«La Suisse accueille sa soeur neutre La Belgique», Carte postale colorée de 1914-1918.
«La Suisse accueille sa soeur neutre La Belgique», Carte postale colorée de 1914-1918. Musée national suisse

Au secours des enfants belges

Comment la fille d’agriculteurs vaudois Mary Widmer-Curtat (1860–1947) s’est liée d'amitié avec la reine de Belgique et est venue en aide aux enfants réfugiés belges pendant la Première Guerre mondiale.

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est historien et membre du comité de la Société suisse d’histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIe siècle et du XXe siècle.

L’histoire de la Vaudoise Mary Widmer-Curtat, sœur du peintre Louis Curtat, témoigne de l’engagement humanitaire dont la Suisse a su faire preuve au cours de la Première Guerre mondiale, ainsi que du courage du peuple belge soumis au joug des armées prussiennes. Mary Widmer-Curtat était l’épouse du docteur Auguste Widmer qui avait fondé la clinique Valmont en 1905 à Glion. Celle-ci était alors fréquentée par les bourgeoisies et aristocrates européens, et c’est là que Mary Widmer-Curtat fit la connaissance de la reine Élisabeth de Belgique venue incognito en mai 1913 sous le nom d’emprunt de Comtesse de Réthy. La relation qui allait s’établir entre Mary Widmer-Curtat, fille d’agriculteurs vaudois, son mari, fils de cafetiers, et le couple royale devait rapidement se transformer en amitié.
La reine Elisabeth de Belgique et le roi Albert Ier de Belgique, vers 1909.
La reine Elisabeth de Belgique et le roi Albert Ier de Belgique, vers 1909. Wikimedia
Grâce à cette relation privilégiée, le couple suisse allait être amené à jouer un rôle extraordinaire lorsque la Première Guerre mondiale éclata. La Belgique avait en effet été presque complètement occupée par les troupes allemandes avant l'hiver 1914 et le roi Albert Ier avait choisi de rester à la tête de ses troupes pour continuer les combats sur l’Yser. La guerre entraînait alors de nombreuses pénuries dans le pays, non seulement à cause de l’occupant allemand et des combats qui duraient dans l’ouest, mais également en raison du blocus naval des Alliés et de la répression très dure contre les dissidents et les «partisans» menée par les Allemands.
La ville belge de Louvain est en ruines après avoir été détruite par l'armée allemande pendant la Première Guerre mondiale, vers 1914.
La ville belge de Louvain est en ruines après avoir été détruite par l'armée allemande pendant la Première Guerre mondiale, vers 1914. Wikimedia
L’attaque contre la Belgique, un état neutre à l’instar de la Suisse, avait été ressentie dans les cantons romands comme une trahison et nombreuses étaient les personnes à être profondément choquées. Mary Widmer-Curtat était évidemment de celles-là, et elle n’allait pas hésiter à créer au cours de l’automne 1914 «l’Œuvre de secours aux réfugiés belges» en marge de «L’Office belge œuvre d’entraide». Elle devait être aidée dans ses efforts non seulement par son mari, mais également par Aloïs de Meuron, un Conseiller national par ailleurs membre influent du conseil d’administration de la Gazette de Lausanne, un journal ouvertement en faveur de la France et de ses alliés.
Aloïs de Meuron (1854–1934).
Aloïs de Meuron (1854–1934). Archives de l’Ordre des avocats vaudois
En mars 1917, faisant peu de cas de la neutralité imposée par le Conseil fédéral, Aloïs de Meuron s’élevait au sein du Conseil national contre les déportations en Allemagne de civils français et belges et prononça un discours qui n’est pas sans rappeler dans l’esprit celui d’André Malraux en 1964, et qui aurait eu le mérite de recevoir la consécration de l’Histoire:

Il faut savoir placer les intérêts moraux au-dessus des intérêts matériels. Et puis, à ceux qui ont peur, nous dirons qu’il ne faut jamais hésiter à remplir un devoir moral de la conscience supérieure quelles qu’en puissent être les conséquences.

Aloïs de Meuron
Aidée dans son action, Mary Widmer-Curtat allait ainsi à titre privé créer, organiser et diriger, dès le début de la Grande Guerre, une action humanitaire sur l’ensemble du territoire helvétique qu’elle allait maintenir cinq ans durant, se rendant à plusieurs reprises en Belgique auprès du couple royal. Son époux, le docteur Widmer, alla même jusqu’à accompagner en 1915 la reine sur la ligne de front, visite abrégée par le roi Albert qui, inquiet pour la sécurité de son épouse, avait «fait dire à la Reine qu’il est temps de rentrer».
La reine Elisabeth de Belgique en tant qu'infirmière pendant la Première Guerre mondiale.
La reine Elisabeth de Belgique en tant qu'infirmière pendant la Première Guerre mondiale. Wikimedia
Reine Elisabeth de Belgique, vers 1920.
Reine Elisabeth de Belgique, vers 1920. Wikimedia
La reine Elisabeth assiste à une fête au front.
La reine Elisabeth assiste à une fête au front. widmer-curtat.ch
L’organisation suisse permit ainsi à près de 9000 enfants belges, victimes parmi les plus démunies du conflit, d’échapper aux horreurs de la guerre. Offrant une assistance médicale, matérielle et financière, Mary Widmer-Curtat parvint ainsi à trouver des centaines de familles suisses dans lesquelles placer des enfants rescapés dans l’attente de la fin des hostilités. Ce devait être, assez logiquement, auprès de familles paysannes souffrant moins des restrictions que les habitants des villes, que la plupart de ces enfants trouvèrent refuge au cours de ces années.
Enfants réfugiés belges en Suisse.
Enfants réfugiés belges en Suisse. widmer-curtat.ch
Son activité incessante valut à Mary Widmer-Curtat de nombreux honneurs en Suisse, en Belgique et ailleurs. Elle devait être faite chevalier de l’Ordre de Léopold en 1919 et quelques années plus tard, elle serait nommée membre d’honneur de la Société Royale Union Belge-Lausanne, au sein de laquelle elle fut chaleureusement désignée «maman» et plus tard «grand-maman des Belges».
Mary et Auguste Widmer-Curtat.
Mary et Auguste Widmer-Curtat. D. R.
En 2014 enfin, une plaque commémorative «Mary Widmer-Curtat» était inaugurée à Lausanne au pied de la statue «La Belgique reconnaissante» en présence de M. Daniel Brélaz, syndic de Lausanne, de l’ambassadeur de Belgique à Berne Frank Recker et de la Consule générale de Belgique Danielle Haven.
Mary Widmer-Curtat.
Mary Widmer-Curtat. Musée de l’Élysée, Lausanne

Série: 50 person­na­li­tés suisses

L’histoire d’une région ou d’un pays est celle des hommes qui y vivent ou qui y ont vécu. Cette série présente 50 person­na­li­tés ayant marqué le cours de l’histoire de la Suisse. Certaines sont connues, d’autres sont presque tombées dans l’oubli. Les récits sont issus du livre de Frédéric Rossi et Christophe Vuilleu­mier, intitulé «Quel est le salaud qui m’a poussé? Cent figures de l’histoire Suisse», paru en 2016 aux éditions inFolio.

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