Pavillon Suisse de l’Exposition universelle de Séville en 1992 (détail).
Musée national suisse

La Suisse – sur les traces de notre histoire. 3partie

Du point de vue de l’Histoire mondiale, la séquence «Âge des catastrophes», «Âge d’or», «Tremblement de terre» structure le XXe siècle. Cependant, la perspective étatico-nationale doit également être prise en compte. Gros plan: la Suisse.

Lorsqu’on observe le passé et le présent le long des lignes de fracture, il en ressort des camps opposés et de nature différente (voir parties 1 et 2). Ces communautés culturelles et linguistiques, ces identités de genres et ces groupes de populations se font face avec leurs conditions de vie spécifiques, leurs droits politiques, leurs principes fondamentaux et leurs modèles comportementaux. Mais on ne peut les décrire que de façon individuelle et uniquement les uns après les autres. Toutefois, ils se superposent à nouveau dans le temps et dans l’espace. La ligne de fracture ALÉMANIQUES ET ROMANDS est la première d’entre elles. À l’origine, le terme générique de «welsch» désigne les Rhéto-romans, les Tessinois et les Romands.

Alémaniques et romands

Quatre langues, quatre cultures, un État, la «Suisse, pays né de la volonté collective». Ses débuts remontent il y a bien longtemps. Depuis le XVIe siècle, les baillis s’adressent aux sujets des territoires confédéraux dans leur langue respective. Dans le Vaud bernois, l’élite aristocratique édicte ses interdictions et prescriptions en allemand, en français ou dans un dialecte selon les besoins. De plus, de nombreux représentants de la classe dirigeante se rendent compte que depuis le XVIIe siècle, le français devient de plus en plus la langue internationale de la communication et de la culture. Dans les bailliages au sud des Alpes, le Landschreiber (scribe du pays) fait souvent office de traducteur et d’interprète. En 1848, les «trois principales langues» que sont l’allemand, le français et l’italien ont été reconnues par la Constitution fédérale comme les «langues nationales de la Confédération», mais cela ne s’est pas fait en un jour.

«La Suisse. Une représentation symbolique. ROMANDS – Entente. ALÉMANIQUES – Empires centraux.» 1917.
Nebelspalter, e-periodica.ch

Au début de la Première Guerre mondiale, «le fossé» s’est agrandi. De nombreux Romands soutiennent la France alors que maints Suisses alémaniques sont favorables à l’Allemagne. Lors d’un discours, Carl Spitteler (1845–1924) refuse de prendre parti: «Lorsque vous écoutez votre cœur, […] vous entendez des plaintes sangloter et ces sanglots plaintifs résonnent de la même manière dans toutes les nations, quelle que soit la langue.» En 1938, le rhéto-romanche a été reconnu de manière démonstrative comme quatrième langue nationale au nom de la défense spirituelle. Un contre-projet aux fins de mise au pas. Un peu de fierté ne peut pas faire de mal.

Hommes et femmes

«Notre démocratie ne reposera pas sur le pouvoir du peuple tant que la moitié du peuple, à savoir les femmes, n’y participera pas.». En 1929, 250 000 Suisses et Suissesses signent une pétition en faveur du suffrage féminin et posent la question suivante: «Est-il juste que les femmes paient des impôts, mais qu’elles ne puissent pas s’exprimer sur la manière dont cet argent est utilisé?» Pendant les deux guerres mondiales, de nombreuses femmes travaillent. Mais à la fin de chaque guerre, elles sont renvoyées à leurs fourneaux sans avoir obtenu le droit de vote.

En 1959, les hommes remportent une victoire à la Pyrrhus: «Encore une victoire de ce genre et nous sommes perdus.» En 1971, on y est. Le slogan électoral de la conseillère nationale lucernoise Josy Meier (1916–2006) est d’ailleurs inoubliable: «Frauen gehören ins Haus, ins Bundeshaus!» («La place des femmes n’est pas à la maison, mais au Palais fédéral!»). En 1981, l’égalité salariale entre les hommes et les femmes est ancrée dans la Constitution fédérale. «L’article sur l’égalité entre les hommes et les femmes confère aux femmes le droit d’imposer directement et individuellement un salaire égal à celui de l’homme en cas de travail de valeur égale.» Mais inscrire une conquête dans la Constitution et la faire valoir dans la réalité, ce n’est pas la même chose. La mise en œuvre d’une obligation implique une véritable volonté politique.

