La bataille de la Planta dans la chronique zurichoise et suisse de Gerold Edlibach, entre 1506 et 1566
Les troupes de la Confédération sous la bannière de Berne et de Soleure lors du brutal combat rapproché contre l’armée savoyarde: la bataille de la Planta dans la chronique zurichoise et suisse de Gerold Edlibach, entre 1506 et 1566. Bibliothèque centrale de Zurich

La bataille de la Planta

Le 13 novembre 1475, les Valaisans, alliés aux Confédérés, vainquirent une puissante armée savoyarde aux portes de Sion. La bataille de la Planta, aujourd’hui très peu connue hors du Valais, revêtit une importance capitale pour le Valais, la Savoie, la Confédération et la Bourgogne. Si les Valaisans avaient perdu la bataille, le Valais et la Confédération auraient été livrés aux Savoyards et aux Bourguignons à l’apogée des guerres de Bourgogne.

James Blake Wiener

James Blake Wiener

James Blake Wiener est auteur, spécialiste en relations publiques dans le domaine du patrimoine culturel et co-fondateur de World History Encyclopedia.

Au premier regard, on ne se douterait pas que le Valais eût occupé une fonction importante dans les guerres de Bourgogne. C’est pourtant le cas. Le Valais jouait à cette époque – et joue aujourd’hui encore – un rôle capital du fait de sa position géographique. Implanté dans un réseau complexe de sommets alpins, de fleuves et de plaines, et bordé des falaises du Rhône, fleuve fertile, le Valais est protégé par le col du Grand-Saint-Bernard et le col du Simplon. Exercer un contrôle politique sur le Valais assurait à ceux qui régnaient sur la région d’énormes richesses et avantages stratégiques. À la fin du Moyen Âge, le Valais était le théâtre d’une concurrence constante entre différents camps. Les plus jeunes fils des seigneurs féodaux de Savoie et du Valais étaient généralement chargés d’attribuer la fonction d’évêque de Sion, ce qui était à l’origine de conflits constants entre les évêques et les élites valaisannes. À partir des années 1420, on assista toutefois à un changement de pouvoir clair. Les Sept Dizains du Haut-Valais – Conches, Brigue, Viège, Rarogne, Loèche, Sierre et Sion – prirent l’avantage, s’assurèrent des droits politiques et consolidèrent leur pouvoir exécutif vis-à-vis des évêques de Sion. La sape des anciens droits féodaux alla si loin que l’évêque Guillaume IV de Rarogne dut céder la juridiction civile et pénale aux Sept Dizains en vertu des articles de Naters de 1446. Les évêques de Sion successifs entrèrent en conflit non seulement avec les dirigeants des Sept Dizains, mais aussi avec le duché de Savoie, pour l’obtention du pouvoir religieux et profane du Bas-Valais. Les évêques de Sion désiraient reprendre possession des anciennes terres épiscopales perdues à Conthey et retrouver les droits dont jouissait Saint Théodule. En outre, les traités valaisans de 1384 et 1392 avec la Savoie divisèrent le Valais et l’évêché de Sion en deux, ce qui fut une source intarissable d’hostilité et de méfiance mutuelle.
Le duché de Savoie vers 1475.
Le duché de Savoie vers 1475. Wikimedia / Marco Zanoli
La Confédération vers 1474.
La Confédération vers 1474. Wikimedia / Marco Zanoli
Dans les années 1460 et 1470, l’évêque Walter II Supersaxo de Sion considérait avec beaucoup de méfiance et de dédain le duc Amédée IX de Savoie et sa femme française Yolande de Valois. Puisque c’était en réalité cette dernière qui possédait le pouvoir, du fait des intérêts religieux excentriques et des crises d’épilepsie de son mari, l’évêque observait attentivement chacune de ses mesures diplomatiques. Walter Supersaxo était convaincu que tous deux entendaient favoriser un soulèvement au sein des grandes familles des Sept Dizains, et craignait que Sion, alors savoyarde, ne soit intégrée à leur territoire. Malgré l’accord sur les transports et la politique de sécurité entre le Valais et Milan, signé en 1422 et confirmé en 1454, l’évêque redoutait que les Savoyards et les Milanais ne s’allient en secret. Lorsque les relations entre la Savoie et Milan se consolidèrent davantage à la suite du mariage de la sœur d’Amédée, Bonne de Savoie, avec le duc Galéas Marie Sforza en 1468, Walter Supersaxo avait toutes les raisons de s’attendre à ce que la Savoie soutienne l’expansion territoriale de Milan à ses dépens. Les tensions s’intensifièrent, mais à part quelques escarmouches concernant les frontières, la paix se maintint jusqu’en 1475.
La duchesse de Savoie Yolande de Valois (à gauche), dans une illustration qui lui est dédiée au sein du manuscrit Rhetorica de Guillaume Fichet, 1471.
La duchesse de Savoie Yolande de Valois (à gauche), dans une illustration qui lui est dédiée au sein du manuscrit Rhetorica de Guillaume Fichet, 1471. À la première page du manuscrit figure cette grande illustration de l’auteur remettant un exemplaire de son ouvrage à la duchesse. Cologny, Fondation Martin Bodmer

