Gertrud Woker dans son laboratoire de biochimie à l’université de Berne.
Gertrud Woker dans son laboratoire de biochimie à l’université de Berne. Archives de l’Université

Gertrud Woker et la conscience de la science

La chimiste bernoise Gertrud Woker fut l’une des premières femmes en Europe à étudier les effets mortels des gaz toxiques. Elle lutta toute sa vie pour éviter que ses découvertes ne soient détournées à des fins militaires. À la fois admirée et décriée, elle restera une figure en avance sur son temps.

Marilyn Umurungi

Marilyn Umurungi

Marilyn Umurungi est artiste et travailleuse culturelle, ainsi que co-commissaire de l’exposition «Nous et la guerre» au Musée national Zurich.

Son surnom «Gas-Trudi» (association de l’allemand pour «gaz» et du diminutif de «Gertrude») en dit déjà long sur la façon dont Gertrud Woker (1878-1968) était perçue dans l’opinion publique. Elle fut la première femme maître de conférences en chimie dans une haute école suisse, une pionnière de la biochimie, et dirigea l’Institut de biologie physico-chimique à Berne. Son article sur la recherche catalytique fut salué par l’historien des sciences Franz Strunz dans la revue littéraire Deutsche Literaturzeitung. En Suisse, elle fut pourtant traitée de folle et ouvertement raillée par ses confrères. De nos jours, on la considère comme une héroïne oubliée.

Une enfance à contre-courant

Gertrud Woker voit le jour le 16 décembre 1878 à Berne, fille d’un professeur d’histoire de l’Église et d’une sœur du conseiller fédéral Eduard Müller. Sa mère et sa tante Emma Müller-Vogt sont pour elle des modèles qui façonneront plus tard son combat pour les droits des femmes. Bien qu’il soit lui-même engagé en faveur du droit des femmes à l’éducation, son père rechigne à envoyer sa fille au gymnase pour jeunes filles récemment inauguré. À la place, il l’envoie étudier l’économie domestique. Gertrude étudie toutefois en secret, chaque nuit jusqu’à trois heures du matin, comme le révèle son journal intime d’alors. Elle finit par obtenir sa maturité avec les meilleures notes dans toutes les matières, et s’inscrit à l’université de Berne. En 1903, elle obtient un doctorat en chimie avec la mention summa cum laude, faisant d’elle la première Suissesse docteure en chimie, qu’elle complète par un diplôme d’enseignement supérieur. En 1907, elle devient la première femme maître de conférences en chimie dans une haute école suisse. Une étape majeure qui n’est cependant pas un sésame: son laboratoire reste minuscule, et son salaire ne représente qu’une fraction de celui de ses collègues masculins.
Gertrud Woker, Franziska Baumgarten-Tramer et Marie-Louise Herking (de g. à d.), lors du défilé célébrant le centenaire de l’université de Berne en 1934.
Gertrud Woker, Franziska Baumgarten-Tramer et Marie-Louise Herking (de g. à d.), lors du défilé célébrant le centenaire de l’université de Berne en 1934. Archives de l’État de Berne, StABE FN Jost N 1717

Le gaz dans les tranchées

Le monde de Gertrud Woker bascule brutalement lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale. Des nouvelles provenant des tranchées belges agitent la communauté scientifique: en avril 1915 à Ypres, les Allemands utilisent pour la première fois du dichlore à grande échelle. Plus de 1500 personnes perdent la vie, et des dizaines de milliers souffrent de graves brûlures aux poumons. Ce gaz avait été conçu par non moins que Fritz Haber, un chimiste berlinois de renom qui avait mis ses travaux au service de la guerre. Son épouse, la chimiste Clara Immerwahr, se serait suicidée avec l’arme de service de son mari en raison notamment de l’implication de celui-ci dans la guerre chimique.
Attaque française au gaz et au lance-flammes contre des tranchées allemandes en Flandre, Belgique.
Attaque française au gaz et au lance-flammes contre des tranchées allemandes en Flandre, Belgique. National Archives
Tandis que ses confrères célèbrent l’utilisation de gaz toxiques comme un tournant dans l’histoire militaire, Woker tire d’autres conclusions et s’investit contre cette évolution. Elle commence à écrire et à parler des effets de ces gaz sur le corps humain: «Les effets effroyables de la guerre chimique doivent être portés à la connaissance du public», déclare-t-elle. Son livre Der kommende Giftgaskrieg («La guerre au gaz toxique qui s’annonce») paraît en 1925, suivi d’une édition augmentée en 1932. Ces deux ouvrages ne sont pas des traités arides, mais des avertissements passionnés adressés à une société qui n’est pas prête à les écouter.
Couverture de Der kommende Giftgaskrieg de Gertrud Woker, 1925.
Couverture de Der kommende Giftgaskrieg de Gertrud Woker, 1925. Deutsche Nationalbibliothek

