L’Alte Rheinbrücke n’est pas le seul trait d’union entre la Suisse et la principauté du Liechtenstein.
L’Alte Rheinbrücke n’est pas le seul trait d’union entre la Suisse et la principauté du Liechtenstein. Wikimédia

Entre critique et profit: les activités fiduciaires du Liechten­stein et les banques suisses

Dès les années 1920, le Liechtenstein s’affirma comme un territoire privilégié pour l’établissement de sociétés de domicile et le développement d’activités fiduciaires. En dépit des critiques persistantes des instances politiques suisses à l’encontre de ces pratiques, la place financière helvétique en tira largement profit. C’est ainsi qu’une relation aussi étroite que conflictuelle se noua entre les deux États voisins.

Janick Rüttimann

Janick Rüttimann

Janick Rüttimann est collaborateur scientifique chez Dodis.

Le traité d’union douanière signé en 1923 est volontiers invoqué pour expliquer les liens qui unissent la Suisse et le Liechtenstein. C’est oublier une autre date importante dans la relation d’interdépendance entre ces deux pays voisins, qui fut à l’origine de nombreux différends bilatéraux. Il y a 100 ans, le Liechtenstein changea de cap, se détournant de l’Autriche pour se rapprocher de la Suisse. Cette volte-face donna lieu à une révision du Code civil liechtensteinois dont la mise en œuvre inachevée conduisit, le 20 janvier 1926, à l’adoption de la loi sur les personnes et les sociétés (PGR).
 
Cette loi sur les personnes et les sociétés, associée à la loi fiscale libérale de 1923, permit au Liechtenstein d’instaurer un cadre particulièrement favorable à l’accueil de capitaux étrangers, notamment au travers de sociétés de domicile et d’établissements fiduciaires. Les sociétés de domicile étaient des entités qui, bien qu’enregistrées au Liechtenstein, n’y exerçaient aucune activité. Les établissements fiduciaires géraient quant à eux la fortune de tiers. Ces formes de société permettaient de soustraire des avoirs au contrôle des autorités fiscales suisses et ainsi d’échapper au droit de timbre, une taxe frappant certaines transactions sur capitaux et opérations sur titres. La Principauté s’était pourtant engagée, en signant le traité d’union douanière, à adopter la législation sur les droits de timbre et à en confier la perception à l’administration fédérale.
Première page de l’instrument de ratification suisse du traité d’union douanière du 26 décembre 1923.
Première page de l’instrument de ratification suisse du traité d’union douanière du 26 décembre 1923. Liechtensteinisches Landesarchiv, Vaduz, SgSTV 0038/01
L’attrait de ce modèle économique fut renforcé par une forme particulière d’acquisition du droit de cité: instaurées en 1920, les «naturalisations par voie financière» (Finanzeinbürgerungen) permettaient, moyennant paiement, d’obtenir la nationalité liechtensteinoise depuis l’étranger. Cette forme de nationalité n’imposant aucune obligation de résidence, les personnes nouvellement naturalisées pouvaient, par l’intermédiaire de sociétés de domicile basées au Liechtenstein, gérer leurs avoirs depuis leur pays d’origine et ainsi échapper ainsi à l’imposition nationale en vigueur. Les capitaux de ces Liechtensteinoises et Liechtensteinois résidant à l’étranger étaient gérés par les sociétés de domicile établies au Liechtenstein, mais principalement placés auprès de banques suisses. La place bancaire liechtensteinoise était en effet trop limitée pour accueillir des tels avoirs, tandis que la place financière suisse était réputée pour sa stabilité.
 
Conséquence: si le régime des sociétés de la Principauté faisait l’objet de critiques de la part des autorités suisses, il n’en demeurait pas moins largement utilisé et encouragé par les milieux économiques et financiers. Les banques suisses orientaient volontiers leur clientèle étrangère vers les sociétés de domicile, lesquelles plaçaient les fonds qui leur étaient confiés sur la place financière suisse. Une étroite connivence se noua ainsi entre les sociétés de domicile liechtensteinoises et l’économie suisse: les premières favorisaient les économies fiscales, la seconde tirait profit des investissements de capitaux étrangers.

