L’«Olympiade de Hitler» évoquée dans le cortège zurichois du 1er mai 1936.
L’«Olympiade de Hitler» évoquée dans le cortège zurichois du 1er mai 1936. Archives sociales suisses

De l’Olympiade populaire à la guerre civile

En juillet 1936 devait avoir lieu à Barcelone l’«Olimpiada Popular», organisée en protestation contre les Jeux olympiques de Berlin. Mais le jour de l’ouverture, la capitale catalane fut le théâtre de violents combats – la guerre civile espagnole avait commencé. De nombreux athlètes, hommes et femmes, décidèrent de rejoindre les milices pour défendre la République.

Christian Koller

Christian Koller

Christian Koller est directeur des Archives sociales suisses, professeur titulaire d'histoire à l'université de Zurich et codirecteur du projet de recherche « Fascism in Switzerland » à l'université de Fribourg.

«Deux détonations suivies d’un roulement sourd me réveillent. "Les tirs d’ouverture de l’Olympiade populaire", me dis-je. Je me retourne et me rendors. Quelques coups de pistolet tout près de notre pension me font alors sursauter. De brèves salves de mitraillettes s’y mêlent.» Publié le 30 juillet 1936 dans le quotidien Der Bund, ce récit dramatique d’un lycéen de Berne parti faire un voyage à vélo en France et en Espagne pendant l’été, et qui avait fait étape à Barcelone, rappelle une étonnante coïncidence: le jour où la capitale catalane connut les premiers affrontements de la guerre civile, une grande fête sportive internationale aurait dû y être inaugurée. Une importante délégation suisse était annoncée.

Le sport, une affaire politique

Contrairement au mythe du «sport apolitique» que les fédérations sportives continuent aujourd’hui encore à brandir, dans l’entre-deux-guerres, le sport était déjà une question éminemment politisée. En 1919, les vainqueurs de la Première Guerre mondiale avaient organisé à Paris les «Jeux interalliés», célébration sportive de la victoire, et exclu l’Allemagne du sport international jusqu’au milieu des années 1920. En réaction, l’Allemagne organisa ses propres contre-olympiades nationalistes en 1922, 1926 et 1930, les «Deutsche Kampfspiele». Fondée en 1920, l’Internationale sportive de Lucerne (ISL) organisa en 1925 la première olympiade ouvrière. La deuxième édition de cet événement, qui se déroula en 1931 à «Vienne la rouge», réunit 25 000 athlètes de 17 pays, ce qui en fit le plus grand événement sportif international jamais organisé à cette date. Les compétitions étaient accompagnées d’un programme culturel et d’une gigantesque manifestation de 100 000 personnes pour défendre la paix et la réconciliation des peuples.
Procession aux flambeaux sur la Ringstrasse de Vienne, près du Parlement, lors de l’olympiade ouvrière de 1931.
Procession aux flambeaux sur la Ringstrasse de Vienne, près du Parlement, lors de l’olympiade ouvrière de 1931. Archives sociales suisses
Les dictatures naissantes se servirent elles aussi du sport. Portée sur les fonts baptismaux en 1921 à Moscou, l’Internationale rouge sportive (IRS) ambitionnait de soutenir un mouvement sportif mondial communiste qui évincerait le sport «bourgeois», mais aussi le sport ouvrier social-démocrate. En 1928, une Spartakiade internationale fut organisée à Moscou. En revanche, une Spartakiade mondiale, qui devait avoir lieu au début des années 1930, et pour laquelle on envisageait de construire à Moscou le plus grand centre sportif du monde, ne fut jamais réalisée. La Coupe du monde de football de 1934, disputée en Italie, se transforma en spectacle de propagande du régime fasciste de Mussolini. En réaction, un «Rassemblement international des sportifs contre le fascisme et la guerre» se tint à Paris en 1934. Quant au régime nazi, il avait hérité pour 1936 des Jeux olympiques d’hiver et d’été qui avaient été attribués à l’Allemagne avant 1933.

