La plage de Weggis en 1931.
Bibliothèque de l’ETH, photothèque

Scandale à la plage

Il y a 100 ans, Weggis ouvrait au public la première plage entièrement mixte. Une initiative plébiscitée par les touristes, mais beaucoup moins bien acceptée par certains contemporains!

Michael van Orsouw

Michael van Orsouw est docteur en histoire, poète et écrivain. Il publie régulièrement des ouvrages historiques.

Weggis la courageuse, Weggis la malchanceuse. C’est en effet dans cette station thermale que fut aménagée en 1919 la toute première plage mixte de Suisse, une initiative des plus osées au regard des critères de moralité de l’époque. Mais l’inauguration, initialement prévue le 13 juillet 1919, tomba littéralement à l’eau en raison de pluies diluviennes. Le Kurverein de Weggis, à l’origine de ce «Lido» sans séparation physique entre les sexes, repoussa l’ouverture d’une semaine. Un nouveau jour de pluie.

MAUVAIS PRÉSAGE OU PUNITION DIVINE?

Les organisateurs ne se laissèrent pas abattre, soulignant non sans malice qu’une plage avait autant besoin de lumière et de soleil que d’eau. L’idée de la nouvelle installation balnéaire de Weggis, avec ses 90 cabines, avait été soufflée par les touristes. Andreas Zimmermann (1869-1943), hôtelier, président de commune, major et auteur de théâtre, avait noté que ses clients jugeaient les petits cabanons de bois que l’hôtel possédait sur la plage vieillots, sombres, sales et nauséabonds. Or au sortir de la Première Guerre mondiale, le tourisme, exsangue, devait se renouveler pour survivre. Cet enjeu avait bien plus de poids que les mœurs conservatrices de l’époque, cramponnées aux bains non-mixtes.

C’est ce dont, en 1918, Zimmermann parvint à convaincre ses collègues du Kurverein et du monde politique. Il confia à l’architecte lucernois Carl Griot la construction de ses «bains d’eau, d’air et de soleil», un bâtiment composé de trois ailes, ouvert, aéré et spacieux. Et surtout sans aucun mur pour gêner la vue sur l’autre sexe.

Homme et femme sur la plage de Weggis, autour de 1920.
ZHB Lucerne

Une sensation nationale

Cette nouvelle plage, modernement baptisée «Lido», connut un retentissement rien de moins que national. Il faut dire que jusqu’ici, en Suisse, les bains de plein air imposaient tous sans exception une stricte séparation des sexes. Les femmes se plaçaient à gauche, les hommes à droite, exactement comme à l’église.

En 1919, Weggis osa le grand saut dans la modernité, non sans conserver quelques éléments traditionnels. Ainsi, M. Zimmermann composa une marche pour la plage de Weggis et dirigea la fanfare de Weggis lorsque le morceau fut joué pour la première fois. La station balnéaire de Weggis se montra en revanche très moderne dans sa communication: les affiches furent montrées dans les théâtres de variété de Zurich, Berne et Bâle, où l’on pensait trouver le public cible. La plage elle-même fit parler d’elle dans toute la Suisse, dans les cinémas, les bals masqués, dans une revue d’opérette donnée au théâtre Corso, Zürich, wie es weint und lacht. La maison de mode Grieder s’inspira même du phénomène Weggis en décorant ses vitrines de Zurich et Lucerne d’une collection de maillots de bain.

Scène de plage, parue dans la revue satirique Nebelspalter, 1920.
Nebelspalter éditions Horn

Scandale et polémiques

Le Lido nouvelle mouture était cependant loin de faire l’unanimité. Alimentées par les cercles catholiques, les polémiques contre la plage scandaleuse allaient bon train dans la presse. Elle reçut en allemand le surnom de Schandbad, «le bain de la honte», un jeu de mot sur les sonorités du terme «Strandbad», la plage. Les enfants de l’orphelinat d’Eggenbühl, près d’Hertenstein, furent sommés de faire un détour par l’Eichi pour se rendre à l’école ou au village, afin d’éviter le moindre regard sur la plage de Weggis.

Assailli de réclamations, le Conseil d’État du canton de Lucerne dut intervenir. De fait, à cette époque (et encore longtemps après), la morale et la décence lors de la baignade étaient ardemment débattues dans l’opinion publique, notamment en Suisse intérieure, fortement imprégnée des préceptes catholiques. L’officier de police Häfliger contrôla les agissements sur la plage de Weggis le 24 août. Malgré les réclamations, il fut bien obligé de constater que rien d’inconvenant ne s’y produisait: «Beaucoup s’offusqueront de ce que les deux sexes se baignent en savourant côte-à-côte les rayons du soleil.» Mais de conclure avec lucidité: «On y constate les mêmes choses que dans une station balnéaire ordinaire.» Inutile, donc, de prendre des mesures drastiques. Dès lors, le Conseil d’État se contenta d’imposer à tous les visiteurs de sexe masculin âgés de plus de 12 ans le port d’«un costume de bain couvrant la poitrine», tout comme aux femmes.

La plage de Weesen: plus de spectateurs que de baigneurs.
Musée national suisse

Baigneurs et voyeurs

La forte affluence donna raison à Weggis: l’année qui suivit son ouverture, la plage accueillit 31 596 visiteurs, dont, de façon fort intéressante, 18 383 baigneurs et 13 213 spectateurs – des voyeurs, en d’autres termes. Ceux-ci photographiaient sans gêne aucune ce qui, ailleurs, restait caché. Comme on peut encore le lire dans le rapport annuel du Kurverein: «Les photographies prises sur la plage se sont multipliées au point que la commission balnéaire a dû édicter une interdiction. Malgré cela, les contrôleurs sont intervenus à maintes reprises pour cause de clichés pris sans permission. Ces photographies pourraient constituer une des meilleures publicités qui soient pour l’entreprise, mais d’un autre côté, elles pourraient aussi être facilement détournées pour un mauvais usage, ce qui desservirait cette institution à visée sanitaire plus que cela ne lui apporterait.»

Un cliché publié dans un journal fit des remous: l’image montrait un enfant de trois ans en train de patauger sur la plage de Weggis – entièrement nu. Mais les petits éclats de cette nature servaient les bains de Weggis plus qu’ils ne leur nuisaient. Le succès du Lido ne se démentit pas. Dès 1927-1928, le Kurverein acheta la parcelle voisine, augmentant de 4000 mètres carrés la superficie de la plage, qui comptait désormais 186 cabines.

Le public en redemandait: le Lido accueillit 26 240 visiteurs en 1927, et 51 575 l’année suivante. Partout en Suisse, des stations balnéaires imitèrent Weggis. Ce fut le cas de celles de Lucerne, Fürigen, Stansstad, Flüelen, Gersau, Vitznau (toutes au bord du lac des Quatre-Cantons), mais aussi de Weesen (lac de Walenstadt) ou encore du Mythenquai de Zurich. La scandaleuse plage de Weggis avait lancé une nouvelle tendance.

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