Antependium représentant des étapes de la vie du Christ et les Saints de l’ordre des Dominicains. Cette tapisserie confectionnée à Bâle au XVe siècle était suspendue à un autel dans le couvent de Klingental.
Musée historique de Bâle / Photo: A. Eaton

Révolte chez les moniales

De nos jours, il est difficile d’imaginer des religieuses se révolter, résister avec véhémence et ignorer les règles de l’Église. Pourtant, tout cela n’était pas inhabituel à l’époque des mouvements de réforme qui eurent cours au XVe siècle.

Au bas Moyen Âge, le couvent de Klingental situé dans le Petit-Bâle abrite une quarantaine de nonnes. Les vastes aménagements, en bordure du Rhin à la périphérie de la ville, sont protégés par son enceinte. À leur entrée dans les ordres, les jeunes filles reçoivent de leur famille des cadeaux de grande valeur – biens et terrains. Dans la mesure où elles ne peuvent léguer leur patrimoine qu’à une autre sœur du couvent, il est dans l’intérêt des familles d’y placer plusieurs filles ou parentes.

Les religieuses formées à Klingental ont un don pour faire fructifier leur fortune et diriger d’une main maîtresse l’économie du couvent. Elles achètent des moulins municipaux et des vignobles fertiles, contribuant ainsi à l’enrichissement de la ville.

Certaines nonnes possèdent des cellules agréablement meublées et de confortables pièces à vivre. Au moins deux mères supérieures se font même ériger leur propre maison pour y habiter. Le mode de vie à Klingental est donc loin de la simplicité et de l’ascétisme. En plus des livres, les religieuses possèdent des vêtements, des textiles, des bijoux et de la vaisselle en argent. Ces femmes sont habituées au confort de la vie séculière et s’octroient la liberté de quitter le couvent pour rendre visite à leur famille ou partir se baigner. Elles portent souvent leurs propres vêtements au lieu de l’habit monacal. Des hommes d’Église zélés prétendent qu’elles participent au carnaval, possèdent des chiens de compagnie et des oiseaux, voire qu’elles enfreignent de façon scandaleuse la règle monastique. Bien que fantaisistes, ces accusations constituent des excuses toutes trouvées pour soumettre le couvent à une réforme.

Le groupe de personnages représentant sainte Ursule et ses compagnons compte parmi les rares reliques conservées du couvent de Klingental, jadis richement meublé.
Musée historique de Bâle / M. Babey

LE PAPE ORDONNE des investigations

En 1459 apparaissent les premières plaintes contre la vie beaucoup trop mondaine des religieuses de Klingental, dénonçant le désordre et la décadence au sein du couvent. L’une d’elles aurait même donné naissance à un enfant conçu avec un prévôt et chanoine! Le pape Pie II ordonne des investigations et impose de réformer le couvent. Il mandate pour cela l’évêque de Bâle et les moines prédicateurs. Le premier demeure passif, mais les derniers prennent les choses en main. Les religieuses se plaignent immédiatement auprès du pape de l’inadéquation des mesures. La première tentative de réforme échoue donc face à leur révolte déterminée, de même que toutes les dispositions adoptées en ce sens jusqu’en 1471. L’opposition entre défenseurs et détracteurs se poursuit encore plusieurs années et atteint son paroxysme dans un grand conflit qui perdure de 1480 à 1483.

Vue de la maquette du couvent de Klingental vers 1500. Maquette réalisée par Stefan Tramèr en 1998-1999.
Museum Kleines Klingental, Bâle

Un scandale éclate lorsque les partisans de la réforme arrivent au couvent. Les 37 religieuses qui y vivent couvrent la voix de ceux qui édictent les nouvelles règles en produisant un bruit assourdissant: ce qu’elles ne peuvent entendre n’a aucune validité… Lors d’une autre réforme imminente, elles menacent même de mettre le feu au couvent. Cette virulente réaction ne demeure pas impunie: les nonnes sont emprisonnées dans leurs propres murs. Pour faire appliquer les changements, treize religieuses du couvent réformé d’Engelporten à Guebwiller en Alsace sont envoyées à Klingental. Elles ont pour mission d’instaurer des règles plus strictes et de réformer le couvent de l’intérieur. Les nonnes prisonnières restent inébranlables, refusant les nouvelles mesures.