Dans l’Allemagne nazie, des JO controversés

Les nazis étaient assez sceptiques envers le mouvement olympique, mais surent mettre habilement les jeux de 1936 au service leur propagande. Les jeux d’hiver de Garmisch-Partenkirchen, inaugurés par le «Führer», suscitèrent un scandale international lorsqu’un reporter britannique publia une photo du local de l’association de ski de Partenkirchen portant un écriteau «Accès interdit aux juifs». Les États-Unis envisagèrent de boycotter l’événement, que Saint-Moritz proposa d’accueillir. Pour éviter un éclat, les dirigeants nazis firent temporairement retirer toutes les affiches antisémites aux alentours de Garmisch-Partenkirchen.
Documentaire télévisé sur les Jeux olympiques d'hiver de 1936 à Garmisch-Partenkirchen. YouTube / Le Monde
L’instrumentalisation politique des jeux d’été, organisés au début du mois d’août 1936 à Berlin, alla encore bien au-delà. On construisit le gigantesque «terrain de sport du Reich» (Reichssportfeld). La diffusion médiatique serait assurée par une couverture radio internationale sans faille, par la production d’un grand film sur les Jeux olympiques et par la mise en place de studios de télévision à Berlin et dans la région. Les nazis furent également à l’origine d’un autre élément de propagande: le relais de la flamme olympique, qui suscita toutefois de fortes protestations lors de son passage en Tchécoslovaquie.
Adolf Hitler au stade olympique de Berlin pendant les jeux d’été de 1936.
Adolf Hitler au stade olympique de Berlin pendant les jeux d’été de 1936. Wikimédia
Dès la fin de la République de Weimar, à l’été 1933, de nombreuses voix internationales s’étaient élevées pour protester contre la tenue des JO dans la capitale du «Troisième Reich». En décembre 1935, le Comité international pour le respect de l’esprit olympique vit le jour, composé d’intellectuels allemands en exil, et de représentants des campagnes de boycott britanniques, françaises, néerlandaises, scandinaves, tchécoslovaques et suisses. En juin 1936, Paris accueillit une «Conférence internationale pour le respect de l’idée olympique», lors de laquelle l’écrivain exilé Heinrich Mann justifia l’appel au boycott. Son discours fut intégralement reproduit dans le quotidien socialiste zurichois Volksrecht, entre autres. À Amsterdam, une exposition d’art fut consacrée à «L’Olympiade sous la dictature». L’ISL et l’IRS, organisations jusqu’alors ennemies, publièrent un appel commun au boycott.
En Suisse aussi, il y eut des protestations, mais la Confédération finit par accorder les fonds nécessaires au voyage de la délégation suisse à Berlin. Quelques jours avant l’ouverture des jeux d’été, le président de la Confédération Albert Meyer, radical, prononça un discours lors de la Fête fédérale de gymnastique de 1936 à Winterthour, qui à ses yeux manifestait «en petit la solidarité du monde». Il exprima l’espoir de «contribuer ainsi, en ces temps particulièrement troublés, à l’idée de la paix entre les peuples», et déplora que «nos idéaux politiques, la démocratie […], la liberté […] perdent en certains lieux de leur valeur», et «que le culte de la violence […] fasse une entrée triomphale en Europe». Les oppositions furent plus tranchées dans le sport ouvrier. Les associations de la Fédération travailliste suisse de gymnastique et de sport (Satus) vilipendèrent l’«Olympiade de Hitler» dans des représentations théâtrales.
En 1936, le président de la Confédération était le radical Albert Meyer.
En 1936, le président de la Confédération était le radical Albert Meyer. e-newspaperarchives
Toutefois, aucune grande nation sportive ne put se résoudre à boycotter les Jeux de Berlin. Le gouvernement français, de gauche, ne voulait pas faire de vague à la veille de l’Exposition universelle de Paris, prévue en 1937. Au sein du gouvernement britannique, conservateur, les tenants de l’«appeasement» donnaient le ton, et étaient prêts à beaucoup de concessions envers Hitler. Aux États-Unis, le mouvement favorable au boycott était puissant, car porté par d’importantes fédérations sportives et par l’organisation faîtière des syndicats. Mais Avery Brundage, président du Comité olympique américain, était un opposant déclaré au boycott, et parvint à convaincre une majorité suffisante pour le vote décisif au Comité. L’Union soviétique ayant quitté le mouvement olympique après la révolution, il n’était de toute façon pas question qu’elle participe. L’Espagne, où les élections de février 1936 avaient porté au pouvoir l’alliance de gauche Frente Popular, fut la seule à annuler sa participation.

