L’invasion de Saint-Gall par les Magyars.
L’invasion de Saint-Gall par les Magyars. Bibliothèque de l’abbaye de Saint-Gall

Lorsque les Magyars envahirent Saint-Gall

Entre 860 et 970, les Magyars terrorisent toute l’Europe. À travers plus de 50 épisodes d’invasions, ils pillent et détruisent un immense territoire, qui s’étend de Brême au nord à Otrante au sud et Orléans à l’ouest. En 926, ils s’en prennent à l’abbaye de Saint-Gall. Après cette mésaventure, les moines retranscrivent les invasions hongroises en Europe occidentale sous la forme de récits qui comptent parmi les plus détaillés et les plus anciens préservés à ce jour.

James Blake Wiener

James Blake Wiener

James Blake Wiener est auteur, spécialiste en relations publiques dans le domaine du patrimoine culturel et co-fondateur de World History Encyclopedia.

Si l’origine exacte des Magyars en Asie centrale fait encore l’objet de vifs débats au sein de la communauté scientifique, on suppose cependant qu’ils sont originaires des Monts Oural, au nord-ouest de la Sibérie. Au fil des siècles, ce peuple finno-ougrien migre vers le sud, en direction du territoire situé entre le fleuve Oural et la mer d’Aral. Les Magyars rejoignent ensuite le nord du Caucase, puis poursuivent leur périple vers l’ouest, jusqu’au bassin versant du Don, dans une zone qui correspond à une partie de l’Ukraine actuelle. Sous la pression et face à la concurrence d’autres peuplades des steppes, les Petchénègues et les Proto-Bulgares, ils se déplacent finalement vers la plaine de Pannonie vers 896. Sous la houlette de leurs chefs Árpád et Kursan, ils font de la région leur nouvelle patrie en à peine une décennie.
Déplacements des Magyars dans les années 900.
Déplacements des Magyars dans les années 900. Wikimedia
Depuis leurs nouveaux points d’ancrage en Europe, les Magyars se mettent à la recherche de régions riches pour les piller. Ils envahissent d’abord l’Italie de 898 à 899, sur invitation d’Arnulf de Carinthie (royaume de Francie orientale). Bien que leur attaque contre Venise soit repoussée, ils parviennent à saccager et à incendier rapidement les unes après les autres les villes de Trévise, Vicence, Brescia, Bergame et Milan. Ils vainquent le roi Bérenger Ier d’Italie lors de la bataille de Brenta et le contraignent à payer un tribut exorbitant pour garantir une paix temporaire. Après la mort d’Arnulf commencent les premières invasions en Bavière, qui dureront plus de trente ans. Comme avec les Lombards, les Magyars vainquent les Bavarois, bataille après bataille, dans de sanglantes attaques-surprises.
Les sept chefs d’armée des Magyars sur une miniature du Chronicon Pictum hongrois de 1360.
Les sept chefs d’armée des Magyars sur une miniature du Chronicon Pictum hongrois de 1360. Wikimedia
Ébranlés par les incursions des Arabes et des Vikings, ainsi que par l’effondrement de l’ordre politique centralisé après la mort de Charlemagne, les royaumes d’Europe centrale et occidentale se retrouvent affaiblis et divisés. Les Magyars, qui sont d’excellents archers et cavaliers, prennent alors le dessus. Juchés sur leurs étriers, ils attaquent à toute allure, flèches et cimeterres en main, pour terrasser leurs ennemis vêtus d’armures métalliques. Une autre technique consiste pour les Magyars à battre en retraite, afin de faire croire aux adversaires qu’ils sont en passe de remporter la victoire, puis de reformer les rangs autour d’eux pour les ensevelir sous une pluie de flèches. Ils terminent le combat en corps à corps, afin d’épuiser et de vaincre les dernières forces ennemies.
Combattant magyar sur une fresque italienne.
Combattant magyar sur une fresque italienne. Wikimedia
Les Magyars attaquent certains lieux à plusieurs reprises dans le seul but de forcer un roi ou un prince à leur verser un pot-de-vin en contrepartie de sa tranquillité. De 917 à 925, ils envahissent régulièrement le cœur de l’empire carolingien: la vallée de la Loire, l’Alsace, la Bourgogne et la Lombardie. Ils franchissent même les Pyrénées pour gagner la région de Barcelone et prennent aussi d’assaut les villes des Pouilles. Après le saccage de Bâle en 917, ce n’est plus qu’une question de temps avant que la célèbre abbaye de Saint-Gall ne devienne elle-même une cible.

