Le serment du Grütli est indissociable de l’image que nous nous faisons de l’ancienne Confédération. Pourtant, ce motif célèbre n’a pas grand-chose à voir avec le pacte d’alliance historique. Gravure de Carl Heinrich Rahl.
Le serment du Grütli est indissociable de l’image que nous nous faisons de l’ancienne Confédération. Pourtant, ce motif célèbre n’a pas grand-chose à voir avec le pacte d’alliance historique. Gravure de Carl Heinrich Rahl. Wikimédia / Detlef Dauer

Le dernier serment d’alliance des anciens Confédérés

Cantons réformés et cantons catholiques ne parvenant pas à s’entendre sur une formule de serment acceptable de tous, le dernier serment commun des anciens Confédérés a eu lieu il y a 500 ans, le 28 juillet 1526.

Roland Gröbli

Roland Gröbli

Roland Gröbli est germaniste et historien.

Au Moyen-Âge central et tardif, les serments réciproques étaient d’usage quasi quotidien. Les détenteurs du pouvoir utilisaient le serment dans les cérémonies d’hommage pour légitimer leur autorité et confirmer leurs privilèges. En retour, les vassaux bénéficiaient d’une certaine sécurité juridique, même si la liste de leurs devoirs était bien plus longue que celle de leurs droits. À une époque où régnait le droit du plus fort, prêter serment devant Dieu permettait d’espérer limiter quelque peu l’arbitraire.

Renouvel­le­ment tous les dix ans

Il allait donc de soi que le pacte de Zurich conclu par Rodolphe Brun, bourgmestre de Zurich, le 1er mai 1351 avec les quatre cantons forestiers, soit Uri, Schwytz, Unterwald et Lucerne, devait être scellé par un serment. Il comportait cependant une clause nouvelle, qui prévoyait que tous les dix ans, ce pacte serait lu à voix haute et que «tous les hommes et garçons de plus de 16 ans» devraient de nouveau prêter serment. De nombreuses clauses similaires, avec encore un renouvellement périodique du serment, figurent dans les pactes ultérieurs conclus avec Zoug et Glaris (1352), puis avec Berne (1353).
Portrait du bourgmestre zurichois Rodolphe Brun. Gravure du 17e siècle.
Portrait du bourgmestre zurichois Rodolphe Brun. Gravure du 17e siècle. Musée national suisse
Dès 1277, Berne et Fribourg avaient conclu un pacte d’alliance qui prévoyait un renouvellement périodique du serment, mais les termes de «Confédérés» et de «Confédération» n’ont été utilisés par les acteurs eux-mêmes qu’à partir du pacte de Zurich de 1351. Des historiens zurichois ont à maintes reprises plaidé pour que le 1er mai 1351 soit considéré comme la véritable date de fondation de cette «communauté de serment» unique en son genre. Leur démarche n’a toutefois trouvé que peu de soutien, alors que Zurich tirait incontestablement les ficelles de l’alliance d’États qui se formait peu à peu sur le territoire suisse, et a toujours été placée en tête de la liste des cantons.
Lecture publique du pacte et serment de 1332 entre Lucerne et les cantons forestiers. Cette image tirée de la Chronique de Schilling de 1513 est intéressante parce qu’elle pose clairement la différence hiérarchique entre l’autorité et les paysans des cantons forestiers, sans armes (!) et placés plus bas.
Lecture publique du pacte et serment de 1332 entre Lucerne et les cantons forestiers. Cette image tirée de la Chronique de Schilling de 1513 est intéressante parce qu’elle pose clairement la différence hiérarchique entre l’autorité et les paysans des cantons forestiers, sans armes (!) et placés plus bas. e-codices