Recherches communes

Le présent article est le fruit d’une collaboration entre le Musée national suisse et le centre de recherche des Documents diplomatiques suisses (Dodis). Il s’appuie par ailleurs sur le mémoire de master de l’auteur, consacré aux relations bilatérales entre la Suisse et le Liechtenstein. Ce mémoire est disponible en version remaniée dans la série de publications en libre accès «Quaderni di Dodis».
Les ambassades et consulats suisses voyaient ce système d’un mauvais œil. Représentant à titre gracieux les intérêts du Liechtenstein à l’étranger depuis 1919, ces services diplomatiques traitaient aussi les demandes de naturalisation par voie financière. En 1930, l’ambassadeur suisse en Pologne, Hans von Segesser, s’offusqua ainsi de cette pratique qui «[pouvait], le cas échéant, [les] contraindre à intervenir en faveur de personnes peu intéressantes», telles que l’ancien diplomate austro-hongrois Gerliczy, considéré dans son pays comme «un renégat et traitre à la patrie». Les autorités, bien que craignant un éventuel préjudice pour l’image de la Suisse à l’étranger, se gardèrent d’intervenir dans un premier temps.
 
La situation évolua toutefois en 1941, lorsque le Conseil fédéral accéda à un souhait de longue date du Liechtenstein: la révision de l’accord sur la police des étrangers. Tous les Liechtensteinoises et Liechtensteinois résidant en Suisse se virent ainsi accorder un droit à une autorisation de séjour. Cette concession visait à resserrer les liens entre la Suisse et son petit voisin, dans un contexte de guerre marqué par la menace du Troisième Reich. En contrepartie, le Conseil fédéral s’octroya un droit de véto sur chaque naturalisation par voie financière.

Nombre de naturalisations par voie financière au Liechtenstein, 1920–1955

Nombre de naturalisations par voie financière au Liechtenstein, 1920–1955
Graphique d’après Nicole Schwalbach: Bürgerrecht als Wirtschaftsfaktor, Vaduz/Zürich 2012
La naturalisation par voie financière était réservée aux personnes très fortunées. En 1939, son coût était de l’ordre de 42 000 francs, soit l’équivalent de 336 000 francs en 2025. Jusqu’au début des années 1930, la naturalisation fut le plus souvent utilisée à des fins de fuite de capitaux et d’évasion fiscale. À partir de 1933, les demandes émanèrent principalement de personnes originaires d’Allemagne, dont beaucoup étaient d’origine juive.
À la suite de la renégociation des relations des deux pays en matière de police des étrangers en 1948, et sous l’effet d’une pression internationale montante, le Liechtenstein se vit contraint de suspendre les naturalisations par voie financière. En 1960, la révision du droit de cité, conjuguée aux craintes grandissantes d’une emprise étrangère jugée excessive dans le pays, mit un terme définitif à cette pratique. Les activités fiduciaires n’en continuèrent pas moins de prospérer dans la Principauté, et les sociétés de domicile fleurirent dans les années d’après-guerre.
 
Dans les années 1970, deux événements ébranlèrent la place financière suisse. Après la Seconde Guerre mondiale, le système de Bretton Woods, fondé sur l’étalon-or dollar, avait garanti la stabilité des taux de change. L’effondrement de ce système exposa soudainement de nombreuses devises, dont le franc suisse, à des fluctuations de cours plus importantes. En 1977, il fut révélé que la succursale de la Schweizerische Kreditanstalt à Chiasso avait placé des capitaux italiens en fuite dans une société financière établie au Liechtenstein. L’origine des fonds avait ainsi été dissimulée. Le scandale de Chiasso mit en lumière la vulnérabilité de la place financière liechtensteinoise face aux abus.
Le scandale de Chiasso dans la rétrospective de l’année 1977 de la SRF (en allemand). SRF
La Suisse fit pression sur le Liechtenstein pour conclure un accord monétaire officiel. En 1924, la Principauté avait en effet adopté unilatéralement le franc suisse comme monnaie nationale, en l’absence de tout accord formel avec la Suisse. Berne avait dès lors considéré le Liechtenstein comme un territoire monétaire intérieur, l’intégrant de facto dans la zone franc suisse. Menaçant désormais de mettre fin à ces privilèges, la Suisse subordonna la conclusion de l’accord monétaire à une révision du régime des sociétés liechtensteinois: «la Suisse fit alors clairement savoir aux autorités du Liechtenstein que l’inclusion de la Principauté dans la zone monétaire suisse ne serait possible que dans le cas où une réforme du droit des sociétés liechtensteinois rendrait impossible ou difficile le fait d’éluder les mesures monétaires suisses.»
 
