Probablement impensable sans l'invention d'Ernest Guglielminetti: Le Grand Prix de Monte Carlo, en photo l'édition de 1931.
Probablement impensable sans l'invention d'Ernest Guglielminetti: Le Grand Prix de Monte Carlo, en photo l'édition de 1931. Bibliothèque nationale de France

Docteur Goudron

Comment le médecin et aventurier valaisan Ernest Guglielminetti (1862–1943) a eu l'idée ingénieuse en 1902 de goudronner les routes de Monaco et ainsi permettre à la postérité de vivre sans poussière.

Frédéric Rossi

Frédéric Rossi

Historien, directeur des éditions Infolio

«Depuis que les automobiles sillonnent sans cesse notre Corniche, nous ne respirons plus que poussières du matin au soir. Avez-vous une idée pour y remédier, mon cher Guglielminetti?» C’est à peu près en ces termes que s’adresse Albert Ier, prince de Monaco, au médecin suisse Ernest Guglielminetti lors d’un des premiers congrès de médecine de Monaco, en mars 1902. Piqué au vif, Guglielminetti, qui vient de terminer une conférence, se met au travail dès le lendemain.
À l'occasion de son 80e anniversaire, Ernest Guglielminetti a reçu la citoyenneté d'honneur de Brigue.
À l'occasion de son 80e anniversaire, Ernest Guglielminetti a reçu la citoyenneté d'honneur de Brigue. 800jahrebrig.ch
Des défis, il en a déjà relevé d’autres. Né à Brigue, le 23 novembre 1862, il n’y reste pas longtemps. Après des études à Fribourg et Berne et son diplôme de médecine en poche, il veut découvrir le monde. Il part en 1886, pour le compte du gouvernement néerlandais, en mission à Java, Sumatra et Bornéo, puis entre au service de la London Borneo Tobacco Company. Dans ces régions encore très isolées, il vit maintes aventures rocambolesques, s’adonne à la chasse au tigre, au rhinocéros et à l’éléphant. Il s’intéresse même à l’anatomie comparée et accueille un orang-outan chez lui ! En 1890 pourtant, après l’annonce du décès de sa mère, il rentre en Suisse. L’année suivante on le retrouve participant à l’expédition Janssen au Mont-Blanc où il s’agissait de construire un observatoire astronomique près du sommet. Guglielminetti, lui, s’intéresse au mal des montagnes qu’il avait ressenti, jeune, dans les montagnes valaisannes. Il multiplie les expériences et les études physiologiques. Cela l’amènera quelques années plus tard à mettre au point un appareil respiratoire qui, sans cesse perfectionné, sera d’une grande utilité aux pompiers, alpinistes, aérostiers, aviateurs, plongeurs et contribuera à améliorer la technique de la narcose. En 1894, sa renommée grandit et, sur recommandation des professeurs F.-A. Forel et C. Vogt, il est appelé comme médecin à Monaco.
Après une chasse au tigre, vers 1886 à Java ou Sumatra.
Après une chasse au tigre, vers 1886 à Java ou Sumatra. Keystone
Mais en ce jour de 1902, il a une idée derrière la tête. N’a-t-il pas été impressionné, alors qu’il travaillait à l’hôpital militaire de Padang (Sumatra), par les planchers enduits de goudron qui les rendait à la fois imperméables et aisément lavables? Il demande donc au prince Albert Ier de pouvoir utiliser le goudron résiduel de la production de l’usine à gaz de la Principauté, qu’on rejette volontiers à la mer! Le 13 mars 1902, la première expérience a lieu près de l’usine, sur 40 mètres de route empierrée, et c’est un succès. Le 19 avril il donne une première conférence à Monaco; en septembre, il est à Genève où il «goudronne» un tronçon de la route Genève-Lausanne en guise de démonstration. Paris accueille le procédé à bras ouverts. Il crée la Ligue pour la lutte contre l’empoussièrement qui récolte en quelques semaines la somme nécessaire pour la mise en œuvre de la route nationale Nice –Monte-Carlo. Malgré les critiques des milieux du Heimatschutz qui s’insurgent contre les méfaits du goudron sur la végétation et les atteintes au paysage, malgré les arguments des Amis des animaux qui craignent que les chevaux et les ânes ne glissent sur ces surfaces unies, tout va très vite, la technologie s’améliore et gagne l’Europe. En 1908 se déroule à Paris le Ier Congrès international de la route.
Ernest Guglielminetti met en œuvre son idée à Monaco avec la première machine capable de chauffer du goudron pour une application dans une rue.
Ernest Guglielminetti met en œuvre son idée à Monaco avec la première machine capable de chauffer du goudron pour une application dans une rue. e-newspaperarchives.ch
Première tareuse à Dieppe, France, 1905.
Première tareuse à Dieppe, France, 1905. Keystone
Parallèlement à ce succès, l’appareil à oxygène de Guglielminetti est développé par l’industriel allemand Dräger dont l’entreprise existe toujours, mais qui a singulièrement oublié le rôle joué par le médecin suisse: le 10 mars 1906, à Courrières (Pas-de-Calais), la plus importante catastrophe minière d’Europe fit 1099 morts. Ce sont bien les appareils respiratoires Guglielminetti-Dräger qui permirent aux sauveteurs allemands, venus en renfort, de pénétrer dans les galeries enfumées de gaz toxiques.
L'appareil respiratoire développé par Guglielminetti, vers 1904.
L'appareil respiratoire développé par Guglielminetti, vers 1904. Bibliothèque nationale de France
Catastrophe de Courrières : un sauveteur portant l’appareil respiratoire Guglielminetti-Dräger (carte postale de l’époque), 1906.
Catastrophe de Courrières : un sauveteur portant l’appareil respiratoire Guglielminetti-Dräger (carte postale de l’époque), 1906. Wikimedia
Durant la Première Guerre mondiale, notre médecin, parfaitement bilingue, se fait l’intermédiaire entre Allemands et Français pour défendre la cause des prisonniers de guerre. Il lutte aussi inlassablement contre la barbarie de la corrida et la pratique de la vivisection.
Enveloppe du jour d’émission d’un timbre commémorant le premier goudronnage des routes, 1977.
Enveloppe du jour d’émission d’un timbre commémorant le premier goudronnage des routes, 1977. màd
Infatigable, Guglielminetti, qui n’a jamais cherché à faire breveter aucune de ses inventions, est honoré partout. Mais c’est son idée de génie sur le goudronnage des routes qui passa à la postérité. Le 4 janvier 1903 déjà, la revue Auto-Vélo pouvait écrire: «La poussière vaincue grâce au procédé du Dr Goudron.» Un surnom qu’il gardera jusqu’à la fin de sa vie, le 20 février 1943, à Genève.
Ouvriers tarant une rue, vers 1947.
Ouvriers tarant une rue, vers 1947. Musée national suisse

Série: 50 person­na­li­tés suisses

L’histoire d’une région ou d’un pays est celle des hommes qui y vivent ou qui y ont vécu. Cette série présente 50 person­na­li­tés ayant marqué le cours de l’histoire de la Suisse. Certaines sont connues, d’autres sont presque tombées dans l’oubli. Les récits sont issus du livre de Frédéric Rossi et Christophe Vuilleu­mier, intitulé «Quel est le salaud qui m’a poussé? Cent figures de l’histoire Suisse», paru en 2016 aux éditions inFolio.

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