
Réfugiés à Genève
Durant la Seconde Guerre mondiale, d’innombrables personnes de confession juive fuyant la France passèrent par Genève pour trouver refuge en Suisse. Après la fermeture des frontières en août 1942, l’entreprise devint plus difficile, mais pas impossible, comme le montrent l’histoire de Lilian Blumenstein et celle de Lili Reckendorf.
Les Blumenstein, qui, à Marseille, avaient pendant deux ans attendu en vain leur visa pour les États-Unis, ont pu passer la frontière suisse sans trop de peine, peu de temps avant que l’occupation allemande n’atteigne le sud de la France. Un mois plus tard, le voyage aurait été beaucoup plus dangereux pour les hommes et les femmes juifs, car sous le régime imposé par l’Allemagne à l’ensemble du territoire français, les persécutions et la déportation systématiques dont ils faisaient l’objet s’intensifièrent considérablement. L’ampleur de l’aggravation se reflète dans l’augmentation du nombre de personnes accueillies dans les centres d’internement genevois. Ainsi, entre octobre et décembre 1942, le camp des Charmilles a vu passer 4463 demandeuses et demandeurs d’asile, dont tous ne furent pas autorisés à rester en Suisse.
Les efforts déployés par le Conseil œcuménique, ancêtre du Conseil œcuménique des Églises, permettent de se représenter la nature de l’aide mise en place dans la ville calviniste. Après la fermeture des frontières, cette instance imagina des solutions pour faire venir légalement en Suisse des personnes persécutées (juives et chrétiennes) contraintes de se cacher en France. Avec le concours des réseaux d’églises, elle établit des listes de noms qui, à l’automne 1942, furent soumises à Heinrich Rothmund, alors à la tête de la Police fédérale des étrangers. Au terme d’âpres négociations, le Conseil parvint à obtenir un quota d’admissions d’individus dits non refoulables, des personnes autorisées à franchir la frontière même en l’absence de documents valides. Un arrangement qui permit de sauver près de 450 vies jusqu’à la fin de la guerre. Lili Reckendorf, jeune fille de 54 ans à l’époque apatride, figurait sur l’une de ces listes. Elle avait réussi à quitter le camp de Gurs, dans les Pyrénées, et vivait depuis dans la clandestinité. Le récit de son dangereux voyage jusqu’à la frontière suisse a été conservé.
À Annemasse, personne ne sortait de la gare sans subir de pénibles contrôles. Il fallait bien évidemment s’y soumettre. Sans jamais dire un mot, bien sûr. Nous avons traversé la ville jusqu’à un petit restaurant où un passeur devait nous recevoir. L’endroit était fréquenté par des compagnons de voyage «douteux», là encore. Une femme encore jeune s’est présentée avec son mari et son fils, sollicitant désespérément l’aide du restaurateur pour qu’il lui trouve une petite place vers l’autre côté. Nous avons pris l’omnibus direction Thonon. Nous sommes descendus à Loisin et avons emprunté deux par deux un sentier à travers champs.
La femme qui nous guide doit nous amener à une ferme située à la frontière. Notre itinéraire est mal dessiné sur la carte. Alors que nous pénétrons la ferme, notre guide arrive et lâche rapidement: «C’est bien ici, tout est réglé, déchirez vos papiers.» Le temps d’enfourcher son vélo, elle était partie. À partir de là, il a fallu passer par des marais et des fourrés, des prairies et des sentiers. Aucun poste en vue. L’homme qui marchait à mes côtés a désigné les barbelés. Les trois rangées de chevaux de frise se sont soudainement ouverts devant nous, si largement qu’une charrette à foin aurait pu passer sans peine, et nous sommes entrés dans un no man’s land. On nous a rapidement montré le chemin à suivre pour trouver la ligne de tram. Brefs adieux. Nous étions dans des champs.
Depuis 2016, une plaque commémore à Genève l’existence de l’ancien camp d’internement du canton. Tous ceux qui avaient réussi à rentrer en Suisse n’ont pas été autorisés à y rester, alors que le renvoi et le refus équivalaient à un arrêt de mort – ce que la plaque rappelle également.


