En 1853, un meurtrier de femmes semait la terreur dans la région de Zurich. Lorsqu'il fut arrêté, il se pendit. Illustration de Marco Heer
En 1853, un meurtrier de femmes semait la terreur dans la région de Zurich. Lorsqu'il fut arrêté, il se pendit. Illustration de Marco Heer

L’étrangleur de Zurich

En 1853, un tueur de femmes fut activement recherché dans la région de Zurich. Il avait étranglé ses deux victimes. Sa traque constitua le baptême du feu du jeune corps de police zurichois.

Patrik Süess

Patrik Süess

Patrik Süess est un historien indépendant.

La première victime fut retrouvée à l’aube du 11 février 1853 sur l’aire de déchargement d’une grange située à Enge, non loin de Zurich. Aussitôt averties, les autorités communales procédèrent sur place à une première inspection des lieux: la victime était une femme de 20 à 24 ans aux cheveux châtain-roux, au visage parsemé de taches de rousseur et au «nez large». Chichement vêtue, elle portait aux doigts deux bagues en laiton. On retrouva dans ses poches un dé à coudre, un bout de craie, deux sucres et deux petits morceaux de pain de seigle. La mort par strangulation fut établie de manière formelle par le médecin de district. En dépit sa position («vêtements retroussés, cuisses écartées»), la victime n’avait manifestement pas été violée. Le meurtrier lui avait semble-t-il uniquement dérobé sa bourse et sa veste.
Gravure de la commune d’Enge, 1860. Elle fut rattachée à Zurich en 1893.
Gravure de la commune d’Enge, 1860. Elle fut rattachée à Zurich en 1893. Baugeschichtliches Archiv Zurich
Les investigations furent confiées aux autorités policières, lesquelles étaient, conformément à la Rechtspflegegesetz (loi sur l’organisation de la justice) promulguée l’année précédente, chargées d’«enquêter sur les infractions commises et de rechercher des preuves». Il s’agissait d’une première dans le canton de Zurich. Jusqu’en 1852, les enquêtes pénales relevaient en effet entièrement de la compétence des tribunaux, les fonctionnaires de police ne devant intervenir qu’en cas de danger immédiat. L’idée selon laquelle il serait pertinent «de laisser à la police le soin d’établir les faits constitutifs de chaque crime, dans la mesure où c’est le seul moyen de remonter jusqu’à son auteur», avait certes été avancée dès la Restauration. Les tribunaux, à commencer par la Cour suprême cantonale, s’opposèrent toutefois longtemps à ce transfert de compétences, notamment en raison des sérieux doutes que les juges nourrissaient à l’égard des capacités de la police.
Ce scepticisme était largement partagé. Au milieu du 19e siècle, le corps policier ne jouissait guère la confiance de la population, comme le Conseil d’État zurichois le déplora: «Bien que le métier de soldat de police soit tout aussi honorable que n’importe quel autre, un préjugé infondé dissuade encore aujourd’hui nombre de jeunes hommes compétents de rejoindre le corps de police.» Cette mauvaise réputation reposait-elle toutefois uniquement sur des idées reçues? Il y a lieu d’en douter. Le corps de gendarmerie cantonal avait été créé en 1804. Initialement, les gendarmes, armés de sabres et de fusils chargés, avaient pour seule mission de patrouiller leur secteur pour appréhender et chasser «les mendiants de passage, les vagabonds, la racaille errante, les soldats étrangers et les déserteurs». Issus des classes sociales les plus modestes et généralement dépourvus de formation professionnelle, les gendarmes étaient affectés aux basses œuvres. Leur conduite inconvenante et leur manque de discipline leur valaient des plaintes fréquentes de la part de la population. Le budget de la police avait par ailleurs été restreint depuis la Régénération, et les armes obsolètes des fonctionnaires de police dataient pour certaines de la République helvétique.
Les gendarmes étaient initialement affectés aux basses œuvres. Ils interpellaient et chassaient les mendiants, les vagabonds et les déserteurs, comme l’illustre de manière saisissante le tableau «Les Gendarmes» d’Eugène-Alexis Girardet.
Les gendarmes étaient initialement affectés aux basses œuvres. Ils interpellaient et chassaient les mendiants, les vagabonds et les déserteurs, comme l’illustre de manière saisissante le tableau «Les Gendarmes» d’Eugène-Alexis Girardet. © Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds, photo: Pierre Bohrer, Le Locle
Sous l’impulsion de Johann Kaspar Nötzli, des efforts furent entrepris pour redorer le blason de la police zurichoise. Commandant de la police depuis 1848, celui-ci réorganisa le corps, parvint à imposer des augmentations de solde, et veilla à améliorer les uniformes et l’armement. L’effectif comptait 120 hommes. Il en renvoya 38 jugés inaptes et mit en place une formation de trois mois. Seuls les hommes dont le «caractère offrait suffisamment de garanties quant aux qualités attendues d’un bon soldat de police» étaient acceptés comme recrues. Nötzli était ainsi déterminé à tout mettre en œuvre pour «transformer le corps en une unité compétente à tous points de vue», dont la mission ne se limiterait désormais plus à «arrêter et escorter des vagabonds, mais plus généralement à veiller à la sécurité et au bien-être du pays, et notamment à mettre au jour tout ce qui pourrait représenter un danger pour la collectivité et pour l’individu.» L’enquête sur la série d’agressions de femmes qui ébranla Zurich en 1853 constitua ainsi en quelque sorte le baptême du feu du nouveau corps de police.

