La République d’Ossola

A l’automne 1944, des troupes de partisans libèrent une vaste région entourant Domodossola du joug des nazis et instituent une République indépendante. Mais les résistants sont eux-mêmes en proie à des querelles intestines et après un mois, le rêve d’un Etat autonome s’évanouit. Retour sur une tragédie qui s’est jouée à quelques pas de la frontière helvétique.

Le 3 septembre 1943, l’Italie fasciste capitule sans conditions. Les troupes du Troisième Reich occupent immédiatement le pays et désarment les soldats transalpins. Mais une partie de l’armée italienne entre en résistance et constitue des groupes de partisans, une réaction en partie motivée par les exactions de la Wehrmacht. En effet, contrairement à leur promesse de laisser les militaires italiens rejoindre leurs foyers, les nazis les emprisonnent et les fusillent s’ils résistent. C’est ainsi que naissent dans le nord et le centre de l’Italie de puissants groupes de guérilleros qui, par la suite, livrent de nombreux combats à l’occupant.

Durant l’été 1944, cinq groupes de partisans actifs coexistent dans le Val d’Ossola, sis entre le Valais et le Tessin: les monarchistes (env. 1100 hommes), les démocrates-chrétiens (env. 800 hommes), deux groupes autonomes (d’env. 500 hommes chacun) et les communistes (env. 900). En septembre 1944, ces différentes factions s’emparent progressivement des régions entourant Domodossola et finissent par encercler complètement la petite ville. Celle-ci abrite alors quelque 400 soldats allemands et italiens bien formés et armés mais qui sont las de combattre et surestiment complètement la force des partisans. Ces derniers attaquent de toute part mais leurs assauts, en apparence concertés, souffrent en réalité d’un cruel manque de coordination. On touche là à l’un des principaux problèmes de la guerre des partisans en Italie: les différentes formations obéissent à des lignes politiques très différentes et poursuivent donc des objectifs eux aussi très éloignés les uns des autres. S’il leur arrive de mener de temps à autre  des actions communes, elles sont minées par les rivalités et se livrent une concurrence délétère.

Luttes intestines pour le pouvoir chez les partisans

Les luttes fratricides entre les différentes forces partisanes n’ont pas épargné le Val d’Ossola. Le 9 septembre 1944, les troupes allemandes et italiennes encerclées à Domodossola signent un accord de cessez-le-feu avec les partisans. Mais les communistes n’en sont pas informés, par manque de temps selon les autres factions. En réalité, celles-ci souhaitent se partager entre elles les armes dont elles se sont emparées. Elles savent en outre que les combattants communistes ont reçu de leur haut-commandement l’ordre de ne pas négocier avec les Allemands, ce qui aurait menacé les efforts en vue de parvenir à un cessez-le-feu. Les différents groupes vont par la suite s’affronter lors de plusieurs escarmouches. Il faudra beaucoup de talent aux négociateurs des différents camps – et aussi de la chance – pour éviter le conflit armé. Les soldats de la Wehrmacht et les fascistes italiens finissent par se replier le 10 septembre 1944. Le même jour, la République d’Ossola est proclamée.

Cependant les résistants communistes n’abandonnent pas leurs velléités de pouvoir. Le 13 septembre, ils attaquent seuls la petite ville de Gravellona, au sud de Domodossola. En remportant une victoire éclatante, ils souhaitent redorer leur image écornée et obtenir par la force leur participation au gouvernement de la République d’Ossola. Lorsqu’ils se rendent compte de leur incapacité à débusquer les soldats nazis et fascistes retranchés dans la petite bourgade, ils demandent du renfort aux autres groupes de partisans. Ceux-ci leur envoient certes quelques hommes, mais en petit nombre et tardivement. Pour les communistes, la défaite est inéluctable. Cette journée du 13 septembre montre bien que dans le Val d’Ossola, comme dans tout le nord de l’Italie, les partisans sont davantage mus par leurs intérêts propres que par la défense des libertés. Il s’agit avant tout pour eux de peser sur la future politique de la région.

La République d’Ossola

La concurrence incessante que se livrent les différentes formations de partisans ne doit cependant pas faire oublier leur action bénéfique dans le Val d’Ossola. Avant que les troupes nazies et fascistes ne reconquièrent la région entre le 9 et le 14 octobre 1944, la jeune République a le temps de mettre en place un train de mesures à un rythme effréné. Le gouvernement provisoire, dans lequel, malgré leurs divergences, les communistes sont représentés, institue un commando militaire, fonde la Guarda Nazionale, un corps de police interrégional, rétablit la liberté de la presse, émet ses propres timbres et restructure le système scolaire. Il dissout également le syndicat fasciste et organise les transports publics vers la Suisse, qui, après quelques jours seulement, fonctionnent de façon irréprochable. L’Italie de l’après-guerre considèrera toujours la République d’Ossola comme un modèle d’Etat démocratique. Un modèle qui, en un temps record, réussit à mettre en place une administration opérationnelle, mais qui s’écroule dès octobre 1944.