Zoug, été 1970. Comme le personnel masculin manque, deux policières règlent la circulation. «Tous sont satisfaits du travail des femmes, même les collègues masculins.» Exercer une fonction dans la police oui, des droits politiques non. Peu de temps après, le 7 février 1971, tout cela change.
Musée national suisse / ASL

Suisses et étrangers

Après 1945, l’appareil de production intact de la Suisse, qui a été épargné par la guerre, favorise le «miracle économique». De nombreux maçons italiens et ouvrières du textile participent à cet énorme essor. Cependant, ils ne sont pas les bienvenus selon le rapport officiel «Le problème de la main d’œuvre étrangère» publié en 1964. Ce ne sont pas les conditions de vie des «Tschinggen», qui sont nombreux à habiter dans des baraquements situés à la lisière des zones urbanisées, qui posent problème. Ce ne sont pas non plus les travailleurs immigrés qui se plaignent, mais les Suisses. D’une part, ils craignent pour leur emploi; d’autre part, ils perçoivent cette vague d’immigration comme une menace pour l’identité suisse. L’«initiative Schwarzenbach», qui a été rejetée de justesse en 1970 avec 46 pour cent, est une de ses huit initiatives populaires qui ont été lancées par des partis xénophobes entre 1965 et 1990.

Monument dédié au travail. Témoignage remarquable des années 1960, une époque marquée par la haine croissante à l’égard des travailleurs étrangers. À l’époque, le propriétaire de l’ancienne entreprise de construction Maeder à Burgdorf (BE) demande au sculpteur Bellati, originaire d’Italie, de réaliser cette œuvre. Le coffrage du relief en béton, qui montre douze ouvriers du bâtiment exerçant des activités différentes, est créé par les travailleurs étrangers. À l’origine, le monument représente la paroi d’extrémité d’une cabane de chantier, ce dont témoigne encore le toit. Aujourd’hui, il se trouve sur le terrain du centre d’entretien de Berthoud, dans le Fischermätteli.
Daniel Furter et Peter Wegmüller, Berthoud

Entre 1973 et 1976, l’économie supprime près de 11 % des postes de travail. L’assurance-chômage obligatoire n’existe pas. La Suisse, pays exportateur, exporte le chômage. Dans les années 1980, la résistance se focalise sur les demandeurs d’asile. Des positions xénophobes s’imposent dans 11 des 18 initiatives sur la politique migratoire qui ont eu lieu entre 1993 et 2010. En 1995, le racisme est puni par la loi. Une digue est érigée.

De nombreux Suisses et étrangers promeuvent le «vivre ensemble» à l’école, en formation et au poste de travail. L’intégration progresse. Mais 25 % de la population résidant en Suisse ne bénéfice toujours pas du droit de vote alors qu’elle y habite et y paie des impôts. Pour votre gouverne: les femmes, comme toujours. C’est donc urgent.

Confrontation et concordance

Les trois piliers du système politique suisse peuvent-ils être considérés comme les piliers de base de la marque «Suisse»? La fortune sourit aux audacieux.

Premier pilier: la procédure de consultation
Lors de l’introduction du référendum en 1874, on craint que des associations professionnelles et des partis puissants ne se liguent à l’avenir et utilisent le référendum pour s’opposer aux décrets de la Confédération. On décide donc de consulter préalablement les organisations concernées, de prêter l’oreille aux propositions et d’amender le projet de loi avant qu’une décision importante ne soit prise. La version initiale est consignée dans la Constitution en 1947. Au Moyen Âge, la procédure de consultation renforçait les liens lors des scrutins populaires qui étaient organisés par les autorités locales avant et après 1500 auprès des sujets de la campagne. Ces «consultations» ont perduré sous l’Ancien Régime.