La défunte portait un costume rural

La police dut d’abord établir l’identité de la victime d’Enge. Celle-ci était vêtue d’un costume rural et avait été retrouvée aux alentours de la Chandeleur (2 février) ‒ traditionnelle période du «changement de domestiques» ‒, ce qui laissait supposer qu’elle s’était rendue à Zurich pour y chercher du travail. Le commandement de police répartit les tâches et constitua plusieurs groupes de travail: en s’appuyant sur la nouvelle technique de la photographie, l’une des unités se mit en quête de témoins qui auraient aperçu la femme vivante le 10 février, tandis qu’un autre groupe se renseigna auprès de couturières de costumes traditionnels sur l’origine des vêtements de la victime. Il s’avéra qu’elle portait un costume typique des districts réformés de l’Argovie. Deux semaines et demie plus tard et après quelques fausses pistes, la morte fut identifiée par Joseph S., un veuf établi à Bremgarten: il s’agissait de Verena Meier, 28 ans. Issue d’un milieu modeste, elle avait travaillé quelque temps chez lui comme domestique. En raison d’une «naissance cachée» (le père de l’enfant était l’un de ses employeurs, un vétérinaire) elle avait été condamnée à un an de réclusion puis bannie de Bremgarten. Le 9 février, elle s’était rendue à Zurich avec son amie Barbara B. pour y chercher du travail, mais leurs chemins s’étaient séparés le lendemain. Sa localisation exacte le jour du crime ne put être établie par la police, et l’identité du meurtrier demeura dans un premier temps inconnue.
Photographie retouchée de la dépouille de Verena Meier. Il s’agit d’une des premières photographies de la police suisse.
Photographie retouchée de la dépouille de Verena Meier. Il s’agit d’une des premières photographies de la police suisse. Archives de l’État de Zurich
Le 7 mars au petit matin, un deuxième corps fut retrouvé à proximité de la scierie de Stadelhofen. Il s’agissait à nouveau d’un meurtre par strangulation, et la victime avait également été découverte les jupons «retroussés au-dessus du bassin» et les «jambes écartées au maximum». Son identité fut cette fois-ci rapidement établie: il s’agissait de Maria Josepha Bühler, 45 ans, originaire de Grosswangen (LU), décrite par la police comme une «vagabonde et une prostituée notoire», qui menait depuis son divorce en 1834 une «vie d’errance débridée» et avait eu plusieurs enfants illégitimes.
Ce deuxième crime entraîna un déploiement renforcé des forces de police: une grande partie de l’équipe du dépôt et quelques agents stationnés furent mobilisés sur l’affaire. Si l’identification de la victime avait été simple, la recherche de témoins s’avéra beaucoup plus complexe, la scierie de Stadelhofen étant le soir très fréquentée par les prostituées et leurs clients. Le gardien N. pensait avoir vu Josepha Bühler aux côtés d’un serrurier ou d’un mécanicien, mais fut incapable d’identifier qui que ce soit lors des confrontations (au cours desquelles il vit défiler «un grand nombre d’ouvriers métallurgistes»). Le jeune Johannes S., âgé de 12 ans, était certain d’avoir aperçu la victime vers 20 heures, en compagnie d’un homme vêtu d’un pardessus noir et coiffé d’un large bonnet en tissu. Un suspect nommé Jakob R., réputé pour «s’acharner avec violence» sur les prostituées de Stadelhofen et les dépouiller, avait un alibi. La seule certitude était que le meurtrier avait dérobé à la victime son écharpe, son foulard, sa bourse et un petit couteau. La direction de la police offrit alors une récompense de 500 francs à quiconque fournirait des éléments permettant d’identifier le coupable.
Le 8 mars 1853, un avis de recherche de l’auteur du double meurtre, assorti d’une récompense de 500 francs, parut dans la Eidgenössische Zeitung.
Le 8 mars 1853, un avis de recherche de l’auteur du double meurtre, assorti d’une récompense de 500 francs, parut dans la Eidgenössische Zeitung. e-newspaperarchives

