
Un mariage empoisonné: l’affaire Buser
Les lois restrictives sur le divorce du 19e siècle ont conduit à de nombreuses tragédies humaines. Dans le cas du couple Buser, elles ont même mené au meurtre.
Ce n’était pas la première comparution d’Anna devant les autorités. Quelques mois plus tôt, elle avait voulu mettre son époux sous tutelle car, le considérant comme un dilapidateur «simple d’esprit», elle souhaitait devenir maîtresse du moulin. Le tribunal avait refusé sa requête au motif que les affaires du moulin se portaient bien et que la fortune croissait. À présent, en plus du divorce, Anna réitérait sa demande auprès du tribunal de district, souhaitant «en son nom et au nom de ses fils qu’on lui laisse l’activité du moulin et qu’on accorde à son époux une rente annuelle».
Son oubli de Dieu fit naître peu à peu dans son cœur l’avarice, et l’avarice se transforma ensuite en haine contre son époux, coupable par ses ivresses répétées de diminuer les biens terrestres de son épouse et de nuire à son bonheur présumé.
Les juges de district n’avaient pas vraiment d’autre choix que de refuser le divorce. Pourtant, contrairement aux régions catholiques où la doctrine chrétienne considérait le sacrement du mariage comme indissoluble et où, en cas d’extrême nécessité, la «séparation de corps», c’est-à-dire la séparation spatiale, était le seul recours possible, Bâle-Campagne était un canton réformé qui autorisait le divorce, quoique dans des conditions très strictes. Le réformateur Zwingli avait lui-même établi toute une série de motifs légitimant le divorce, comme l’adultère, la maltraitance physique (exercée par l’homme), l’abandon «malveillant» du domicile conjugal, la perpétration par l’un des époux d’un crime passible de la peine de mort, les maladies contagieuses, la folie ou l’impuissance masculine.
Le tribunal contraignit les époux à continuer de vivre sous le même toit, bien qu’il fût évident que le lien conjugal des Buser était «rompu» (pour employer un terme actuel). Vivre séparément tout en étant marié était interdit sans l’autorisation de l’État: «Les époux ne sont en aucun cas autorisés à s’isoler l’un de l’autre de leur propre chef, quelle qu’en soit la raison.» Les consistoires étaient chargés de surveiller le respect de la vie conjugale sous le même toit. Car selon le point de vue du législateur de cette époque, «le mariage était une institution supra-individuelle dont les époux ne pouvaient décider librement de la dissolution» étant donné que son existence, entendue comme la forme de régulation par excellence des relations entre les sexes, «relevait d’un intérêt public supérieur subordonné à l’État».
Le soupçon se renforce
Il ne fallut pas longtemps pour qu’Anna Maria Buser avoue le meurtre de son époux. Après avoir interrogé de nombreux témoins, les autorités parvinrent finalement à reconstruire les faits: afin de procéder à l’empoisonnement, Anna s’était d’abord tournée vers un vendeur de remèdes dénommé Stocker à Frenkendorf, en réalité charpentier, qui fut purement et simplement qualifié de «charlatan» par les autorités cantonales. Elle lui demanda explicitement un poison «qui tue lentement», qu’elle négocia contre 50 doublons et «deux ans de farine». C’est son complice Heuberger, domestique chez les Buser, qui avait pris contact avec Stocker et récupéré le poison chez lui. Il avait décampé juste avant la mort d’Heinrich, lorsque la situation avait commencé à sentir le roussi. Les autorités conclurent cependant qu’il n’était pas l’amant d’Anna dans la mesure où «le physique d’Heuberger était aussi répugnant que son caractère».
Mais le «poison» de Stocker ne fut d’aucun effet. Et Stocker se mit à faire chanter Anna. Celle-ci tenta alors d’utiliser des copeaux de cuivre qu’elle mélangea dans les pommes de terre sautées de son époux. Comme cela resta également sans effet, elle versa dans son eau-de-vie de l’oxyde de plomb qu’elle s’était procuré auprès d’un peintre. Si cela rendit Heinrich malade, il fallut toutefois qu’elle y rajoute du vitriol et de l’acide chlorhydrique pour que le mélange devienne létal.
Elle avait en sa possession du vitriol depuis dix ans et de l’acide chlorhydrique depuis l’hiver précédent, qu’elle avait demandé au Docteur Gass à Muttenz afin de soigner un cheval malade. Elle a versé l’oxyde de plomb dans son eau-de-vie de marc, qui était colorée par des cerises noires. «Il ne s’en est pas rendu compte», a‑t-elle déclaré pendant l’interrogatoire.
Lorsqu’on lui demanda d’expliquer les raisons qui l’avaient poussée à assassiner son époux, Anna répondit: «Je l’ai fait car on ne m’a laissée divorcer [...]. Si le tribunal ne nous avait pas forcés à vivre sous le même toit [...], il ne me serait jamais venu à l’esprit de faire une chose pareille.»
Un tournant en avance sur son temps
Un jugement tranché


