Échange de tirs à la frontière avec l’Italie: au Tessin, la lutte contre la contrebande coûta de nombreuses vies peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Illustration de Marco Heer.
Échange de tirs à la frontière avec l’Italie: au Tessin, la lutte contre la contrebande coûta de nombreuses vies peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Illustration de Marco Heer.

Mort à la frontière

Fin octobre 1945, le garde-frontière Ovidio Maggi est abattu par des contrebandiers italiens. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la spirale de la violence ne cesse de s’aggraver à la frontière sud de la Suisse. Avec des conséquences fatales.

Adriano Bazzocco

Adriano Bazzocco

Adriano Bazzocco ist Historiker und Spezialist der Schmuggel- und Flüchtlingsgeschichte an der schweizerisch-italienischen Grenze.

L’existence d’une frontière implique inévitablement celle d’activités de contrebande. Celles-ci furent pourtant pratiquées avec une intensité hors du commun à la frontière sud de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale. Sous l’effet d’une grave crise économique, d’innombrables hommes, femmes et adolescents des villages frontaliers italiens affluèrent en Suisse avec toutes sortes de marchandises, mais surtout du riz. Par tonnes. Les habitantes et habitants du Tessin, des Grisons et du Valais étaient friands de cette denrée en provenance d’Italie, d’une part en raison de la pénurie qui sévissait alors en Suisse, et d’autre part parce qu’ils pensaient venir ainsi en aide à des personnes dans le besoin.
Une colonne de douze contrebandiers portant de lourdes charges sur le dos parcourt la région de Carena, près de Bellinzone. Photo prise en février 1949.
Une colonne de douze contrebandiers portant de lourdes charges sur le dos parcourt la région de Carena, près de Bellinzone. Photo prise en février 1949. Musée national suisse
Les autorités suisses toléraient traditionnellement la contrebande au motif que seul le fisc italien était lésé. Elles l’interdirent pourtant durant la Seconde Guerre mondiale afin de lutter contre toute forme de marché noir et firent la chasse aux contrebandiers avec une extrême sévérité. Les douaniers n’hésitaient pas à ouvrir le feu sur les personnes qui tentaient de se soustraire aux contrôles. Des dizaines de contrebandiers perdirent donc la vie pour quelques kilos de riz.

Une spirale de violence après la guerre

Parmi les victimes de ces années sombres figurent aussi quelques gardes-frontières. Au lendemain de la guerre, l’Italie traverse une période tumultueuse marquée par une violence omniprésente. La misère, la grande quantité d’armes en circulation et la réticence de nombreuses personnes à reprendre une vie normale, et donc à accepter l’autorité politique et morale de l’État italien reconstitué après la guerre, entraînent une forte augmentation des actes de violence.
Il était donc logique que certaines de ces personnes armées se lancent dans la contrebande. Les affrontements et échanges de tirs se multiplièrent dans les régions frontalières suisses. Plusieurs gardes-frontières furent blessés, et certains perdirent la vie, à l’instar du Tessinois Ovidio Maggi.
Affiche commémorative en l’honneur de cinq gardes-frontières suisses qui perdirent la vie en 1945 dans le cadre de la lutte contre la contrebande.
Affiche commémorative en l’honneur de cinq gardes-frontières suisses qui perdirent la vie en 1945 dans le cadre de la lutte contre la contrebande. Musée suisse des douanes