Enfin un suspect

L’affaire connut toutefois un tournant décisif ce même jour. L’office du juge d’instruction fut informé que Marianna Meier, une tresseuse de paille de 42 ans, avait été agressée par un homme sur la voie publique. L’auteur des faits, un proche de son fils, l’accompagnait chez le boulanger lorsqu’il lui avait soudain asséné trois coups de poing au visage, avait arraché sa veste et son corsage et commencé à l’étrangler. Marianna Meier avait dû son salut à l’arrivée d’un traîneau: le suspect l’avait relâchée avant de prendre la fuite.
Les enquêteurs étaient convaincus que cette agression et les meurtres de Verena Meier et de Maria Josepha Bühler étaient l’œuvre du même auteur. Interrogé sur l’identité de son ami, le fils de la tresseuse de paille put seulement indiquer qu’il s’appelait Eichmann et travaillait à la Neumühle. Or aucun ouvrier du nom d’Eichmann n’y était connu. C’est finalement le brigadier F. qui, «au terme de toutes les investigations», parvint à établir qu’Eichmann n’était autre qu’un serrurier nommé Johannes Meidel. Âgé de 28 ans, il avait déjà écopé de trois peines de prison (pour vol, abus de confiance et coups et blessures). Après avoir quitté femme et enfant, il vivait actuellement avec sa maîtresse à Oberleimbach. Il avait effectivement travaillé à la Neumühle jusqu’au 10 février, avant d’être renvoyé pour ses absences répétées. Il fut rapidement établi qu’il se trouvait à Zurich les jours des faits.
Photographie policière de Josepha Bühler. La victime a vraisemblablement été photographiée en position assise.
Photographie policière de Maria Josepha Bühler. La victime a vraisemblablement été photographiée en position assise. Archives de l’État de Zurich
Lors de la perquisition du domicile de Meidel à Oberleimbach, la police découvrit le tablier bleu en mérinos et la veste noire de Verena Meier (que Meidel avait offerte à son amie) ainsi que l’écharpe, la bourse en cuir vert et le petit couteau de Maria Josepha Bühler. Le 11 mars, Johannes Meidel fut arrêté sur son nouveau lieu de travail à Richterswil par le soldat de police S. et conduit, menottes aux poignets, à la prison de district de Horgen. Marianna Meier l’identifia comme son agresseur et Johannes S. comme l'individu qu’il avait vu en compagnie de Josepha Bühler ce soir-là. Dernière pièce du puzzle: une clé qui ouvrait la valise de Maria Josepha Bühler fut retrouvée dans la poche de la veste de Meidel.
La police avait ainsi terminé sa mission. Dans son rapport final, le commandant Nötzli souligna que «dans la présente affaire, tout l’effectif [avait fait preuve] d’une extrême diligence et d’un dévouement total». Seul le gendarme Frehner n’avait «pas été en mesure d’exécuter ses missions avec le tact requis», car il était «un peu éméché». «Il y avait la foire à Horgen», ajouta le greffier de la direction de la police en guise d’explication. «Les autorités chargées d’intervenir ont répondu dans la mesure du possible à la mission ardue que leur imposait le présent crime (...), et leur mission, au regard des résultats obtenus, n’est pas toujours ingrate», estima également le juge cantonal Eduard Suter.

Mobile: «déchéance morale»

Les motivations du coupable restaient inconnues. La Cour suprême fut d’avis qu’en dépit du maigre butin (Marianna Meier n’avait sur elle que 43 centimes), le vol constituait «indubitablement la véritable finalité» des meurtres et qu’il ne s’agissait pas de «crimes sexuels», bien que les apparences aient pu de prime abord le suggérer. Cette interprétation serait toutefois aujourd’hui difficilement défendable. Le juge d’instruction estima en effet qu’une telle «luxure raffinée» ne pouvait qu’être le fait d’un individu issu d’un milieu social élevé, et le juge cantonal Suter admit que «ce genre d’égarements singuliers» était moins fréquent «dans les classes sociales inférieures (…)». Suter se contenta du diagnostic de «déchéance morale» et de «dépravation indolente» du meurtrier.
Meidel ne put être interrogé plus avant sur ses motivations. Deux heures après son incarcération, il fut retrouvé à genoux, pendu au chambranle de la porte de sa cellule: il s’était étranglé avec le foulard de soie qu’il avait dérobé à Maria Josepha Bühler. «Le peu de cas qu’il faisait de sa propre vie, qu’il sacrifia dès le moment critique, n’eut d’égal que le mépris que lui inspirait celle d’autrui», conclut le juge cantonal Suter.
Photographie policière de Johannes Meidel, après son suicide par pendaison dans sa cellule.
Photographie policière de Johannes Meidel, après son suicide par pendaison dans sa cellule. Archives de l’État de Zurich

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