Le Liechtenstein adopta une réforme législative, et l’accord monétaire fut conclu en 1980. En pratique, cette réforme ne restreignit que très marginalement le régime des sociétés. Entre 1980 et 2000, les holdings et les sociétés de domicile continuèrent de se multiplier au Liechtenstein. Le contrat monétaire ne prévoyait en effet ni mécanisme de contrôle ni surveillance par la Banque nationale suisse.
 
Une dizaine d’années plus tard, la Suisse se vit offrir une nouvelle chance de rattraper cette occasion manquée. Le 6 décembre 1992, la Suisse rejeta l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE); le 13 décembre, le Liechtenstein choisit en revanche de le rejoindre. Le résultat de ce scrutin posa à l’administration fédérale «de nombreux problèmes d’ordre politique et pratique», le Liechtenstein souhaitant, même après son adhésion à l’EEE, le maintien du traité d’union douanière de 1923.
 
Compte tenu de la lourde charge administrative qui en découlait, le Conseil fédéral devait dès lors intégrer «la demande suisse visant à adapter l’obligation de diligence dans des futures négociations sur la redéfinition des relations entre la Suisse et le Liechtenstein à la suite de l’adhésion de ce dernier à l’EEE». La Principauté s’opposa toutefois à l’adoption des règles professionnelles qui, depuis le scandale de Chiasso, imposaient aux banques suisses une gestion plus rigoureuse de leurs fonds.
Le 22 juin 1993, les conseillers fédéraux Otto Stich (à gauche) et Flavio Cotti (à droite) reçoivent le prince souverain de Liechtenstein Hans-Adam II (au centre) au domaine du Lohn à Kehrsatz, pour s’entretenir des principaux problèmes liés aux votes divergents sur l’EEE.
Le 22 juin 1993, les conseillers fédéraux Otto Stich (à gauche) et Flavio Cotti (à droite) reçoivent le prince souverain de Liechtenstein Hans-Adam II (au centre) au domaine du Lohn à Kehrsatz, pour s’entretenir des principaux problèmes liés aux votes divergents sur l’EEE. Musée national suisse / ASL
Le Conseil fédéral tenant impérativement à imposer au Liechtenstein l’introduction simultanée de la taxe sur la valeur ajoutée au 1er janvier 1995, il approuva dans l’urgence un report des négociations sur la surveillance bancaire, accordant ainsi une large concession à la Principauté. «Il est difficile de concevoir que le gouvernement de la principauté du Liechtenstein, après de longues années de collaboration fructueuse dans le cadre de l’accord monétaire et douanier, ne puisse accéder aux propositions de la Suisse, alors que nous sommes disposés à trouver des solutions permettant au Liechtenstein d’adhérer à l’EEE, adhésion qui entraîne uniquement des complications pour la Suisse», déplora, consterné, le Département fédéral des finances dans sa demande au Conseil fédéral.
 
L’extension de l’obligation de diligence des banques au Liechtenstein n’était donc pas à l’ordre du jour. Ce n’est qu’à partir de 2000, lorsque le secteur financier liechtensteinois se retrouva dans le collimateur de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et que les vastes affaires de fraude fiscale éclatèrent au grand jour après la crise bancaire de 2008, que le micro-État, une nouvelle fois soumis à une pression extérieure accrue, fut contraint d’engager des réformes.
Vue sur Vaduz: la capitale du Liechtenstein dispose aujourd’hui encore d’un solide secteur financier.
Vue sur Vaduz: la capitale du Liechtenstein dispose aujourd’hui encore d’un solide secteur financier. Wikimédia
Le bras de fer autour de la loi sur les personnes et les sociétés du Liechtenstein met parfaitement en lumière l’influence mutuelle entre les deux pays voisins. Au cours du 20e siècle, en dépit de l’asymétrie de pouvoir entre le petit État et le micro-État, leur relation symbiotique, jalonnée de conflits récurrents, a donné naissance à de nouveaux liens juridiques, renforçant ainsi progressivement leur interdépendance.

La Suisse, pays des banques

12.06.2026 08.11.2026 / Musée national Zurich
La Suisse compte parmi les plus importantes places financières au monde. Mais qu’est-ce qui fait d’elle le «pays des banques» ? Cette exposition illustre à quel point le secteur bancaire est ancré dans l’identité de la Suisse et revient sur son évolution à travers des objets remarquables. Les prêteurs juifs, les marchands lombards et, plus tard, les officines de change en ville posèrent les bases de la place financière suisse actuelle. Retraçant les développements historiques du secteur, cette exposition invite également à réfléchir au rôle actuel de la Suisse comme pays des banques.

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