Lydia Welti-Escher, dessinée par son amant Karl Stauffer.
Lydia Welti-Escher, dessinée par son amant Karl Stauffer. ETH Bibliothek Zürich

Le prix élevé de la liberté

Pendant longtemps, le destin des femmes a été entre les mains des hommes. Même si la femme était riche et connue comme Lydia Welti-Escher.

Denise Tonella

Denise Tonella

Denise Tonella est directrice du Musée national suisse.

Augusta Clementine Lydia Escher appartient à la grande bourgeoisie zurichoise. Née en 1858, elle grandit à la Villa Belvoir, dans le quartier d’Enge, à Zurich. Elle est la fille unique d’Alfred Escher, l’une des figures les plus influentes dans la Suisse du XIXe siècle, co-fondateur du Crédit suisse et de la Société des chemins de fer du Gothard et plusieurs fois président du Conseil national. Lydia reçoit une excellente éducation, maîtrise plusieurs langues et joue du piano. Elle côtoie dès la plus tendre enfance certaines des personnalités les plus influentes de son temps et se trouve dans la position privilégiée de pouvoir agir et penser en toute indépendance. En 1883, elle décide de convoler en justes noces avec Friedrich Emil Welti, fils de l’influent conseiller fédéral Emil Welti. La vie de l’une des femmes les plus riches de Suisse semble en tous points comblée et enviable. Pourtant, le 12 décembre 1891, Lydia, âgée de 33 ans, décide de s’ôter la vie en s’empoisonnant au gaz. Les événements des deux dernières années ont précipité sa chute.
Alfred Escher était l'un des Suisses les plus célèbres de son époque.
Alfred Escher était l'un des Suisses les plus célèbres de son époque. Musée national suisse

Amour transfor­mé en acte criminel

Pour comprendre sa fin tragique, il faut revenir à la Villa Belvoir. C’est là qu’en 1885, Lydia fait la connaissance du peintre bernois Karl Stauffer. Cet artiste et portraitiste estimé l’impressionne et tous deux éprouvent « immédiatement une sympathie réciproque ». Au cours des trois années suivantes, Stauffer passe beaucoup de temps à Belvoir, où il réalise de nombreux portraits de la maîtresse de maison. En 1888, il se rend à Rome avec l’aide financière de Lydia et de son époux. L’année suivante, les deux mécènes décident de quitter à leur tour Zurich et retrouvent Karl à Florence. Quelques jours après leur arrivée, Friedrich Emil Welti rentre à l’improviste en Suisse, sa femme restant dans la ville toscane. À partir de là, les événements se bousculent. Lydia et Karl entretiennent une liaison amoureuse. Déboussolée par l’intensité des nouveaux sentiments qu’elle éprouve, la jeune femme s’enfuit à Rome avec son amant et décide de demander le divorce. En Suisse, la situation inquiète et on commence à tirer la sonnette d’alarme. Pour Friedrich Emil les enjeux sont élevés : son mariage lui a ouvert les portes des plus hautes sphères de l’économie helvétique. Avec le soutien de son père, il active son vaste réseau et en quelques jours, la relation amoureuse se transforme en affaire d’État.
Autoportrait de Karl Stauffer, 1885.
Autoportrait de Karl Stauffer, 1885. Archiv Nimbus, Kunst und Bücher, Wädenswil

Déclarée atteinte de « folie systématique »

