenne fin.
Le 14 mars 1946, la NZZ se fit l’écho des «arguments frappants» de la population de la vallée d’Urseren et présenta le bureau dévasté de l’architecte Fred Ramseyer.
Le 14 mars 1946, la NZZ se fit l’écho des «arguments frappants» de la population de la vallée d’Urseren et présenta le bureau dévasté de l’architecte Fred Ramseyer. e-newspaperarchives

Un lac de retenue au cœur de la Suisse

La «nuit d’émeutes d’Andermatt» marqua le déchainement d’une colère populaire longtemps contenue. Des projets visant à immerger la vallée d’Urseren, au niveau du Gothard, afin de produire de l’électricité, existaient depuis les années 1920. Figure centrale de l’initiative, l’ingénieur Fritz Ringwald, qui fut longtemps directeur des CKW, souhaitait faire avancer coûte que coûte le progrès technique. L’électrification était l’injonction du moment. La loi fédérale sur l’utilisation des forces hydrauliques, adoptée en 1916, avait fait de ce projet d’aménagement complet une priorité politique. Jusqu’au milieu des années 1940, près de 20 centrales à accumulation virent le jour, dont le premier barrage-voûte d’Europe à Montsalvens, le plus haut barrage-poids du monde dans le Wägital (110 mètres) et le lac de Sihl, plus grand lac de retenue de Suisse. Les possibilités techniques semblaient infinies.
Le lac de retenue de Montsalvens (FR) fut mis en eau entre 1919 et 1920. Premier du genre en Europe, ce barrage-poids était l’œuvre de Heinrich Eduard Gruner.
Le lac de retenue de Montsalvens (FR) fut mis en eau entre 1919 et 1920. Premier du genre en Europe, ce barrage-poids était l’œuvre de Heinrich Eduard Gruner. e-pics
Au début de la Seconde Guerre mondiale, le projet d’aménagement se fit plus urgent encore. La vallée d’Urseren, près du Gothard, une région que l’on surnomme le château d’eau de la Suisse, apparaissait aux yeux de l’industrie électrique comme un site idéal pour une mégacentrale. Des avant-projets prévoyaient la construction d’un barrage d’une hauteur de 117 mètres, puis de 180 mètres, près du Trou d’Uri. En 1943, les CKW envisagèrent de construire le plus grand lac de retenue de Suisse, la centrale d’Urseren, en collaboration avec les Chemins de fer fédéraux, le Crédit Suisse et la future holding Elektrowatt. Le projet prévoyait d’ériger dans les gorges du Schöllenen un barrage de 208 mètres de haut et 550 mètres de long, qui aurait retenu un lac d’une longueur de plus de onze kilomètres et d’un volume de près de 421 millions de kilomètres cubes, soit plus que l’actuel Grande-Dixence. Pour cela, il était nécessaire de déplacer quelque 2000 habitantes et habitants de la vallée d’Urseren ainsi que des milliers de vaches, moutons et chèvres. 254 fermes, entreprises et hôtels ainsi que 6,63 km2 de terres cultivables seraient englouties. La route du Gothard, la route de la Furka et la liaison ferroviaire passant par le col de l’Oberalp devraient être déviées. Même la partie nord du tunnel ferroviaire du Gothard devrait être reconstruite selon un tracé en boucle, afin d’éviter la zone de pression sous le lac.
Visualisation du barrage de la vallée d’Urseren.
Visualisation du barrage de la vallée d’Urseren. Archives de la CKW

Défendre la patrie contre les capitalistes

Le consortium pour la centrale électrique, avec à sa tête le directeur des CKW Fritz Ringwald, parla d’un ouvrage d’«importance nationale» et du «devoir patriotique» de la population de consentir à des sacrifices dans l’intérêt général. Les promoteurs firent de belles promesses aux habitantes et habitants. Le nouvel Andermatt et le nouvel Hospental seraient reconstruits plus en hauteur, et le lac deviendrait une attraction touristique. Dans le même temps, ils envoyèrent des agents pour acheter secrètement des terres aux paysans et aux hôteliers, dans le but de diviser la commune. Ils firent également pression afin que le droit d’attribuer des concessions, détenu par la commune et le canton, soit cédé à la Confédération.
Cependant, les habitantes et habitants de la vallée d’Urseren – paysans, commerçants, autorités, politiques et même le pasteur – leur opposèrent une résistance unanime. En 1941, à l’occasion d’une assemblée extraordinaire des communes de la vallée, ils formulèrent le slogan suivant: «Nous ne négocierons pas, nous ne vendrons pas, nous ne partirons pas!» La corporation d’Urseren appela ainsi à «sauver notre patrie» de l’avidité capitaliste des «maîtres du trust électrique». On parla d’un «travail de sape» des barons de l’électricité. Les traitres furent mis en garde et l’on implora le secours de la Sainte-Vierge. La population d’Urseren défendit son territoire à l’unisson.
Près de 2000 personnes auraient dû être déplacées en vue de la construction du lac de retenue de la vallée d’Urseren. Tableau de Hans Beat Wieland, vers 1940.
Près de 2000 personnes auraient dû être déplacées en vue de la construction du lac de retenue de la vallée d’Urseren. Tableau de Hans Beat Wieland, vers 1940. Archives de la CKW
L’expulsion violente de l’ingénieur Fetz en février 1946 marqua un tournant. Pendant un temps, le consortium s’accrocha au projet et déposa effectivement une demande de concession. Cependant, le gouvernement du canton d’Uri se montra très clair: «En tant que Confédérés et Uranais, nous rejetons toute violation d’une autre partie du peuple. (...) Ainsi, nous ne pourrons en aucun cas et en aucune circonstance accepter la présente demande de concession tant que la population d’Urseren la refusera.» En 1951, le consortium retira sa demande et s’attela à un projet de bien moindre envergure, le Göscheneralp, dans une haute vallée beaucoup moins peuplée et avec un niveau d’exploitation inférieur.