Une histoire d’amour brutale­ment interrompue

Ovidio Maggi était originaire de Cabbio, dans la vallée de Muggio, la plus méridionale de Suisse. Lui et son épouse Nives avaient le même âge et se connaissaient depuis l’enfance. Ils avaient fréquenté la même école et avaient fini par se marier en décembre 1944. Leur histoire d’amour était digne d’un roman, et ce bonheur semblait parfait lorsque Nives donna naissance à la petite Nora à l’hôpital de Mendrisio le 22 octobre 1945. Le sort en décidera pourtant autrement.
Photo de groupe avec Ovidio et Nives, prise en 1921 à Cabbio.
Photo de groupe avec Ovidio et Nives, prise en 1921 à Cabbio. Collection privée de la famille Di Noia
Ovidio prévoyait d’aller chercher sa femme et sa fille à l’hôpital le 31 octobre. Il s’arrangea donc avec un collègue pour prendre son service la veille. En ce 30 octobre 1945, jour où il n’aurait pas dû travailler, Ovidio Maggi partit en patrouille avec l’appointé Giovanni Pelli et un chien de service. À Vacallo, sur les hauteurs de Chiasso, les deux gardes-frontières se postèrent dans la cour d’une résidence privée. Vers cinq heures du matin, ils aperçurent plusieurs personnes s’engageant une à une dans une ruelle. L’une d’elles s’arrêta devant une porte et toqua. Un bref échange s’ensuivit. Il s’agissait probablement d’une tentative de vendre des marchandises de contrebande. Les gardes-frontières donnèrent alors l’ordre habituel: «Halte! Gardes-frontières suisses, haut les mains!» Une rafale de mitraillette retentit soudainement depuis un vignoble à proximité. Touchés, les deux fonctionnaires s’effondrèrent. Les secours les transportèrent à l’hôpital de Mendrisio. Giovanni Pelli s’en tira avec une égratignure et une frayeur. Ovidio Maggi était en revanche grièvement blessé et mourut de ses blessures dans la soirée.
Ovidio Maggi, au centre, lors d’un moment de détente avec deux camarades.
Ovidio Maggi, au centre, lors d’un moment de détente avec deux camarades. Collection privée de la famille Di Noia
Giovanni Pelli, blessé, à l’hôpital de Mendrisio.
Giovanni Pelli, blessé, à l’hôpital de Mendrisio. Schweizer Illustrierte, 14.11.1945, p. 23
Nives Maggi et sa fille quittèrent l’hôpital comme prévu, le lendemain. Accompagnées du médecin de la vallée, elles se mirent en route pour Cabbio en formant un triste convoi: devant, le véhicule avec Nives et la petite Nora, derrière, le corbillard avec le corps d’Ovidio. À Vacallo, une plaque commémorative rappelle encore cet événement dramatique survenu en octobre 1945.
Faire-part de naissance de la petite Nora. La dépouille d’Ovidio fut transportée dans son village natal en même temps que sa femme et sa fille rentraient de l’hôpital.
Faire-part de naissance de la petite Nora. La dépouille d’Ovidio fut transportée dans son village natal en même temps que sa femme et sa fille rentraient de l’hôpital. Collection privée de la famille Di Noia

Récompense et intérêt médiatique

L’affaire fit grand bruit et mit clairement en évidence le climat de violence qui entourait dorénavant la contrebande à la frontière sud de la Suisse. Les autorités décidèrent alors de prendre des mesures extraordinaires. Le Département fédéral des finances et des douanes fixa une récompense de 1000 francs pour tout renseignement permettant l’arrestation du meurtrier de Maggi. Les investigations conduisirent à l’arrestation de trois jeunes hommes originaires de la commune italienne de Maslianico qui jouxte la frontière. Ils furent condamnés à des peines comprises entre 7 et 20 ans de réclusion, néanmoins réduites en appel par la suite.
Les médias suisses germanophones et francophones envoyèrent leurs reporters à la frontière italienne pour couvrir les événements. Leurs gros titres étaient révélateurs, à l’image de «Wild West an der Südgrenze» («Le Far West à la frontière sud») ou encore de «Des contrebandiers terrorisent notre frontière méridionale». En décembre, les gouvernements cantonaux du Tessin et des Grisons appelèrent le Conseil fédéral à intervenir et à déployer l’armée. En février 1946, 800 soldats furent ainsi appelés au service actif pour appuyer les gardes-frontière à la frontière italienne. Heureusement, la situation se normalisa ensuite rapidement, et le contingent fut démobilisé en novembre de la même année.
En 1946, 800 soldats furent mobilisés pour lutter contre la contrebande.
En 1946, 800 soldats furent mobilisés pour lutter contre la contrebande. e-newspaperarchives
La stabilisation politique et économique graduelle de l’Italie après 1945 fit également évoluer les activités de contrebande. Celles-ci restèrent soutenues et illégales, mais furent à nouveau davantage motivées par des considérations économiques et associées à moins de violence.

Autres articles