Mosaïque murale sur l'aile de la gare du Musée national Zurich. Hans Sandreuter, 1901.
Mosaïque murale sur l'aile de la gare du Musée national Zurich. Hans Sandreuter, 1901. Wikimedia / Roland zh

Guillaume Tell, héros sans cervelle

Comment un ancien mercenaire du 14ème siècle met inutilement en péril la vie de son fils et devient de toute façon une icône.

Laurent Flutsch

Archéologue, directeur du Musée romain de Lausanne-Vidy

Hormis quelques obtus, plus personne ne croit sérieusement que Guillaume Tell ait réellement existé. Tardifs, suspects, variables, stéréotypés et sans doute recyclés, les récits de ses exploits relèvent évidemment de la légende. De fait, la scène du tyran et du tireur apparaît déjà au XIe siècle, soit deux bons siècles avant Tell, dans une fable norvégienne: le chasseur Hemingr est soumis par son roi à une série d’épreuves qu’il affronte avec succès, jusqu’à devoir abattre d’une flèche une noisette sur la tête de son fils. Il fait mouche, surclassant au passage tous les tireurs sur pomme. Après quoi il se venge en tuant le despote. Au XIIe siècle, l’historien danois Saxo Grammaticus (né vers 1150 et mort vers 1220) reprend le schéma, transposé au Danemark : l’épisode est situé au Xe siècle, le potentat s’appelle Harald Ier dit Haraldà- la-dent-bleue, le héros se nomme Toko et la cible est une pomme. À noter que Saxo Grammaticus, en érudit sérieux, ne prétend pas que l’histoire soit authentique. Quant à l’avatar suisse du conte, il apparaît vers 1470 dans le «livre blanc de Sarnen», recueil de parchemins consacré aux alliances et aux exploits des Waldstätten; des exploits d’authenticité douteuse, qui entrent dans la catégorie des mythes fondateurs. L’affaire Guillaume Tell est évoquée aussi dans le Tellenlied (1477) et reprise en versions changeantes dans quelques chroniques. Le tout est compilé par le notable glaronnais Aegidius Tschudi (1505- 1572), qui compose le scénario définitif.
Première représentation gravée du tir sur la pomme, bois, 1507.
Première représentation gravée du tir sur la pomme, bois, 1507. Musée national suisse
Résumé de l’épisode : le 25 juillet 1307, le bailli Hermann Gessler, légat du pouvoir impérial des Habsbourg du côté de Schwytz et d’Uri, veut montrer son autorité à tous les passants: il fait dresser à Altdorf un poteau auquel est fixé son couvre-chef, avec obligation de s’incliner devant ce symbole sous peine de mort. Les Uranais semblent s’y plier sans trop de difficultés, puisqu’il faut attendre le dimanche 18 novembre pour que ça tourne mal. Ce jour-là, un ancien mercenaire nommé Wilhelm Tell passe plusieurs fois par là sans saluer le chapeau. Dénoncé, il doit s’expliquer le lendemain devant le bailli. Tell a-t-il crânement refusé de courber l’échine devant le symbole habsbourgeois, en un geste de révolte patriotique ? Pas du tout : face à Gessler, il argue piteusement qu’il est étourdi et un peu simplet, qu’il ignorait l’importance du salut au chapeau, qu’il ne l’a pas fait exprès… On a connu des héros rebelles plus bravaches. Là-dessus, le bailli impose à Tell l’épreuve du tir à l’arbalète sur la pomme, placée sur la tête de son garçon Walter. En cas d’échec, il sera exécuté. Là encore, le brave Uranais ne fait pas le fier : il supplie tant et plus qu’on lui épargne cette sanction. Mais Gessler ne veut rien savoir. Bref, le tireur arme son arbalète, prend position, vise et transperce la pomme, non sans avoir auparavant caché un deuxième carreau sous son habit. Quand le bailli lui demande pourquoi, il fournit d’abord une excuse embarrassée, en substance: «Pour rien, c’est une habitude, c’est machinal…» Gessler, qui n’en croit rien, pousse Tell à dire la vérité en lui promettant la vie sauve. L’Uranais avoue donc que s’il avait raté la pomme et touché son fils, il aurait abattu le bailli avec l’autre flèche. Aussitôt arrêté et enchaîné, il est emmené à Flüelen où on l’embarque en canot pour Brunnen. Destination ultime: le château schwytzois de Küssnacht, où réside le bailli et où Tell croupira à perpétuité. Mais voilà qu’une tempête se lève sur le lac. Craignant le naufrage, les soldats du bailli libèrent Tell, qui est rompu à la navigation: il ramène l’esquif au rivage, saute à terre puis repousse la barque du pied, abandonnant l’équipage à son triste sort. Après quoi le preux héros va s’embusquer dans le chemin creux entre Immensee et Küssnacht, que Gessler doit forcément emprunter pour rentrer chez lui. Gagné: peu après, le bailli est abattu par le tireur uranais.
La mort de Gessler. Gravure sur cuivre de Romain Girard, 1797.
La mort de Gessler. Gravure sur cuivre de Romain Girard, 1797. Musée national suisse
