
La face cachée d’un pionnier
De héros de la conquête de l’Ouest à colon raciste: la renommée du pionnier suisse Johann August Sutter s’est drastiquement transformée aux cours des dernières décennies.
Des échecs en Suisse comme aux États-Unis
À peine arrivé aux Etats-Unis, il dut de nouveau paraître devant la cour d’appel de Jackson County (Missouri), ayant suscité la colère de ses créanciers du fait de ses mauvaises affaires. Il ne donna pas non plus suite à cette convocation et fuit de nouveau vers l’Ouest en 1838. C’est ainsi qu’il devint – par hasard – un pionnier suisse du «Far West». Sa colonie «Nouvelle-Helvétie», sur les rives du Sacramento, ne fut jamais rentable, Sutter était la plupart du temps ivre et très endetté. Malgré tout, il est érigé comme héros depuis un siècle dans la plupart des œuvres littéraires et artistiques qui retracent sa vie – qui se finit à Washington en 1880. Pourquoi cela?
Une histoire enjolivée
Blaise Cendrars écrivit environ 55 ans plus tard le roman d’aventure «L’Or. La Merveilleuse Histoire du général Johann August Suter». Cendrars fit du récit de la vie de Sutter, tel qu’il se l’imaginait, une véritable histoire héroïque et inspira de nombreuses interprétations par la suite. Par exemple, la première représentation zurichoise du dramaturge Cäsar von Arx rencontra un franc succès en 1930. Mais l’histoire fut aussi adaptée maintes fois en dehors de la Suisse. Même les Nazis surent exploiter l’histoire du glorieux Suisse qui vit le jour en Allemagne, à des fins de propagande: le film «L’Empereur de Californie» produit par Luis Trenker en 1936 reçut les plus grands éloges de Joseph Goebbels au festival du film de Venise. L’engouement pour l’héroïque général Sutter semble aujourd’hui encore ne pas se tarir. Le dernier roman en son honneur a paru en Suisse en 2016. Kandern, sa ville de naissance, aspire à être jumelée avec Sacramento depuis 2017.
Revers de fortune à partir des années 1980
Dans les années 1980, la «New Western History» remit en question la manière dont les historiens américains interprétaient en majorité le récit de la Frontière jusqu’alors, et donc de Sutter, et posa un regard critique sur l’histoire du «Far West» classique: les gens n’étaient plus intéressés par les pionniers blancs, pour la plupart de sexe masculin, incarnant les héros par excellence dans l’histoire des grands hommes américains. Ils avaient au contraire soif de récits sur les communautés indigènes décimées par l’expansion de la colonisation, sur les femmes trop rarement mentionnées et sur les autres acteurs jusqu’alors invisibles ayant contribué à l’histoire de La conquête de l’Ouest.
L’U.S.L.O.C. s’adressa à des groupes d’intérêt privés et politiques du canton de Bâle-Campagne – car Sutter avait le droit de cité du village bâlois de Rünenberg – et leur demanda de soutenir le projet de commémoration de Sutter. C’est ainsi que le propriétaire de la distillerie General Sutter-Brennerei à Sissach et divers conseillers d’Etat du canton intervinrent et participèrent financièrement à la construction d’une statue de Sutter plus grande que nature à Sacramento.
Johann August Sutter
Johann August Sutter (1803-1880) a émigré aux États-Unis en 1834 après la faillite de sa draperie et mercerie. Mais il n’eut pas plus de succès en affaires au Nouveau Monde. Il dut plier bagages à plusieurs reprises et laissait toujours derrière lui une montagne de dettes. Les États-Unis devinrent bientôt un endroit dangereux pour cet imposteur, qui mit le cap sur le Sud. Au Mexique, il reçut du gouverneur un terrain d’environ 200 km2 dans la vallée de Sacramento, où il put s’établir. Il y fonda la colonie «Nouvelle-Helvétie». Mais Sutter n’y fut pas non plus heureux en affaires. Afin de couvrir ses dettes, il faisait travailler des esclaves et pratiquait la traite d’enfants indigènes. L’adhésion de la Californie aux Etats-Unis en 1850 entraîna Sutter, jusqu’à sa mort, dans un combat permanent pour ses terres. En vain. Certes, une rente lui fut versée pendant quelques années, mais il ne reçut jamais de décision positive concernant la reconnaissance de son terrain.
Ces deux villes sont aujourd’hui encore jumelées. Sous la pression de diverses sociétés indigènes californiennes et du monde universitaire, la statue fut déboulonnée en juin 2020 dans le cadre du mouvement Black Lives Matter – un appel clair à un changement en matière de commémoration des héros suisses.


