Le Suisse Heinrich Angst s'est engagé avec d'autres pour empêcher la Première Guerre mondiale.
Le Suisse Heinrich Angst s'est engagé avec d'autres pour empêcher la Première Guerre mondiale. Musée national suisse / Wikimédia (modifié)

Ensemble contre la guerre qui menace

Ensemble, Heinrich Angst – premier directeur du Musée national suisse – et le socialiste allemand August Bebel tentèrent vainement d’empêcher le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Lukas Vogel

Lukas Vogel

Lukas Vogel est historien, auteur et médiateur culturel

Lorsque les grandes puissances brandissent la menace de la guerre, il y a toujours des personnes pour tenter d’empêcher le désastre. Heinrich Angst joua ce rôle au cours des années qui ont précédé la Première Guerre mondiale, du moins en ce qui concerne la rivalité entre l’Allemagne et l’Empire britannique. Membre de la grande bourgeoisie zurichoise, Angst était un homme aux multiples visages: fonctionnaire fédéral en sa qualité de premier directeur du Musée national suisse, il était aussi consul général et donc représentant de la couronne britannique en Suisse alémanique. C’est en cette qualité qu’il entretint une étroite amitié avec August Bebel, social-démocrate allemand et «empereur des travailleurs».
Heinrich Angst (1847-1922) était une personnalité remarquable. Son biographe Robert Durrer le qualifie d’«archétype de la masculinité dans toute sa puissance». Si cette notion soulève quelques problématiques de nos jours, nous pouvons néanmoins en déduire qu’Angst était un personnage sûr de lui, voire dominant. D’autres auteurs le décrivent même comme quelqu’un d’«ambitieux et avide de reconnaissance». Quoi qu’il en soit, c’était un homme qui ne craignait pas les conflits et qui osa également contredire un conseiller fédéral. Il n’avait en effet pas un caractère facile. Angst s’engagea notamment avec passion, mais au bout du compte en vain, contre les esquisses de l’artiste Ferdinand Hodler lors de la controverse qui entoura les fresques destinées à orner le Musée national nouvellement bâti, allant jusqu’à s’aliéner ses propres amis. Il se montra tout aussi intransigeant dans sa défense, de longues années durant, de son double rôle de fonctionnaire fédéral et de représentant de la couronne britannique, pourtant contraire à la Constitution.
Portrait de Heinrich Angst, peint en 1897 par Caspar Ritter.
Portrait de Heinrich Angst, peint en 1897 par Caspar Ritter. Musée national suisse
Toutefois, un autre épisode de la vie d’Heinrich Angst le présente sous un jour plus favorable. Durant les années précédant l’éclatement de la Première Guerre mondiale, le consul général britannique à Zurich transmit à Londres des informations confidentielles en provenance directe du centre politique de l’Empire allemand. Il contourna les canaux diplomatiques et transmit des messages à des contacts au Foreign Office, dans l’espoir d’empêcher la guerre imminente entre l’Allemagne et le Royaume-Uni.

Le début d’une amitié

Le 16 août 1905 fut une journée sèche et ensoleillée au cours d’un été jusqu’alors frais et pluvieux. Ce jour-là, Reinhold Rüegg, rédacteur de la Züricher Post et figure de proue des démocrates zurichois, fut invité à partager un repas avec Heinrich Angst. Il était accompagné d’un invité particulier en la personne d’August Bebel, leader charismatique de la social-démocratie allemande qui séjournait justement à Zurich. Ce moment de cordialité marqua le début d’une amitié qui dura huit ans et ne prit fin qu’avec le décès de Bebel, le 13 août 1913.
Tourneur sur bois de formation, cofondateur du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) et l’un des hommes politiques les plus influents de l’Empire allemand durant des décennies, August Bebel était un homme aux origines modestes et d’une grande lucidité. D’ouvrier, il s’était élevé au rang de député par l’intermédiaire d’associations culturelles, et siégeait presque sans interruption au Reichstag depuis l’âge de 27 ans. Sa fille étudiait la médecine à Zurich, où elle s’était mariée, tandis que son épouse Julie était allée la rejoindre pour des raisons de santé. Bebel vécut également quelque temps dans la région de Zurich et fut inhumé au cimetière de Sihlfeld. Il était sans aucun doute l’un des hommes politiques allemands les plus connus de son époque.
Portrait de la famille Bebel dans les années 1880.
Portrait de la famille Bebel dans les années 1880. Wikimédia
Deux fortes personnalités – le stratège socialiste et le bourgeois pragmatique –, August Bebel et Heinrich Angst disposaient chacun d’un vaste réseau de relations. Angst côtoyait aussi bien les conseillers fédéraux suisses que les ministres britanniques. Négociant de formation, il avait fait fortune dans le commerce de la soie. En Angleterre, où il vécut de 1870 à 1878, il développa le sens des affaires, mais également une passion pour l’art ancien. Celle-ci allait profiter au Musée national nouvellement créé, dont il fut le premier directeur de 1892 à 1903. Toute sa vie durant, Angst éprouva un profond attachement pour le Royaume-Uni qui n’était pas uniquement dû au fait qu’il avait épousé une Anglaise.
Le Musée national suisse sur une carte postale de la fin du 19e siècle. Heinrich Angst en fut le directeur jusqu’en 1903.
Le Musée national suisse sur une carte postale de la fin du 19e siècle. Heinrich Angst en fut le directeur jusqu’en 1903. Musée national suisse
Ce lien se manifesta dans un épisode qui ne fut révélé qu’après le décès d’Angst. Peu avant la seconde guerre des Boers, la république sud-africaine du Transvaal avait chargé l’imprimerie de Jakob Schlumpf à Winterthour de reproduire un jeu de six cartes de son territoire. Seule une petite partie de cette commande avait été livrée lorsque les Britanniques entrèrent en guerre en 1899, et une caisse avait même été interceptée par leurs services secrets. Heinrich Angst entendit parler de ces cartes. Il se rendit immédiatement à Winterthour en compagnie de l’officier de renseignement britannique James Edward Edmonds afin d’acheter les exemplaires restants pour le compte de la couronne. Fin décembre 1899, il accompagna en personne un chargement comprenant plus de 2000 exemplaires de ces cartes jusqu’à Londres. Il expliqua plus tard à l’état-major britannique que ces cartes imprimées à Winterthour avaient rendu un service inestimable lors de la conquête des républiques boers.
Cette carte de la république du Transvaal a été imprimée à Winterthour.
Cette carte de la république du Transvaal a été imprimée à Winterthour. e-rara
L’opération avait dû rester un secret. En Suisse, l’opinion publique était farouchement opposée à la guerre menée par les Britanniques, ce qu’Angst mit sur le compte de la propagande allemande. Dans des articles parus dans la Züricher Post, il défendit les actions de Londres au motif que l’Empire avait non seulement le droit, mais aussi le devoir de protéger ses ressortissants (les uitlanders) dans les États boers et de préserver leurs droits politiques. Cet argumentaire rappelle de manière saisissante les raisons qui seront invoquées plus tard pour justifier d’autres guerres impériales. Le Zurichois n’eut pas à élaborer lui-même ces arguments: il se targuait en effet d’une amitié avec Joseph Chamberlain, secrétaire britannique aux colonies et fervent partisan de l’impérialisme.
L’homme politique britannique Joseph Chamberlain, photographié en 1909.
L’homme politique britannique Joseph Chamberlain, photographié en 1909. Wikimédia / Library of Congress