Le projet du Rheinwald devant le Conseil fédéral

Quasiment à la même période que l’«émeute d’Andermatt», un deuxième méga projet fut définitivement abandonné: celui du Rheinwald, dans les Grisons. Le consortium Kraftwerke Hinterrhein prévoyait d’ériger à Splügen un barrage d’une longueur de 700 mètres et d’une hauteur de 115 mètres, formant un lac de retenue de neuf kilomètres de long et d’un volume de 280 millions de mètres cubes. Splügen, une partie de Medels et de Nufenen ainsi que cinq kilomètres carrés de terres cultivables devaient pour cela être sacrifiés. Jusqu’à 400 habitantes et habitants devaient être déplacés. Une déviation partielle des cols de Splügen et de San Bernardino était également envisagée.
Le plan de 1942 montre que le lac de retenue du Rheinwald aurait englouti le village de Splügen.
Le plan de 1942 montre que le lac de retenue du Rheinwald aurait englouti le village de Splügen. Wikimédia / Schweizerische Bauzeitung
Le consortium déposa une demande de concession en 1930. Les trois communes la rejetèrent immédiatement. S’ensuivit un bras de fer juridique qui dura une bonne quinzaine d’années. En 1939, le consortium demanda notamment au Conseil fédéral de faire usage de ses pleins pouvoirs de guerre dans l’intérêt du pays, et d’autoriser la construction en outrepassant la décision des communes. Le Conseil fédéral renvoya toutefois à la procédure ordinaire, une construction en temps de guerre étant de toute façon impossible en raison de la pénurie de matériaux. Contrairement à celles d’autres cantons, les communes des Grisons avaient la souveraineté sur l’eau. Après un nouveau refus unanime des communes, le consortium s’adressa alors au canton. Les communes plaçant selon lui leurs «intérêts particuliers» au-dessus de l’intérêt général, le canton, en tant qu’autorité de surveillance, devait les contraindre à céder la concession. Le canton refusa et le consortium se tourna alors vers le Conseil fédéral, arguant à nouveau que les communes pouvaient bien faire ce sacrifice et que, dans le cas contraire, cela occasionnerait «une crise majeure pour l’industrie, les entreprises et les ménages suisses». En 1945, les habitantes et habitants du Rheinwald opposèrent un nouveau refus unanime. Finalement, le 29 novembre 1946, le Conseil fédéral, au regard de la situation juridique claire quant à la souveraineté des communes sur l’eau, rejeta la plainte du consortium. Ce fut le coup de grâce.
Le lac de retenue du Rheinwald constitua un thème majeur du Ciné-Journal suisse du 31 mars 1944. Archives fédérales suisses
Les deux grands projets de la vallée d’Urseren et du Rheinwald, avortés il y a 80 ans, ont marqué l’histoire. En quelques mois, les promoteurs de la technologie se sont vu rappeler leurs limites. Dans une démocratie directe, de tels projets pharaoniques ne peuvent pas être imposés face à l’opposition unanime de la population, des communes et des gouvernements cantonaux. À noter que dans le cas de ces deux vallées, il s’agissait de régions d’agriculture intensive, très touristiques et essentielles pour le transport: la résistance fut donc massive et immédiate. Il en fut tout autre pour le lac du Wägital, le Lago di Vogorno, le Lai da Marmorea, le lac de Göscheneralp, le lac de Zervreila et le lac d’Emosson. Ces projets ne concernaient que quelques maisons et personnes ainsi que des surfaces à faible rendement. Dans le cas du lac de Sihl, le plus grand lac de retenue de Suisse, la population vota massivement en faveur de l’engloutissement.

Autres articles