Passons sur les variantes de la fable, et saluons son glorieux destin: dès le XVIe siècle, l’histoire de Guillaume Tell devient mythe fondateur de la Suisse, puis symbole universel de la résistance contre l’oppression. Le tireur uranais cumule au fil des siècles les rôles de héros identitaire, libertaire, populaire, révolutionnaire. Enrôlé par les progressistes comme par les conservateurs, il est tout à tour subversif, patriotique, romantique, communiste, nationaliste… L’homme à l’arbalète fait aussi florès dans les arts. Friedrich Schiller publie en 1804 la pièce Wilhelm Tell, qui inspire à Rossini l’opéra du même nom, joué pour la première fois en 1829 à Paris. Roman, théâtre, peinture, sculpture, musique, cinéma, bande dessinée, séries télévisées déclinent le héros à toutes les sauces et dans tous les styles, sous toutes les latitudes. Dans sa patrie d’origine, Guillaume Tell est nationalisé en emblème de la Confédération. Au Palais fédéral, sa statue domine le Conseil national. Son portrait adorne des timbresposte. Si le fier barbu en blouse médiévale qui figure sur les pièces de cinq francs est en réalité un simple berger, la plupart des gens ne le voient pas comme tel : ils le prennent pour Tell. Personnification de la Suisse, le tireur uranais devient presque le pendant mâle d’Helvetia. Et son arbalète, labellisée, proclame à la ronde la «qualité suisse». Que l’existence historique du héros soit contestée n’entame pas sa popularité, largement exprimée en termes folkloriques. Folklore politique, quand d’aucuns invoquent Guillaume Tell pour justifier l’arme à domicile ou la défiance envers l’étranger. Folklore militaire, au gré de discours prononcés sous les drapeaux par des galonnés plus ou moins inspirés. Folklore touristique, sous forme de spectacles et de circuits sur les lieux présumés de la prétendue action, marqués par des toponymes péremptoires et par des chapelles. Folklore civique, à travers bien des allocutions municipales du 1er août. Folklore polymorphe et populaire, où Guillaume Tell prête son nom à d’innombrables bistrots, sociétés de tir, kermesses et autres aspects traditionnels de l’ethnographie helvétique.
Copie d'artiste pour le monument Tell de 1895 à Altdorf. Richard Kissling, vers 1895.
Copie d'artiste pour le monument Tell de 1895 à Altdorf. Richard Kissling, vers 1895. Musée national suisse
En résumé, une véritable consécration, un succès immense, une gloire étincelante. D’où une béante perplexité: dans un monde logique, le personnage de Tell devrait au contraire susciter la honte. Et n’incarner que la veulerie et l’idiotie. Pour s’en convaincre, il suffit de se fier au récit d’origine. D’abord, il est précisé que Tell a été mercenaire. Voilà donc un type disposé à répandre ses tripes et celles des autres sur des champs de bataille étrangers, sous les ordres de généraux étrangers et au service de souverains étrangers, mais qui refuserait de saluer le chapeau du bailli par esprit d’indépendance ? Soit il est d’une incohérence ridicule, soit ses explications à Gessler sont sincères : il a bel et bien péché par étourderie, ignorance ou sottise. Dans les deux cas, ce n’est pas flatteur et encore moins héroïque. De même, le fait d’implorer le bailli pour couper à l’épreuve de la pomme n’évoque ni le courage indomptable ni le défi sublime. Et l’attentat final du tyrannicide embusqué paraît plus sournois que chevaleresque. Mais le plus consternant reste la stupidité du tireur qui, face à l’inflexibilité de Gessler, conçoit un projet inepte: plan A, tenter le tir sur la pomme au risque de tuer son propre fils; et dans ce cas désastreux, en guise de vengeance, plan B, tuer le bailli. À l’évidence, c’est inutilement dangereux et fondamentalement idiot. N’importe quel individu doté d’un brin de jugeote (et d’amour paternel) aurait opté d’emblée pour le plan B. Plus lamentable encore, Tell est si balourd qu’il échoue à suivre son idée: non seulement il n’est pas fichu de cacher l’autre flèche sans se faire voir, mais il avoue son dessein secret ! Et au bout du compte, grâce à une météo providentielle, il finit quand même par abattre le bailli. Il eût été nettement plus futé de commencer par là. Au plan moral et dans l’absolu, le simple fait de relever le défi du bailli est de toute façon atterrant : quel père accepterait de risquer ainsi, publiquement, la vie de son enfant ? Le petit Walter, s’il était plus éveillé que son géniteur, a dû en être sérieusement perturbé. Voilà donc, d’après le récit communément admis, qui est Guillaume Tell: un infanticide en puissance, que ce soit par lâcheté, par bêtise, par inconscience, par vanité ou, pire, par goût de la prouesse sportive. Un imbécile dont le seul mérite est de viser juste à l’arbalète. Comme icône de la liberté et comme emblème de la Suisse, on peut rêver moins honteux. Heureusement, on peut atténuer la honte en rappelant que ce n’est rien d’autre qu’une légende; d’origine étrangère, d’ailleurs.
Sculpture en relief du coup de pomme de Tell, probablement Lucerne vers 1523.
Sculpture en relief du coup de pomme de Tell, probablement Lucerne vers 1523. Musée national suisse

Série: 50 person­na­li­tés suisses

L’histoire d’une région ou d’un pays est celle des hommes qui y vivent ou qui y ont vécu. Cette série présente 50 person­na­li­tés ayant marqué le cours de l’histoire de la Suisse. Certaines sont connues, d’autres sont presque tombées dans l’oubli. Les récits sont issus du livre de Frédéric Rossi et Christophe Vuilleu­mier, intitulé «Quel est le salaud qui m’a poussé? Cent figures de l’histoire Suisse», paru en 2016 aux éditions inFolio.

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