… ab Ungerorum nos defendas iaculis … De sagittis Ungarorum libera nos, Domine …

« ... protège-nous des flèches des Hongrois... Délivre-nous, Ô, Seigneur, des flèches des Hongrois... ». Un hymne de Modène, Italie, transcrit vers 900

Saint-Gall et les prépara­tifs du pillage

D’après la tradition, c’est Saint Gall, un moine lettré probablement venu d’Irlande et fidèle disciple de Colomban de Luxeuil, qui fonde vers 610 un ermitage à l’emplacement de ce qui deviendra ultérieurement l’abbaye de Saint-Gall. Un religieux du nom d’Othmar érige ensuite un monastère bénédictin pour les frères qui vivent autour de la cellule de Saint Gall et en devient le premier abbé. L’abbaye de Saint-Gall prospère à l’époque carolingienne (750-887) et devient un épicentre du savoir et du commerce dans la région. Grâce à son école monastique, l’une des premières au nord des Alpes, elle se transforme en un immense centre religieux, regroupant de grandes auberges, un hôpital, des fermes et des étables, ainsi qu’une célèbre bibliothèque. Bientôt, l’abbaye attire des érudits et des moines anglo-saxons et irlandais, qui copient et enluminent des manuscrits. En retour, la noblesse enrichit le monastère en lui fournissant un soutien pécuniaire et en lui offrant des terres. À la fin du IXe siècle, l’abbaye compte parmi les plus renommées et les plus fortunées d’Europe.
Couverture de livre en ivoire réalisée à la période la plus faste de l’abbaye de Saint-Gall. Sculpture du moine Tuotilo, vers 895. Bibliothèque de l’abbaye de Saint-Gall
Trois chroniques écrites entre 970 et 1074 relatent différentes versions d’une attaque magyare sur Saint-Gall et ses environs. Dans les Annales Alamannici, qui datent du IXe et du Xe siècle, les Magyars sont évoqués neuf fois, tandis que les Annales Sangallenses, rédigées au Xe siècle, en font mention à quinze reprises. Les informations les plus intéressantes au sujet de ces attaques proviennent des chroniques du moine Ekkehard IV, qui a vécu plus d’un siècle après l’invasion. D’après ces écrits, l’abbé Engilbert adopte des mesures de protection pour la survie du monastère lorsque les Magyars sillonnent la Souabe et assaillent les environs du lac de Constance. Il envoie les moines âgés et les étudiants sur l’île de Wasserburg située sur le lac de Constance, près de Lindau, pour y attendre le siège. Les frères les plus jeunes et les plus forts se réfugient dans les forêts et les collines à proximité du village de Bernhardzell, au nord-ouest de Saint-Gall. Les livres et les reliques, biens les plus précieux du monastère, sont apportés à l’abbaye de Reichenau. Lorsqu’Engilbert est averti de l’arrivée imminente des Magyars à Saint-Gall, il s’enfuit vers l’île éponyme avec les moines restants. L’année précédant l’attaque de Saint-Gall, la bénédictine et mystique Wiborada avait prédit la mise à sac de l’abbaye par les Magyars. D’après les Vita Sanctae Wiboradae, récits compilés entre 960 et 1072, Engilbert la presse également de fuir, mais elle refuse de quitter sa cellule.
Un accident pendant la fuite devant les Magyars.
Un accident pendant la fuite devant les Magyars. Bibliothèque de l’abbaye de Saint-Gall

