
La fuite des comtes et leur traversée de la Suisse
Le 14 septembre 1607, un groupe d’éminents membres de la noblesse irlandaise quitta l’Ulster à bord d’un navire pour s’exiler en Europe continentale. Parmi eux, Hugh O’Neill, comte de Tyrone, Rory O’Donnell, comte de Tyrconnell, et un écrivain du nom de Tadhg Óg Ó Cianáin. Le journal de voyage d’Ó Cianáin offre un regard fascinant et positif sur la Suisse à l’époque moderne, pays que les exilés traversèrent au cours de leur périple.


«... Bâle, une ville belle, forte, ancienne, remarquable... Un excellent pont [le Mittlere Brücke] au centre de la ville enjambe le fleuve... Ceux qui l’occupent et l’habitent sont des hérétiques. Il y a une très grande église [la cathédrale] au cœur de la ville dans laquelle il y avait des tableaux et des portraits de Luther, de Calvin et de nombreux autres auteurs diaboliques... Elle constitue l’entrée principale du pays des Suisses appelé Helvetia.»
Ó Cianáin trouva la campagne suisse entre Liestal et Sursee tout aussi charmante et digne d’être décrite, d’autant plus qu’elle offrait un contraste saisissant avec une Irlande en grande partie déboisée. Marchant d’un pas rapide, les exilés parcoururent cinq lieues jusqu’à Sursee. En chemin, ils passèrent devant la ville fortifiée d’Olten, sur l’Aar (qu’Ó Cianáin confondit avec le Rhin), avant de continuer leur route via Zofingue.
Le 16 mars 1608, les voyageurs arrivèrent à Lucerne après avoir traversé Sempach. Ó Cianáin et les Irlandais reçurent un accueil chaleureux de la part de leurs coreligionnaires lorsqu’ils traversèrent le Kapellbrücke, pont couvert emblématique de la ville. Les Irlandais s’émerveillèrent à nouveau devant la beauté des habitations de Lucerne, mais Ó Cianáin éprouva une fois de plus des difficultés à s’orienter, confondant la Reuss avec le Rhin.

Ils commencèrent leur ascension vers le col du Saint-Gothard le 17 mars 1608. Cette date coïncidait avec la Saint-Patrick, une fête traditionnellement marquée par de grandes festivités et de copieux festins, mais la chance ne fut pas au rendez-vous au moment de franchir le pont du Diable. En raison des conditions hivernales, l’un des chevaux d’O’Neill glissa et tomba dans les gorges des Schöllenen, occasionnant une perte financière considérable:
«L’un des chevaux d’O’Neill, qui transportait une partie de son argent, environ 125 £, chuta de la falaise enneigée et glacée devant le pont. Il fallut beaucoup d’efforts pour remonter le cheval sans son chargement... Le lendemain, le comte [O’Donnell] franchit les Alpes. O’Neill resta sur place... Il envoya quelques-uns de ses hommes chercher l’argent. En dépit de leur acharnement, leurs efforts furent vains...»
Bien que les Irlandais aient traversé la Suisse de part en part en seulement une semaine, Ó Cianáin indique clairement dans son journal que les particularités de l’ancienne Confédération, mauvaises routes mises à part, avaient nettement impressionné les exilés:
Nous avions traversé le pays des Suisses sur quarante-six lieues… il était fort, bien fortifié, accidenté, montagneux, vaste, mais doté de mauvais chemins…
«... Ils forment un État étrange, remarquable, particulier. Chaque année, ils choisissent un système pour gouverner le pays... La moitié d’entre eux sont catholiques et l’autre moitié hérétiques, et en vertu d’un accord et de serments solennels, ils s’engagent les uns envers les autres à se défendre et à se protéger contre tout voisin qui tenterait de leur nuire ou de s’opposer à eux, en défendant l’intérêt général avec modération et équité...»


Une stèle érigée à proximité de la Kolumbankirche d’Andermatt rend hommage aux Irlandaises et Irlandais qui traversèrent la Suisse. kirchen-online.org
«Il est dit des habitants de ce pays qu’ils sont les plus justes, honnêtes, et sincères au monde, et les plus fidèles à leurs promesses. Ils ne permettent aucun vol ni aucun meurtre dans leur pays sans punir immédiatement les coupables. Du fait de leur honneur irréprochable, ils sont les uniques gardiens des rois catholiques et des princes de la chrétienté.»
À leur arrivée à Milan, Ó Cianáin et ses suzerains apprirent que leurs sauf-conduits n’étaient toujours pas arrivés d’Espagne. Après plusieurs semaines en Lombardie, ils se rendirent à Rome, où ils arrivèrent le 29 avril 1608. Là-bas, le climat chaud eut un effet néfaste sur la santé des Irlandais qui furent nombreux à mourir du paludisme: O’Donnell succomba à une fièvre trois mois après son arrivée, et Ó Cianáin lui-même finit par décéder en 1610. O’Neill multiplia les projets de retour en Irlande pour reconquérir ses terres, mais mourut en 1616 sans avoir réalisé son objectif. Le pape Paul V finit par accorder à contrecœur de maigres pensions aux survivants, qui souffraient de maladies et peinaient à se loger convenablement. Les exilés irlandais continuèrent à solliciter l’aide politique et matérielle de l’Espagne, mais celle-ci ne leur fut jamais accordée.
Le journal de voyage d’Ó Cianáin apporte un éclairage fascinant sur les relations de longue date entre la Suisse et l’Irlande. Il met en évidence leurs liens cordiaux à l’époque moderne et invite à se pencher à nouveau sur ce passé commun. De 16e au 19e siècle, l’Europe continentale attira des milliers d’étudiants, d’ecclésiastiques, de soldats et de marchands irlandais, dont beaucoup s’installèrent en Suisse pour étudier, travailler et pratiquer leur religion. Leurs expériences constituent un riche héritage historique qui reste encore à découvrir et à reconnaître à sa juste valeur.