LES «FEMelles IMPUDENTES» QUITTENT LE COUVENT

Déchues de leurs fonctions et de leurs droits, elles quittent Klingental et dénoncent les événements comme une atteinte à leur dignité religieuse et à leur rang. Malgré leur éloignement et l’excommunication prononcée par le pape, elles poursuivent leur action de protestation et luttent pour retourner dans leur couvent. À cette occasion, elles reçoivent un large soutien de la population de la ville, des ecclésiastiques, des membres du Conseil et de leurs familles. À Bâle, une guérilla passionnée fait rage. Les nonnes controversées sont qualifiées de «femelles impudentes» et d’«âmes du Diable», les sœurs réformistes les menacent de «mort par strangulation». Les sœurs étrangères les accusent aussi de mauvaise gestion du patrimoine et des ressources, car les dons, les paiements d’intérêts et le patrimoine monastique diminuent rapidement sous la nouvelle férule. Finalement, la ville aussi a intérêt à ce que le couvent soit prospère.

Lettre de protestation des sœurs réformistes au couvent de Klingental adressé au pape le 16 octobre 1482.
Archives d’État, Bâle-Ville, archives du couvent de Klingental, HH 4, Nr. 162

Réformes

À partir du XIVe siècle, l’Italie a amorcé une vague réformiste qui a déferlé sur les monastères, notamment les couvents dominicains situés dans les régions germanophones. Ces mesures avaient pour but de retourner à l’idéal originel, de renforcer l’observation et le respect de la Règle ecclésiastique et de tendre vers une vie de pauvreté et de retraite. À Bâle, les premiers monastères furent soumis à des réformes dès 1420. Ce mouvement conduisit en de nombreux lieux – souvent, même, au sein des monastères – à l’émergence d’une opposition farouche entre partisans et détracteurs des réformes.

LE RETOUR DES REBELLES

Obstination et persévérance portent leurs fruits. Après de longues négociations en exil, les religieuses de Klingental obtiennent l’assurance contractuelle que les treize sœurs réformistes retourneront dans leur couvent d’origine. Elles sont aussi autorisées à regagner leur demeure. Les rebelles bénéficient du soutien du pape Sixte IV, qui annule définitivement la réforme du couvent de Klingental en 1482. Les sœurs réformistes protestent contre cette annulation et le rapatriement de leurs ennemies dans un courrier au chef de l’Église. Elles y dénoncent une injustice et réclament le droit de demeurer à Klingental. La situation s’aggrave à l’arrivée des religieuses rebelles, qui jettent violemment dehors les sœurs réformistes. Leur résistance s’achève ainsi de façon victorieuse au terme de plusieurs années. Elles réclament réparation aux prédicateurs réformistes et obtiennent gain de cause.

Les sœurs expulsées de Klingental dénoncent à nouveau l’injustice dont elles ont été victimes, mais finissent par regagner leur couvent d’origine, Engelporten. Leur réintégration leur est cependant refusée, car elles ont échoué dans leur mission de réforme. Après une longue période d’exil, elles trouvent finalement refuge au couvent réformé de Stetten im Gnadental. À Klingental, les habitudes de liberté reprennent leurs droits. Jusqu’en 1510, le Conseil municipal doit rappeler à l’ordre les religieuses à plusieurs reprises, car sorties nocturnes, visites à des proches, promenades en ville ou sorties pour la baignade sont toujours à l’ordre du jour.

Notons que nous devons aux nonnes du couvent de Klingental de disposer aujourd’hui de comptes rendus détaillés sur ces hostilités farouches et passionnées. Elles ont en effet depuis toujours pris soin d’archiver ce qui concernait leur couvent, et ont ainsi conservé les sources de cette querelle. Cette documentation est aujourd’hui une des plus complètes parmi les riches archives ecclésiastiques médiévales de la Suisse.

Les moniales. Des femmes fortes au Moyen Âge

Musée national Zurich

jusqu'au 16 août 2020

Les religieuses du Moyen Âge étaient bien plus que des femmes vivant dans l’ascétisme, pour qui seul existait le monde protégé par l’enceinte du couvent. Le cloître offrait aux femmes des possibilités qu’elles n’avaient guère ailleurs: une instruction poussée, la sécurité existentielle, l’opportunité de se soustraire aux normes familiales. À partir de différentes personnalités, l’exposition montre à quel point les religieuses menaient des vies variées.

Christine Keller
Christine Keller est historienne et conservatrice au Musée national suisse.

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