Le pillage et son inscrip­tion dans l’Histoire

Le 1er mai 926, les Magyars envahissent Saint-Gall. Les assaillants avancent jusqu’à l’église Saint-Magne et y mettent le feu. Ils tentent également d’incendier l’ermitage de Wiborada, car ils ne parviennent pas à en repérer l’entrée. Finalement, ils s’introduisent par le toit et trouvent la nonne en train de prier devant un autel. L’un des guerriers lui porte trois coups mortels à la tête avec une hache. Pendant ce temps, les autres attaquants pillent le reste de l’abbaye et emportent dans leur butin tout ce qui leur tombe sous la main. Les chroniques racontent que deux Magyars essaient d’escalader le clocher de la cathédrale, car ils pensent que la girouette située au sommet est faite d’or. Ils trouvent la mort dans cette tentative et leurs corps sont brûlés par leurs acolytes pour des raisons d’hygiène. D’après les récits, au milieu de cet immense saccage, les Magyars laissent la vie sauve à un moine simplet nommé Heribald.
Le martyre de Wiborada. Les guerriers magyars s’introduisent dans sa cellule et lui infligent des blessures mortelles à la tête.
Le martyre de Wiborada. Les guerriers magyars s’introduisent dans sa cellule et lui infligent des blessures mortelles à la tête. Bibliothèque de l’abbaye de Saint-Gall
Si les chroniques décrivent la soif de pillage des Magyars, elles louent également leur capacité à se préparer au combat en quelques secondes, leur ingénieux réseau de messagers servant à communiquer avec les troupes éloignées et leur maîtrise exceptionnelle des différentes armes. Les ennemis sont aussi représentés comme des amateurs de vin, de musique, de danse et de viandes fraîches et savoureuses. Après quelques jours de repos, ils poursuivent en direction d’autres villes souabes, en laissant derrière eux Heribald. Lorsque les moines et les frères reviennent à Saint-Gall pour constater les dégâts, ils demandent au simple d’esprit de leur raconter ce qu’il a vu. L’Histoire relate la réponse suivante: «Ils étaient merveilleux! Il me semble ne jamais avoir vu visiteurs aussi joyeux à l’intérieur de notre monastère. Ils distribuaient boisson et nourriture à profusion.»
Représentation des sept chefs de guerre des Magyars datant de la fin du XIXe siècle.
Représentation des sept chefs de guerre des Magyars datant de la fin du XIXe siècle. Wikimedia
La mémoire des invasions magyares de 926 et le martyre de Wiborada sont toujours restés présents dans l’inconscient collectif suisse et inspirent les historiens, les artistes et les écrivains du pays depuis plus d’un millénaire. La martyre Wiborada a été canonisée pour sa dévotion et son héroïsme en 1047. Elle est aujourd’hui la sainte patronne des bibliothèques et compte parmi les saints protecteurs de la Suisse. L’épisode historique de l’attaque des Magyars à Saint-Gall appartient aussi à l’identité nationale de la Hongrie. Il est même inscrit au programme scolaire: chaque année, de nouveaux élèves découvrent les hauts faits de leurs ancêtres en Suisse, ce pays lointain. Malgré leur cruauté entrée dans les annales de l’Histoire européenne, les Magyars se sont finalement convertis au christianisme et ont régné sur l’un des empires les plus prospères, les plus puissants et les plus dynamiques de l’Europe médiévale. La dynastie hongroise Árpád a même fait cadeau de plus de saints à l’Église catholique que n’importe quelle autre famille. La boucle de l’Histoire se referme lorsque les Hongrois subissent eux-mêmes les invasions d’autres civilisations: les Mongols dans les années 1240, puis les Turcs aux XVIe et XVIIe siècles – un peuple lui aussi originaire des steppes d’Asie centrale balayées par le vent.

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