Deuxième pilier: le droit de recours des organisations
Depuis 2004, les organisations de protection de l’environnement ont le droit de former opposition ou recours contre les projets qui sont soumis à l’étude de l’impact sur l’environnement. Il ne s’agit ni de postes de travail (même importants), ni de tarifs sociaux (même importants), ni de profits et d’investissements (même importants). Il s’agit de préserver le bon état de l’environnement. Il ne fait pas monter le cours des actions, mais il améliore la qualité de vie. Un droit de former opposition garanti par la Constitution:  le label de qualité d’une démocratie.

Troisième pilier: le scrutin proportionnel
On n’attend pas des opposants politiques qu’ils s’aiment, et d’ailleurs, il ne vaut mieux pas. Le respect est suffisant. À cela s’ajoute l’idée que les autres qui conduisent notre pays à sa perte depuis des lustres doivent être quand même représentés de manière appropriée. Car tous sont conscients d’une chose: un parti peut certes prendre le pouvoir pendant un certain temps, mais en règle générale, il doit aussitôt rendre des comptes. La répartition proportionnelle des sièges garantit que le Palais fédéral ne vacille pas à la moindre fuite.

Avec trois piliers qui garantissent le dialogue politique, la prospérité économique et la paix sociale, tout va mieux. Ces trois piliers restent une bonne chose.

En 1992, la déclaration de l’artiste Ben Vautier dans le pavillon suisse de l’Exposition universelle de Séville irrite et provoque. Pour de nombreux Suisses et Suissesses, la coupe est pleine. En effet, on peut aisément comprendre que la Suisse n’existe pas. Mais on l’a tellement entendu dire qu’après tout ce bruit pour rien, on souhaite passer relativement vite à l’ordre du jour.
Musée national suisse

Optimistes et pessimistes

L’histoire de la Suisse: une success-story? Herbert Lüthy (1918–2002), un des historiens suisses les plus perspicaces, estime qu’après la Seconde Guerre mondiale, la Suisse s’est débrouillée. Mais la «débrouille» peut-elle être un modèle de base? Notre pays a été protégé contre le démantèlement, le déclin et l’effondrement. Il s’en est bien sorti, car la situation aurait pu être nettement pire. Et le «prix à payer», en Suisse et à l’étranger? Un sujet très vaste. Que l’on soit optimiste ou pessimiste, cela ne change rien.

Il y a cent ans, les Suisses analysaient l’histoire de leur pays d’une autre manière. Dans cent ans, ils percevront encore différemment leur histoire. Il ne peut pas y avoir une lecture unique de l’histoire valable pour toutes les époques. L’œuf de Christophe Colomb n’existe pas. Cela ne nous décourage en aucun cas. Nous avons de ce fait une responsabilité à l’égard de la société et un devoir scientifique. Michel de Montaigne (1533–1592) recommandait d’apprendre à un jeune homme à «s’avouer vaincu face à la vérité dès qu’il la perçoit, qu’elle soit exprimée par son contradicteur ou qu’elle jaillisse de lui-même lorsqu’il se ravise». Se plier promptement à un meilleur jugement vaut toujours et partout, même sur les traces de l'histoire suisse.

Histoire de la Suisse

Musée national Zurich

Sur une surface de 1000 m2, la nouvelle exposition sur l’Histoire de la Suisse décrit le devenir de la Suisse sur une période de 550 ans. Ce parcours à travers les siècles va de la fin du Moyen Âge jusqu’au présent, avec les défis auxquels sont confrontées les institutions démocratiques. L’exposition retrace l’évolution de la Fédération d’États vers un État fédéral sous la forme d’une conquête de souveraineté. Elle transcende également une limite temporelle qui est souvent un tabou pour les musées: en effet, elle ose se projeter dans l’Histoire du présent.

Kurt Messmer
Originaire d’Emmen (LU) Kurt Messmer a été professeur d’histoire à la Haute école pédagogique de Lucerne et chargé de cours en didactique historique à l’Université de Fribourg (FR). Il travaille désormais comme historien indépendant spécialisé dans l’histoire au sein de l’espace public.

Catégories

Sharing is caring
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin
Email this to someone
email

Votre commentaire