«Traîtresse à la patrie» en Suisse

«Aurais-je mieux fait de garder le silence?», écrira-t-elle plus tard. Au lieu de prendre ses avertissements au sérieux, le monde scientifique et l’opinion publique l’attaquent. Certains de ses confrères tentent de la discréditer. L’Armée suisse réclame qu’elle soit suspendue de ses fonctions et la qualifie de traîtresse à la patrie. Sa voix est entendue par la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (LIFPL), tandis que la Société des Nations, ancêtre des Nations Unies, la prend également au sérieux. Lors d’une grande tournée de conférences avec la LIFPL aux États-Unis, ses confrères la qualifient d’espionne allemande et de «malade mentale». Les sponsors retirent leur financement car le Ku-Klux-Klan prévoit de commettre un attentat contre le groupe de pacifistes en tournée, et celle-ci doit être interrompue.
L’activisme pacifique de Woker est une épine dans le pied de ses confrères. Elle n’obtient la chaire extraordinaire qui lui était due depuis longtemps qu’après que le professeur berlinois Isidor Traube s’interroge publiquement sur les raisons pour lesquelles une scientifique aussi brillante n’occupe toujours pas de chaire à Berne. Il exprime ouvertement ses soupçons: la carrière de Woker serait délibérément freinée en raison de son engagement pacifiste. L’accusation fait mouche. À 55 ans, Gertrud Woker devient enfin professeure extraordinaire, avec des décennies de retard.
Soldat suisse avec masque à gaz, vers 1920.
Soldat suisse avec masque à gaz, vers 1920. Musée national suisse

Le prix d’une science engagée

Woker aurait-elle dû garder le silence? Une ironie amère qui n’avait déjà pas échappé à ses contemporains: la Suissesse n’aurait sans doute pas été privée de la reconnaissance du monde scientifique si elle s’était abstenue d’évoquer les dangers du gaz toxique et avait mis ses connaissances au service de la guerre, comme l’a fait Fritz Haber. Ce silence aurait été récompensé par une brillante carrière. Elle paya toute sa vie durant le prix de ses prises de position.
Qu’attendons-nous réellement des scientifiques lorsque leurs travaux peuvent servir la guerre et la destruction? L’histoire de Gertrud Woker illustre ce dilemme dans sa forme la plus extrême. Elle comprenait le danger que représentaient les gaz toxiques. Elle était persuadée que ce savoir ne devait pas être employé à des fins militaires, et paya le prix fort pour avoir osé exprimer ses convictions.
Bande-annonce du film «Die Pazifistin» (La pacifiste) sur la vie de Gertrud Woker. YouTube / First Hand Films

Les dernières années

Ses livres sont brûlés par les nazis, mais Gertrud Woker continue d’écrire. Elle met en garde contre les armes nucléaires avant même que les bombes ne tombent sur Hiroshima et Nagasaki. Elle dénonce l’utilisation de produits chimiques au Vietnam des années avant que le monde ne prenne conscience des ravages causés par l’«agent orange». Aux Nations Unies, elle est saluée comme une «femme de premier plan en Europe». Chez elle, en Suisse, elle ne bénéficiera jamais de la reconnaissance qu’elle aurait méritée en tant que scientifique.
Elle passe les deux dernières années de sa vie dans une clinique psychiatrique au bord du lac de Neuchâtel. Les dossiers sont sous clé. On ignore encore ce qui s’est passé là-bas. Son petit-neveu Martin Woker n’a jamais connu sa tante Trudi; tout ce qu’il savait d’elle, c’est que l’on disait qu’elle n’avait «pas toute sa tête».
Gertrud Woker vers la fin de sa vie.
Gertrud Woker vers la fin de sa vie. Archives de l'État du Canton de Berne, StABE T.B. Personen 993
Lorsque Gertrud Woker décède en 1968 à l’âge de 89 ans, la première chaire de biochimie est créée à l’université de Berne. Une discipline qu’elle avait elle-même contribué à développer. De nos jours, une petite rue du quartier de la Länggasse à Berne porte son nom. Elle longe le département de chimie et de biochimie. Petit à petit, la Suisse se met à rendre hommage à l’une de ses grandes figures. Trop tard pour Gertrud Woker, mais pas pour les questions que soulève sa vie.

Nous et la guerre

17.04.2026 17.01.2027 / Musée national Zurich
La guerre est un élément marquant de l’histoire de la Suisse. L’exposition présente, sous différentes perspectives, la façon dont les guerres ont influencé les structures politiques, les intérêts économiques et l’ordre social en Suisse, du bas Moyen Âge à nos jours. Elle invite à remettre en question des conceptions répandues quant à la relation de la Suisse à la guerre – une guerre qui semble souvent lointaine, mais qui est profondément ancrée dans la mémoire collective.

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