Les tensions interna­tio­nales s’exacerbent

Le conflit entre la Bourgogne et la Confédération trouve son origine tant dans le dessein bourguignon de vaincre la Confédération que dans la protection de la Savoie d’une potentielle attaque suisse. Charles dit «le Téméraire», duc de Bourgogne, avait besoin de la Savoie pour camoufler les mouvements des troupes bourguignonnes tandis qu’il se préparait à attaquer la Confédération. La Savoie était également un atout logistique, car elle contrôlait les routes menant de la Bourgogne à Milan, où Charles le Téméraire enrôlait la plupart de ses mercenaires. Au printemps 1473, les mercenaires italiens recrutés par ce dernier furent nombreux à traverser la Savoie. Cela inquiéta les Suisses, qui supposèrent, à raison, que ces mercenaires pourraient non seulement être déployés contre eux, mais aussi contre leurs alliés: Bâle, Strasbourg et la Lorraine. Bien que Yolande de Valois fût la sœur adorée de Louis XI, roi de France allié des Suisses, elle oscillait aux cours ducales de Savoie à Chambéry et à Turin entre le camp des pro-Français et celui des pro-Bourguignons. Il fallut attendre que Charles le Téméraire accorde la main de sa fille et héritière, Marie de Bourgogne, au fils de Yolande de Valois, Philibert Ier, pour que cette dernière se range du côté des Bourguignons, contre la France et la Confédération. Dans l’attente d’un conflit armé, elle décréta en 1473 un embargo économique contre la Confédération et reçu peu de temps après de la part de Charles le Téméraire, en signe d’estime, une garde d’élite de 80 mercenaires bourguignons.
Charles le Téméraire, portrait peint vers 1460, œuvre de Rogier Van der Weyden.
Charles le Téméraire, portrait peint vers 1460, œuvre de Rogier Van der Weyden. Gemäldegalerie Berlin, © bpk-Bildagentur
L’évêque Walter II Supersaxo de Sion avait conscience des événements et de la précarité de la situation dans laquelle une victoire de la Savoie et de la Bourgogne plongerait la Confédération. Il décida ainsi de jouer la montre. L’évêque savait qu’en s’alliant avec les Confédérés, il récupèrerait les territoires perdus en faveur de la Savoie et renforcerait sa position vis-à-vis des Sept Dizains. Vif et intelligent, il suivit la préparation militaire des Confédérés contre la Bourgogne au Jura ainsi que les intenses discussions diplomatiques entre la Savoie, la Bourgogne et Milan au cours de l’année. Lorsqu’en février 1475, l’annonce d’une alliance entre Milan, la Savoie et la Bourgogne – appelée l’alliance de Moncalieri –, parvint à Sion et à Berne, les Valaisans et les Confédérés redoublèrent d’indignation. En septembre 1475, le moment était venu: les diplomates bernois se retrouvèrent à Sion et demandèrent l’aide de l’évêque et des Sept Dizains. Ils signèrent immédiatement un traité de défense mutuelle autorisant les Bernois à envahir le canton de Vaud, tandis que les troupes de Walter Supersaxo et des Sept Dizains attaqueraient le Bas-Valais.
Les Sept Dizains, la veille des guerres de Bourgogne, 1470.
Les Sept Dizains, la veille des guerres de Bourgogne, 1470. Wikimedia
En réaction à la marche des Valaisans sur le Bas-Valais, Yolande de Valois envoya son beau-frère, Jean-Louis de Savoie, archevêque de Genève, afin de vaincre les Sédunois et les Sept Dizains. L’armée commune de Walter Supersaxo et des Sept Dizains entreprit par deux fois de prendre la ville de Conthey, sans succès – elle put seulement s’emparer d’un peu de céréales. Le 12 novembre, l’armée principale des Savoyards entra dans Conthey. On estime que cet impressionnant contingent comptait environ 10 000 hommes, dont 1500 officiers de cavalerie nobles. Les Sédunois ainsi que les Sept Dizains étaient en infériorité numérique. Seuls 300 hommes – dont soixante piquiers expérimentés de Berne et des trois alliés – étaient présents pour défendre Sion. Près de 4000 miliciens et environ 3000 volontaires de Berne, Soleure et Fribourg marchèrent en direction de Sion, mais les Sédunois n’étaient pas sûrs qu’ils arriveraient à temps. La situation à Sion semblait donc vouée à l’échec; les Savoyards tablaient sur une prise facile de la ville le lendemain.
Sion vers 1588. Panorama dans la Cosmographia Universalis de Sebastian Münster.
Sion vers 1588. Panorama dans la Cosmographia Universalis de Sebastian Münster. notrehistoire.ch

