
Le Gaunerprozess, ou procès des fripouilles
En 1825, avec l’aide de Klara Wendel, une jeune heimatlos, les autorités lucernoises espéraient mettre au jour un complot: l’assassinat de l’avoyer de Lucerne, Franz Xaver Keller.
C’est en tout cas ce qu’avait raconté Klara Wendel, la sœur de «Krusihans». Et l’histoire ne s’arrêtait pas là! D’après Klara, il existait une conspiration ultramontaine étendue à tout le patriarcat lucernois: étaient impliqués auprès de Pfyffer et Corragioni les conseillers Fleckenstein et Segesser, la nonciature papale, ainsi que le juge du consistoire Blumer et deux mystérieux prêtres italophones prétendument capables de tuer des gens par la prière et que Klara Wendel surnommait «le mangeur de polenta» et «le coureur de jupons». Cette bande de conspirateurs comptait bien d’autres membres du Conseil et prêtres. («En me promenant en ville, j’en croiserais quelques-uns!», affirmait la jeune femme.) Ils avaient déjà empoisonné plusieurs opposants politiques et il existait même une liste de personnes à assassiner. La présence de Segesser parmi les conspirateurs avait de quoi inquiéter l’avoyer Amrhyn: il s’agissait de son beau-père! Le gouvernement lucernois ne tarda pas à ordonner des mesures de sécurité drastiques: il fit occuper l’arsenal par des personnes de confiance et envoya une garnison dans la caserne. Le conseiller d’État Pfyffer et le membre du Petit conseil Corragioni furent arrêtés pour meurtre.


Ces heimatlos étaient pour la plupart des descendants de personnes qui avaient perdu leurs droits de bourgeoisie ou leur indigénat communal dans une commune suisse à l’époque moderne. Depuis que, au XVIe siècle, les communes s’étaient vu confier la responsabilité exclusive de soutenir leurs citoyens pauvres, les plus démunis étaient toujours plus nombreux à être privés de leur indigénat communal. Cette décision pouvait résulter de la criminalité, mais aussi d’une absence prolongée du lieu d’origine, du contournement des interdictions de mariage ou de changements illégaux de confession. Les personnes concernées étaient généralement expulsées de la commune et contraintes de mener une vie errante. Cette vie de nomade était «un combat constant pour la survie, se déroulant dans un espace social marqué par la répression permanente et la stigmatisation». On vivait au jour le jour et les plus chanceux proposaient leurs services comme travailleurs temporaires. Cependant, la petite criminalité demeurait parfois le seul moyen d’assurer sa subsistance. Par exemple, le père de Klara, Niklaus, travaillait comme vannier itinérant, tandis que sa mère Katharina subvenait aux besoins de la famille (Klara et quatre autres enfants) grâce à la mendicité et à de menus larcins.
L’indigénat communal pour tous
Alors que son frère était décédé en prison en 1831, Klara Wendel resta en détention jusqu’en 1837. Elle fut ensuite assignée à la commune de Lucerne où elle vécut de nombreuses années dans la pauvreté, pensionnaire forcée d’une «maison de correction», avant d’être définitivement naturalisée à Lucerne. Durant les dernières années de sa vie, elle vécut à Saint-Urbain, où elle mourut en 1884, à l’âge de 80 ans.


