
Réfléchir à l’Histoire, facile
Si le passé est révolu, figé et immuable, l’Histoire, elle, est en suspens. Vivante, changeante et donc contestable. Dès lors, peut-on affirmer qu’il existe des connaissances fiables? Oui, mais pas à long terme.
Plus facile à dire qu’à faire. Prenons un exemple: si l’on souhaite connaître la quantité de marchandises qui a transité par le Gothard après la construction du pont des gorges de Schöllenen vers 1200, impossible de se procurer les chiffres des trois cents premières années. Volume des marchandises, poids? Quand il n’y a rien, il n’y a rien. Ni les archives les mieux exploitées ni les projecteurs les plus puissants ne peuvent y remédier. Selon les sources historiques, les quantités de marchandises qui ont transitées par le Gothard sont enregistrées pour la première fois entre 1493 et 1503, soit une période de dix ans après laquelle les données font à nouveau défaut pendant quarante ans.
On peut alors opter pour une autre alternative: se concentrer sur les données qualitatives plutôt que quantitatives. Vers 1300, les droits de transport font l’objet de débats sur le lac des Quatre-Cantons, et au moins 21 Lucernois sont en affaires avec Milan et Côme. Pas de statistiques, seulement quelques indications qui, couplées avec celles provenant d’autres sources, nous permettent de reconstituer la situation dans ses grandes lignes.
Qu’est-ce qui est important à quelle époque?
À l’ère industrielle, l’Histoire s’étend à la sociologie, l’économie et la politologie. Courant historique français, l’École des Annales enrichit la matière au XXe siècle avec l’objectif d’une Histoire globale. L’approche individualisée de l’Histoire laisse place à des thèmes tels que ceux énumérés en 1967 par Fernand Braudel dans son œuvre Civilisation matérielle et capitalisme: la population de la Terre, les aliments et les boissons, le logement et les vêtements, la technique et les sources d’énergie, l’argent et les villes. On se concentre désormais sur le quotidien des peuples, le long terme, les états plutôt que les événements ponctuels, l’Histoire par le bas, dans le sillon de la révolution des consciences de 1968. Une révélation.
Le passé est quelque chose de donné. Cependant, la connaissance de celui-ci permet de progresser.
Conclusion: depuis 2500 ans, la définition de l’Histoire ne cesse d’évoluer.
Un document de l’époque baroque
Le peintre, sans doute Vermeer lui-même, est mis en scène de manière éminente. L’admiration et le ressenti du spectateur augmentent à mesure qu’il passe en revue chaque attribut du personnage: béret, cheveux, veste, tenue, bas, chaussures. Commençons par analyser la position du corps et de la tête. Bien que le peintre soit de dos, il nous est facile d’imaginer son regard se porter sur le modèle, puis guider sa main soutenue par l’appuie-main. L’artiste est en train de terminer la couronne de lauriers de la muse. S’agirait-il là d’une allusion à son propre talent? Lui aussi mériterait une telle distinction. Jan Vermeer sait en tout cas ce qu’il a réussi à faire ici. Ce travail exemplaire, destiné à de potentiels acheteurs, n’a jamais quitté l’atelier.
Le caractère énigmatique de cette scène suggère-t-il à quel point le destin de l’Homme est insondable? Le masque surdimensionné posé sur la table, symbole baroque de la dualité de l’être et du paraître, semble illustrer cette idée. Vermeer se prend au jeu. La jeune fille silencieuse et sérieuse n’est pourtant nullement une muse, l’ambiance festive et distinguée ne fait pas partie de son monde. À l’époque baroque, il suffit de jouer un rôle en endossant un costume et en posant dans un décor.
Vermeer peignait extrêmement lentement, réalisant environ deux tableaux par an.
De la vérité – ou discours et contre-discours
Au XVIIe siècle, Amsterdam devient la première puissance commerciale du monde. Les grandes affaires se font par-delà les grands océans. Grâce au commerce avec l’Asie du Sud-Est, l’Afrique de l’Ouest et l’Amérique, les Pays-Bas acquièrent une richesse incommensurable. C’est le début de l’Âge d’or. Attendez, pause! Une richesse incommensurable, dorée? Et qu’en est-il des peuples d’Asie du Sud-Est, d’Afrique de l’Ouest et d’Amérique? Des poches pleines pour les uns et vides pour les autres? Comme nous l’avons déjà mentionné, l’Histoire est parfois une question de point de vue. En conclusion, mieux vaut faire preuve de prudence face aux vérités, surtout lorsqu’elles sont prétendement dorées. La meilleure option consiste alors à analyser les discours et contre-discours, autrement dit à adopter un raisonnement dialectique.
Une trouvaille temporaire
Gardons toujours à l’esprit que lorsque nous tombons aujourd’hui sur des représentations dépassées de l’Histoire, le sourire est permis, mais l’arrogance interdite. Après tout, les vérités d’aujourd’hui sont aussi vouées à être corrigées tôt ou tard.
Perspectives multiples
Le manuel scolaire Hinschauen und Nachfragen publié en 2006 présente également à lui seul cette période de menace et d’enfermement sous plus d’une vingtaine d’angles. La multiperspectivité à l’état pur. Et on pourrait très bien y ajouter vingt points de vue supplémentaires. Mais on sait depuis longtemps à quel point la formule est problématique: La Suisse avait... La Suisse était… Généraliser? Non. Différencier? Oui.
Nains et géants, XXIe siècle
De nos jours, les géants sont d’une autre nature et portent des noms différents. Pour n’en citer que deux, d’une valeur inestimable et consultables en un clic: Wikipédia, géant encyclopédique mondial, et le Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), géant à l’échelle nationale. Selon Marco Jorio, cofondateur et premier rédacteur en chef du DHS pendant de nombreuses années, quelque 2500 nains (excusez-nous du terme) ont participé à cette œuvre collective jusqu’à la fin de l’édition imprimée, près de la moitié étant des historiennes et historiens spécialisés, l’autre moitié des spécialistes de disciplines voisines ainsi que des passionnés d’histoire. Les géants d’aujourd’hui semblent finalement être des collectifs de nains. L’union fait la force!