L’effondrement de la République

Fin septembre, 13 000 soldats italiens formés en Allemagne sont transférés à proximité de la République d’Ossola. De leur côté, la Wehrmacht et la SS réunissent quelque 3000 hommes. Face à ces 16 000 militaires lourdement armés, les partisans ne sont qu’environ 3000. Mais ils ne s’affolent pas, comptant fermement sur l’appui des Alliés. Le 25 septembre, deux chasseurs-bombardiers pilonnent les positions allemandes à Gravellona et à Baveno, tandis que Radio Londres diffuse pour la deuxième fois un message annonçant le parachutage imminent d’armes et de munitions. Les résistants préparent deux terrains d’atterrissage en vue de réceptionner la cargaison. En vain puisque les Alliés modifient leurs plans au pied levé, préférant se concentrer sur la Yougoslavie.

Les groupes de partisans parviennent certes à résister quelques jours mais la supériorité de l’ennemi est trop importante et le actions des factions manquent cruellement de coordination pour empêcher la reconquête du Val d’Ossola par les troupes nazies et fascistes. Ces dernières investissent Domodossola le 14 octobre 1944. Le 23, la République d’Ossola est dissoute et 35 000 habitants de la région se réfugient en Suisse. Deux tiers des partisans meurent au combat ou franchissent eux aussi la frontière. Les adultes sont logés dans des camps de réfugiés et les enfants dans des familles d’accueil réparties dans tout le pays. Le geste de la Suisse, qui, en automne 1944, a porté assistance sans paperasserie inutile à ces personnes en détresse est resté gravé dans les mémoires des Ossolans.

Fondée à l’automne 1944, la République d’Ossola a duré à peine plus d’un mois. Photo: Archivio fotografico Istituto storico Piero Fornara - Fondo Resistenza

La République avait même son propre drapeau. Photo: Archivio fotografico Istituto storico Piero Fornara - Fondo Resistenza

Partisans ossoliens au cours d’une opération militaire. Photo: Archivio fotografico Istituto storico Piero Fornara - Fondo Resistenza

Les frontières approximatives de la République d’Ossola.

En octobre 1944, un combat opposa les partisans qui se repliaient aux troupes nazies et fascistes dans le Val Formazza, près de la frontière suisse. Les résistants qui le purent se réfugièrent en Suisse. Photo: Archivio fotografico Istituto storico Piero Fornara - Fondo Resistenza

Réfugiés du Val d’Ossola (Italie) au passage de la frontière à Gondo, 1er octobre 1944. Photo: Photographe inconnu, Staatsarchiv Aargau/RBA

L’infirmière Maria Peron s’est occupée de partisans blessés dans le Val d’Ossola. Photo: Archivio fotografico Istituto storico Piero Fornara - Fondo Resistenza

Le gouvernement de la République d’Ossola comprenait sept membres, tous des hommes, dont le président Ettore Tibaldi, qui fut ensuite maire de Domodossola et une personnalité politique d’envergure nationale. Photo: Archivio fotografico Istituto storico Piero Fornara - Fondo Resistenza

Les enfants du Val d’Ossola réfugiés en Suisse furent pris en charge par la Croix-Rouge suisse et accueillis dans des familles, à l’image de ce groupe arrivé à Brigue en 1944. Photo: Archivio fotografico Istituto storico Piero Fornara - Fondo Resistenza

Andrej Abplanalp on Wordpress
Andrej Abplanalp
Historien et chef de la communication du Musée national suisse.

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2 commentaires

Pierangela Dell'Olmo Lichtensteiger dit :

Mon père à 13 ans a pris le maquis et faisait partie de ces partisans. Il était le plus jeune. Sa sœur, ma tante, maintenant décédée a été une des figures marquantes de cette résistance. Ces hommes et ces femmes se sont battus avec conviction et acharnement pour que la liberté ne soit plus jamais bafouée. Elle a créé dans leur petite ville natale, Villadossola, un musée dédié aux « partigiani » qui est petit mais qui regroupe une quantité importante de documents et photos ainsi que « l’uniforme » de mon père. La résistance dans l’Ossola a bercé toute mon enfance et je suis très émue que le musée national suisse y consacre une page. Merci, et merci aussi à ce pays qui est depuis longtemps devenu le mien non seulement parce que j’y suis née, m’y suis mariée et y ai fondé une famille heureuse mais aussi parce qu’il a accueilli mon père pendant la guerre et l’a placé dans une famille aimante à Yverdon où il a appris un métier qui est devenu le sien à son retour dans sa patrie à la fin de la guerre. D’aussi loin que je me souvienne, ma mère et lui ont toujours été reconnaissants envers la Suisse.
Pierangela Lichtensteiger née Dell’Olmo

Silvio Gianinazzi dit :

Je vous félicite pour la qualité de cette article. J’aimerai avoir plus de détail sur la motivation qui a conduit les alliés au changement de stratégie « En vain puisque les Alliés modifient leurs plans au pied levé, préférant se concentrer sur la Yougoslavie »
Merci d’avance