
Le conseiller fédéral aux deux nationalités
Pendant la guerre de Sécession qui déchira les États-Unis, Emil Frey fut major dans l’armée du Nord. Il devient ensuite citoyen américain, ce qui ne l’empêcha aucunement de devenir conseiller fédéral de la Suisse en 1890.
Fasciné par les idées républicaines, mais aussi par la perspective d’une «guerre rafraîchissante et joyeuse», le jeune Frey décide de s’engager aux côtés du Nord en faveur de l’abolition de l’esclavage. Il rejoint donc le régiment du colonel allemand Friedrich Hecker, composé en grande partie d’Allemands et de Suisses. Or ce dernier est tout sauf un inconnu: figure emblématique du mouvement révolutionnaire, Friedrich Hecker a été sévèrement défait en tentant de renverser le gouvernement badois à Karlsruhe en 1848. Forcé de s’exiler, il a gagné l’Amérique où il a trouvé sa nouvelle vocation comme combattant pour la liberté.
Prisonnier de guerre à Richmond
De retour dans sa première patrie, Frey entame une carrière politique fulgurante. D’abord chancelier de Bâle-Campagne, il devient ensuite conseiller d’État en 1866. Là, il fait honneur à sa réputation de réformateur en faisant adopter une loi cantonale progressiste sur les fabriques. Six ans plus tard, il se retire pour devenir rédacteur et copropriétaire du quotidien bâlois Basler Nachrichten.
Mais la révision de la Constitution fédérale qui s’annonce aiguillonne son ambition politique. Emil Frey se fait élire au Conseil national comme radical, avant de présenter plusieurs fois sa candidature au Conseil fédéral, sans succès toutefois. Déçu, il quitte de nouveau la Suisse pour passer les six années suivantes à Washington comme envoyé de la Suisse. De retour au pays, il reprend son travail aux Basler Nachrichten. Mais c’est sans compter l’appel de la politique. En 1890, il revient à ses premières amours, redevient conseiller national en 1890 avant d’obtenir, enfin, la consécration suprême: il est élu conseiller fédéral à la fin de la même année. Sa double nationalité n’a pas le moins du monde fait obstacle à son élection.
Citoyen de deux pays, et alors?
Il se retire en 1897 et devient directeur du bureau de l’Union internationale des télégraphes à Berne pendant près de 25 ans, où la Suisse bénéficie de son impressionnant carnet d’adresses international. Notre politicien charismatique meurt en 1922. Son héritage politique – il a ouvert la voie à l’État providence – est comme son réseau de relations internationales: sans commune mesure pour l’époque.
Personne ne s’offusqua jamais du fait qu’Emil Frey possédait une double nationalité et avait combattu dans les rangs d’une armée étrangère. Si, aujourd’hui encore, aucune règle n’interdit à un membre du Conseil fédéral d’avoir deux nationalités, la situation suscite cependant la réprobation. On se souvient tous qu’Ignazio Cassis avait renoncé à son passeport italien avant de se présenter à l’élection au Conseil fédéral. En son temps en revanche, Emil Frey resta citoyen américain sa vie durant.


