
Un institut tropical pour lutter contre le chômage
En 1943, la crainte du chômage d’après-guerre donne naissance à l’Institut tropical suisse. Une mesure qui vise à encourager l’émigration des jeunes en Afrique et dans les régions tropicales du globe.
Sa circulaire fédérale trouve un terrain fertile à l’université de Bâle, où un groupe de professeurs s’attèle aussitôt à la tâche pour réclamer la création d’un institut tropical national dans la cosmopolite cité rhénane. Les arguments des Bâlois ne laissent aucune place au doute: leur ville-canton représente l’emplacement idéal. Bâle-Ville disposerait selon eux des meilleurs liens avec le «continent noir» et les tropiques grâce à son œuvre missionnaire d’envergure mondiale, ses industries chimique et pharmaceutique de renom, l’expertise de son musée ethnographique et son zoo riche en espèces.
Le projet prévoyant également une formation en médecine tropicale et même un hôpital tropical, on estime que l’entreprise sera rentable: «Un très grand nombre de personnes originaires de zones tempérées se trouvent actuellement dans les pays tropicaux en raison de la guerre. On peut donc s’attendre à un afflux de malades de ce type, y compris en Suisse. À cela s’ajoute le fait que la Suisse possède dans ses montagnes des stations thermales idéales pour les personnes se remettant du paludisme.»
Les professeurs bâlois supposent également qu’une formation à la médecine tropicale pourrait réduire l’excédent de médecins qui menace en Suisse: «On offrirait ainsi des perspectives prometteuses à bon nombre de jeunes médecins. De cette manière, l’excédent pourrait être au moins partiellement absorbé.»
Le 17 janvier 1944, l’institut lance son établissement de formation. Les premières matières enseignées sont les agents pathogènes et vecteurs de maladies tropicales, les plantes tropicales et l’agriculture ainsi qu’un cours sur les marchandises tropicales. L’hygiène tropicale y est également traitée. Outre le cours général de préparation à l’émigration, des cursus sont mis en place dans le domaine des plantations et de la chimie du sucre. Cette formation très diversifiée aborde par ailleurs aussi le fonctionnement des moteurs, l’arpentage, les problèmes des colonies suisses d’outre-mer, la protection contre les termites ou encore les religions des populations tropicales.
La formation permet également aux diplômés et diplômées (seules les personnes déclarées «aptes à vivre sous les tropiques» par un médecin sont admises) de travailler comme «planteurs de café, de thé, de sisal ou de caoutchouc dans l’outre-mer». Les chimistes du sucre sont promis à une carrière de chef de fabrication, et les planteurs à un poste de gestionnaire de vastes plantations.
Le zoologue Rudolf Geigy, qui aime à se décrire comme «l’ami des arthropodes», estime en revanche que parallèlement à une activité d’enseignement soutenue, la création de l’institut tropical est étroitement liée à la recherche sur les maladies tropicales et leur transmission à l’homme par les insectes et les tiques. Dans le premier rapport d’activité de l’institut, publié en 1944, il affirme déjà que «toute notre entreprise ne peut prospérer que dans un terreau de recherche active.»
Bien que celle-ci finisse par avorter en raison de la situation du front, elle est rapidement suivie d’expéditions intensives comprenant des recherches de terrain sur la transmission à l’homme d’infections parasitaires comme le paludisme, la maladie du sommeil et la bilharziose.
Les scénarios qui prédisaient à la Suisse un avenir sombre d’ici la fin des années 1940 se voient démentis par la croissance économique que connaît le pays dans l’immédiat après-guerre. Non seulement la Confédération n’encourage plus l’émigration, mais l’établissement de formation bâlois, clinique tropicale si prometteuse avec ses cours de préparation à la vie et au travail au-delà de l’équateur, perd aussi en importance faute d’intérêt.
De son côté, l’Institut tropical suisse connaît un essor ininterrompu grâce à Rudolf Geigy, qui y laissera sa marque pendant trois décennies, et à la clairvoyance de ses successeurs. De nos jours, l’Institut tropical et de santé publique suisse (Swiss TPH) est actif dans 130 pays et compte 950 collaborateurs et collaboratrices. Il reste fidèle à sa devise Making the world a healthier place.