La bataille de la Planta

La bataille de la Planta commença le matin du 13 novembre. Après que l’armée savoyarde eut traversé la Morge de Conthey, elle parvint à neutraliser l’avant-garde Sédunois et à la repousser vers Sion. Un plus petit bataillon des Savoyards s’était déjà avancé vers Savièse. Les soldats pillèrent la ville ainsi que les villages de Malerna et Zuschuat dans le but non seulement de terroriser la population, mais aussi d’encercler Sion. Lorsque l’armée principale des Savoyards entreprit de prendre d’assaut la partie ouest de Sion, les milices des Sept Dizains entrèrent dans la ville. Elles repoussèrent les Savoyards vers la Planta, juste en dehors des murs de la ville de Sion. Les miliciens des Sept Dizains étant peu équipés et épuisés par leur marche, ils ne pouvaient pas affronter les Savoyards sur un champ de bataille ouvert. Dans ce moment de doute, les troupes des Confédérés sous la direction bernoise, épaulées de valets de Fribourg et Soleure, surgirent à l’horizon après leur traversée du col du Sénin. Surpris par l’arrivée des Suisses, le bataillon des Savoyards se replia vers l’est, tandis que les Suisses se rassemblèrent aux portes de Sion. Les Sédunois, les Sept Dizains et les Confédérés se battirent comme une seule et même armée contre la grande armée des Savoyards, dans un combat rapproché sanglant. Bien que les alliés fussent en infériorité numérique, leur rapide progression et leur cruauté au combat créa la panique parmi les soldats savoyards. Ceux-ci fuirent en nombre et laissèrent derrière eux un riche butin: équipements, armes, chevaux et bannières richement brodées. Les Savoyards accusèrent de lourdes pertes: plus de mille hommes périrent, dont environ 300 nobles. Les troupes alliées firent quant à elles de nombreux prisonniers et n’essuyèrent que peu de pertes.
Lors d’un combat rapproché, les troupes des Confédérés tuèrent plus de trois cents Savoyards aux portes de Sion. 1475.
Lors d’un combat rapproché, les troupes des Confédérés tuèrent plus de trois cents Savoyards aux portes de Sion. 1475. Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne
Après le succès de la bataille de la Planta, les troupes de Walter Supersaxo suivirent les Savoyards qui se retiraient et conquirent le Bas-Valais contrôlé par la Savoie, jusqu’à Saint-Maurice. Au total, dix-sept châteaux forts furent pris, et la plupart d’entre eux furent détruits par les Confédérés ou les Valaisans. Début décembre 1475, les Confédérés conclurent un accord de cessez-le-feu avec Yolande de Valois, et Berne et Fribourg occupèrent à titre préventif les villes de Conthey et Saint-Maurice, afin de dissuader les Savoyards de toute vengeance. Le soutien apporté par l’évêque de Sion et les Sept Dizains aux Confédérés fut indispensable pour la victoire de la bataille de la Planta. Les relations entre le Valais et la Confédération se développèrent au cours du siècle suivant. Walter Supersaxo croyait quant à lui fermement au fait que la victoire sur la Savoie fut remportée grâce à l’intervention divine de la vierge Marie, de sainte Catherine et de saint Théodule. C’est pourquoi les Valaisans célébrèrent jusqu’en 1914 la fête Notre-Dame des Sept-Joies le 13 novembre.

…sachez que nous ne l'oublierons pas. Nous vous annonçons ceci en espérant que vous vous réjouis­sez grande­ment avec nous de notre bonne fortune comme nous le faisons avec vous.

Walter, évêque de Sion écrivant dans une lettre à Berne le soir du 13 novembre 1475
La ville de Conthey, tombée aux mains des Valaisans après la bataille de Planta, dans un croquis datant de 1868. Au premier plan, la ruine du château des comtes de Savoie, détruit en 1475.
La ville de Conthey, tombée aux mains des Valaisans après la bataille de Planta, dans un croquis datant de 1868. Au premier plan, la ruine du château des comtes de Savoie, détruit en 1475. Musée national suisse
L’occupation du col du Grand-Saint-Bernard par les Valaisans s’avéra fatale pour les Bourguignons et leurs alliés car les mercenaires milanais ne purent participer aux batailles imminentes contre les Confédérés. La bataille de la Planta fait donc partie d’une série de catastrophes qui contribuèrent à la chute de la Bourgogne. Après la défaite de Charles de Téméraire contre les Confédérés au cours de la bataille de Nancy et sa mort, Walter Supersaxo organisa pour les célébrations de la nativité en 1477 une Diète extraordinaire entre les Sédunois et les Sept Dizains. Ce jour-là, le Bas-Valais fut officiellement reconnu. Les nouvelles régions furent rattachées aux Sept Dizains, dont le bailliage commun dura jusqu’en 1792. Bien que la Savoie refusât jusqu’en 1528 de reconnaître l’annexion, elle ne reprit jamais possession de la région. Coupée des cols alpins lucratifs menant en Italie et entourée d’ennemis cupides, la Savoie connut une période de déclin, qui dura jusqu’à la fin des guerres d’Italie en 1559. La victoire militaire lors de la bataille de la Planta ouvrit la voie à l’expansion ultérieure du Valais contre Milan au cours des décennies suivantes; la recherche historique considère cette bataille comme l’un des événements les plus importants de l’histoire du Valais.

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