Mandaté par la famille Welti, Simeon Bavier, ancien conseiller fédéral et ambassadeur suisse à Rome, se lance aux trousses du couple illégitime. Accusé d’avoir volé de l’argent et enlevé Lydia, Karl Stauffer est arrêté. Entretemps, Lydia est conduite devant le professeur Paolo Fiordispini, directeur du plus grand asile psychiatrique de la capitale italienne. Après une consultation éclair, le diagnostic tombe : selon l’éminent docteur, Lydia souffre de « folie systématique » et doit être hospitalisée sur-le-champ. Quelques heures plus tard, elle se retrouve dans la chambre 3587 de l’asile Santa Maria della Pietà, à Rome. Son mari accuse maintenant Karl Stauffer d’avoir violé une malade mentale sans défense. L’artiste est incarcéré à Florence. De son côté, Lydia fait constamment preuve d’une parfaite lucidité pendant les interrogatoires et les examens médicaux effectués à l’asile. Elle ne cesse de défendre Karl. Mais la stratégie de son mari vise à lui fournir sciemment de fausses informations. On lui raconte que Karl a abusé d’elle et n’en veut qu’à son argent. Ces allégations la troublent et la déstabilisent. Le 27 mai 1890, deux psychiatres chargés d’établir un nouveau rapport médical sur l’état psychique de la jeune femme la déclarent « en possession de l’intégrité de ses facultés intellectuelles ». Lydia rentre en Suisse avec son mari et ne veut plus revoir Karl. Friedrich Emil Welti demande le divorce pour adultère. Lydia lui verse une indemnité de 1,2 million de francs. Elle se retire ensuite dans une villa près de Genève, où elle vit dans la solitude. Dévasté, Karl se suicide début 1891. Lydia crée de son côté une fondation dédiée à l’art, aujourd’hui connue sous le nom de Fondation Gottfried Keller, et lègue l’intégralité de son héritage à la Confédération. Ce sera son dernier geste. Le 12 décembre 1891, elle décide elle aussi de mettre fin à ses jours.
Portrait de Lydia Welti-Escher, probablement pris à Paris en 1886.
Portrait de Lydia Welti-Escher, probablement pris à Paris en 1886. Zentralbibliothek Zürich

Droits de tutelle et médecine

Comment a-t-il été possible de faire interner une femme de la condition sociale de Lydia Welti-Escher sur la base d’un diagnostic superficiel et manifestement hâtif ? Le pouvoir de la famille Welti et du corps diplomatique appelé à la rescousse a sans doute permis d’exercer une pression sur la bureaucratie et l’appareil judiciaire romains, mais pour comprendre pourquoi il a été si simple de déclarer Lydia une malade mentale et pour quelle raison on acceptait sans poser de questions la volonté du mari, il est nécessaire de réfléchir sur la médecine et le droit privé de l’époque. Depuis le siècle des Lumières, médecins et scientifiques ont présenté la femme comme une créature inférieure à l’homme pour toute une série de différences physiologiques, comme par exemple la moindre taille du cerveau féminin. Ces concepts sont encore très présents à l’époque de Lydia Welti-Escher, comme le confirme le fait que de nombreuses publications scientifiques et populaires deviennent des best-sellers au tournant des XIXe et XXe siècles. À cette anthropologie du corps féminin vient s’ajouter un appareil judiciaire qui régit le droit privé, mais aussi, en Suisse comme dans d’autres pays, la mise sous tutelle des femmes mariées. Aux yeux de la loi, l’homme est le chef de famille, auquel il incombe de gérer la fortune de son épouse dont il est aussi le représentant légal. Dans le cas de Lydia Welti-Escher, l’assentiment du mari a suffi pour confirmer le diagnostic médical et l’internement en asile psychiatrique.
Des écrits tels que ceux du psychiatre Paul Julius Möbius ont renforcé les préjugés à l'égard des femmes.
Des écrits tels que ceux du psychiatre Paul Julius Möbius ont renforcé les préjugés à l'égard des femmes. ETH Bibliothek Zürich
« Je suis toujours devenue le contraire de ce que l’on voulait faire de moi ». Le destin de Lydia Welti-Escher illustre tragiquement le haut prix payé par de nombreuses femmes en quête de liberté et d’autonomie. Un prix qu’elles devaient souvent continuer d’acquitter après leur disparition. Car non seulement la fondation créée par Lydia ne porte pas son nom de famille comme elle l’aurait souhaité à l’origine, mais les lettres de Karl, qu’elle avait envoyées à son ami, le critique d’art allemand Otto Brahm – qui souhaitait les publier –, ont à l’époque fait l’objet d’une tentative de confiscation par la Confédération Suisse.

Femmes.Droits

05.03.2021 18.07.2021 / Musée national Zurich
Les Suissesses ont longtemps été privées de droits civils et politiques. Le chemin qu'elles ont parcouru pour obtenir le droit de vote en 1971 et l'article constitutionnel sur l'égalité en 1981 a été semé d'embûches et a suscité de nombreuses controverses. Depuis que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 stipulait que l’exercice des droits politiques était réservé aux «hommes libres», les femmes n'ont cessé de se battre pour l'égalité. Aujourd'hui encore, femmes et hommes se disputent ce principe. 50 ans après l'introduction du suffrage féminin en Suisse, l'exposition au Musée national Zurich met en lumière les hauts et les bas de plus de 200 ans de lutte pour les droits des femmes dans notre pays. Outre des objets majeurs prêtés par des institutions suisses, l'exposition présente de remarquables témoignages provenant de collections internationales.

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