«Olympiade populaire» contre «Olympiade de Hitler»

La réplique la plus marquante aux jeux de Berlin fut l’Olimpiada Popular organisée à Barcelone. Ces jeux, lancés par les milieux de gauche catalans, furent organisés en trois mois et devaient proposer des compétitions dans 17 sports, accompagnées de spectacles de danse folklorique, de musique et de théâtre. Ils se tiendraient au stade de Montjuïc, construit pour l’Exposition universelle de 1929. On y attendait 8000 athlètes d’Espagne, hommes et femmes, et quelque 3000 invités venus de 22 États, colonies et territoires sous mandat. La plupart étaient issus des organisations du sport ouvrier et du Rotsport (sport rouge, fédération allemande d’obédience communiste), mais des membres d’organisations sportives «bourgeoises» de quelques pays avaient aussi décidé de participer. De même, des équipes d’exilés allemands et italiens étaient annoncées. L’événement bénéficiait du soutien financier du gouvernement régional de Catalogne et des gouvernements de Front populaire d’Espagne et de France.
Affiche de Fritz Lewy pour l’Olimpiada Popular, qui devait avoir lieu en juillet 1936 à Barcelone.
Affiche de Fritz Lewy pour l’Olimpiada Popular, qui devait avoir lieu en juillet 1936 à Barcelone. Wikimédia
En Suisse, c’est surtout la Satus qui défendit l’Olympiade populaire. Sa direction publia le 9 juin un appel: «Peuple travailleur de tous les pays! Participe à toutes les manifestations et fêtes sportives qui préparent l’Olympiade populaire!». La délégation suisse devait participer aux compétitions de football, de tennis, de basket, de natation, d’athlétisme, de gymnastique, de boxe, de tir, d’échecs et de boule, et assurer des intermèdes de yodl. En football, deux équipes régionales (de Bâle et de Genève) furent envoyées à Barcelone en plus de la sélection nationale. Au total, la délégation suisse comprenait 200 athlètes et 400 autres personnes.

Du stade au front

L’Olympiade populaire devait avoir lieu du 19 au 26 juillet 1936 et s’achever quelques jours avant le début des Jeux de Berlin. Deux jours avant l’ouverture, une insurrection militaire emmenée par le général Franco éclata au Maroc espagnol, déclenchant la guerre civile espagnole. Le jour de l’ouverture, Barcelone fut le théâtre de combats de rue sanglants entre troupes putschistes d’un côté, et forces de sécurité civiles de l’autre, rejointes par des milices ouvrières formées à la hâte. Même si l’on parvint à réprimer le putsch dans la métropole catalane, ce n’était plus la peine de songer à poursuivre l’Olympiade populaire. À titre de substitution, on fit des Jeux populaires prévus à Prague début août une «Olympiade internationale de la liberté» dirigée contre Berlin.
Vidéo sur les Jeux olympiques populaires de Barcelone. YouTube / FSGT Comité Val De Marne
Quand les combats éclatèrent, quelques membres de la délégation suisse se trouvaient déjà en Espagne. Ainsi, un groupe de 18 ouvriers yodleurs de Bâle qui devait se produire lors de la cérémonie d’ouverture échoua à l’extérieur de Barcelone avant de repartir immédiatement par la mer en direction de Marseille. Le 20 juillet, une délégation de la Satus forte de plusieurs dizaines de personnes qui s’apprêtait à prendre le train en gare de Zurich fut informée juste avant le départ par la direction que le voyage n’était pas possible.
Si la plupart des délégations étrangères plièrent bagage dès les premiers combats, des centaines de personnes restèrent à Barcelone pour s’associer à la défense de la République. Les exilés allemands et italiens, surtout, prirent les armes, mais au moins huit membres de la délégation suisse décidèrent eux aussi de rejoindre les milices et d’aller au front. La Bâloise Clara Thalmann, métallurgiste, nageuse et anarchiste, fut de ceux-là. Avec son mari Paul, elle fut arrêtée en 1937 par des agents staliniens lors de combats internes au camp républicain, et passa plusieurs mois en détention avant de pouvoir gagner Paris.
Portrait de Clara Thalmann, 1936.
Portrait de Clara Thalmann, 1936. Wikimédia

Colloque international sur la guerre civile espagnole

Le 17 juillet 2026 marquera le 90e anniversaire du coup d’État des généraux contre la Seconde République espagnole. À cette occasion, les Archives sociales suisses, la Pädagogische Hochschule St. Gallen ainsi que les universités de Berne, Fribourg, Genève et Zurich, de même que l’université Humboldt de Berlin organiseront, les 19 et 20 novembre 2026, le colloque international «Ninety Years Since the Spanish Civil War. Experiences, Memories, Concepts (1936–2026)» dans les locaux des Archives sociales à Zurich. Tant le colloque que la conférence du soir seront ouverts au public. De plus amples informations sont disponibles ici: Ninety Years Since the Spanish Civil War

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