De grandes puissances rivales

La guerre des Boers était dans le rétroviseur lorsque Heinrich Angst fit la connaissance d’August Bebel en 1905. Les échanges étaient désormais dominés par un autre sujet: la rivalité toujours plus dangereuse entre l’Empire allemand et le Royaume-Uni. L’empereur Guillaume II développait sa flotte et menait une politique coloniale afin d’assurer à l’Allemagne une «place au soleil». Il risquait de plus en plus de provoquer un conflit ouvert avec les Britanniques.
Bebel et Angst s’accordaient sur le fait que seul un réarmement massif du Royaume-Uni pourrait dissuader l’Allemagne de poursuivre sa politique expansionniste. Angst mit son ami socialiste en contact avec des politiciens britanniques. Des rencontres eurent alors lieu au domicile d’Angst avec le sous-secrétaire britannique Edmond Fitzmaurice ou encore avec le député libéral et pacifiste John Brunner qui avait des origines suisses. En dépit des avertissements pressants de Bebel, Brunner refusa de croire à la menace d’une guerre imminente jusqu’à ce que l’invasion allemande de la Belgique neutre, le 4 août 1914, lui démontre l’étendue de son erreur.
Les troupes allemandes attaquèrent la ville belge de Liège en août 1914. Dessin d’Anton Hoffmann.
Les troupes allemandes attaquèrent la ville belge de Liège en août 1914. Dessin d’Anton Hoffmann. Wikimédia
Député chevronné du Reichstag, August Bebel siégeait dans diverses commissions, dont la commission budgétaire du Reich. Ce poste lui permit d’obtenir des informations privilégiées: l’armement de la flotte impériale était spécifiquement dirigé contre le Royaume-Uni, les chiffres officiels avaient été embellis, et les préparatifs de guerre étaient déjà bien avancés. L’état-major général partait du principe qu’une guerre pouvait être gagnée grâce aux deux mois d’avance dont disposait l’Allemagne. Bebel communiqua ces renseignements à Angst, tout en sachant qu’il les transmettrait à Londres. S’il ne pouvait transmettre des informations classifiées, Bebel était toutefois en mesure de fournir des appréciations fondées et de rendre compte des tendances politiques au sein des cercles du pouvoir.
August Bebel photographié vers 1913.
August Bebel photographié vers 1913. Wikimédia
August Bebel était persuadé que l’Europe était au bord du précipice. «Nous sommes à la veille de la guerre la plus effroyable que l’Europe ait jamais connue», confia-t-il à Angst. Il croyait fermement que l’Allemagne souhaitait cette guerre et qu’elle allait la remporter. Le cas échéant, il craignait que l’Europe ne se retrouve sous la coupe de l’empereur et qu’en Allemagne, la social-démocratie, les syndicats et le droit de vote ne soient abrogés. Aux yeux de Bebel, la guerre allait déchirer la société, et la social-démocratie avec elle – c’est précisément ce qui se produisit.
Angst partageait cette inquiétude. Pour les deux hommes, la guerre à grande échelle qui menaçait allait provoquer l’autodestruction de l’Europe. C’est ainsi que le membre de la grande bourgeoisie zurichoise devint un ambassadeur secret qui s’efforça de jeter des ponts entre les grandes puissances. Aux côtés de Bebel, il chercha des moyens d’empêcher la guerre. En vain. Leur tentative d’opposer la raison à la folie des nations fait partie de ces épisodes méconnus de l’histoire.

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