Les nouveaux Confédé­rés font lentement connaissance

Le refus d’accorder à la ville de Zurich le titre de «fondatrice de la Confédération» peut aussi s’expliquer par le fait que longtemps, ses nouveaux partenaires de Suisse centrale lui ont donné du fil à retordre. Sur les plans culturel et politique aussi, la ville dirigée d’une main de fer par les corporations avait peu de choses en commun avec les cantons paysans. Les bourgeois zurichois ne se privaient pas non plus de donner des descriptions extrêmement méprisantes des «Switenses» malodorants, qui suintaient la sueur animale.
La querelle autour de l’héritage du dernier comte de Toggenbourg, entre 1440 et 1450, plus connue sous le nom de «guerre de Zurich», ne fit que souligner encore les intérêts divergents des parties. Néanmoins, l’intérêt commun finit par l’emporter. L’alliance de 1351 ne fut réitérée pour la première fois qu’en 1378, mais entre 1396 et 1520, 16 serments de renouvellement sont attestés, ce qui permet de conclure à la stabilisation de cette tradition. L’histoire de ces serments renouvelés connut son apogée le 23 août 1450. Ce jour-là, à Einsiedeln, on scella non seulement la paix entre Zurich et la Suisse centrale (Berne jouant le rôle d’arbitre), mais pour la première et unique fois, on renouvela les anciens pactes en même temps, et en un même lieu. En 1481, la Diète fédérale décida de renouveler l’ensemble des serments tous les cinq ans.
À l’abbaye d’Einsiedeln (gravure sur bois du 16e siècle), Zurich et les cantons forestiers scellèrent la paix le 23 août 1450 et jurèrent, pour la première et unique fois, de respecter ensemble l’ancienne alliance de 1351. Einsiedeln était alors le cœur sacré de l’ancienne Confédération.
À l’abbaye d’Einsiedeln (gravure sur bois du 16e siècle), Zurich et les cantons forestiers scellèrent la paix le 23 août 1450 et jurèrent, pour la première et unique fois, de respecter ensemble l’ancienne alliance de 1351. Einsiedeln était alors le cœur sacré de l’ancienne Confédération. Klosterarchiv Einsiedeln

Chaque canton célèbre le serment d’alliance à sa manière

Abstraction faite de cette unique cérémonie commune, chaque canton fêtait selon son gré les alliances bilatérales à la date fixée par la Diète fédérale. Ainsi, le 4 juillet 1520, le bourgmestre zurichois Marx («Marcus») Röist fit lire devant les douze délégations des autres cantons pas moins de huit «pactes» (chartes d’alliance) ainsi qu’un acte ratifié par l’empereur Maximilien Ier (datant de 1511) et par l’empereur Charles Quint (qui avait signé en qualité de roi cet écrit datant de l’an 1519). Par manque de temps, on décida en revanche de ne pas lire les traités d’alliance avec Appenzell, Saint-Gall, Rottweil et Mulhouse.
Ensuite, au nom des douze cantons, le chef de la délégation bernoise prêta serment vis-à-vis du bourgmestre Röist dans le Grossmünster de Zurich. Röist lui-même jura respect aux alliances et aux autres partenaires, non sans s’être déplacé au préalable dans le petit chœur de l’église. Explication: il fallait éviter au bourgmestre d’avoir à prêter serment en public face aux autres cantons. Le chroniqueur Bernhard Wyss, à qui nous devons ces informations, nous laisse toutefois deviner à quel point cette tradition désormais incontestée servait à mettre en scène la prééminence des deux villes de Zurich et de Berne.
Portrait de Marx Röist, 1756.
Porträt von Marx Röist aus dem Jahre 1756. Wikimédia

Le serment d’alliance, aussi important que la Cène

Dans les cantons campagnards, les serments donnaient lieu à des manifestations publiques fort fréquentées. Partout à l’extérieur de Zurich, la formule du serment était prononcée par le représentant de la ville de Zurich. Mais les cantons campagnards cultivaient eux aussi leurs particularités. Comme Soleure et Fribourg, en 1481, n’avaient été admis dans la Confédération qu’avec certaines restrictions relatives à la politique extérieure, Uri, Schwytz et Unterwald refusèrent jusqu’en 1526 d’inviter ces deux États au «jour du serment» commun, au motif qu’ils n’étaient pas des «cantons», mais des «partenaires d’alliance et confédérés».
Il était donc important, indiquaient-ils en substance, que «nous, cantons de la Confédération, soyons distingués». Cela ne les empêcha pas d’être parfois invités, au gré du climat politique global, mais ils ne pouvaient participer qu’avec un décalage temporel, et sans trop de public. On se doute que cela occasionna quantité de chamailleries et de tentatives de médiation plus ou moins fructueuses.
De tels exemples montrent pourtant, au bout du compte, toute l’importance accordée aux serments d’alliance. Ils étaient une démonstration de cohésion vis-à-vis de l’extérieur, et occupaient une place bien établie dans la conscience politique des États. En 1524, Huldrych Zwingli accordait autant d’importance au serment réciproque des Confédérés qu’au sacrement de la Cène:

Alliance et serment doivent donc être renouve­lés tous les cinq ans afin que tous les cantons aient conscience de leurs obliga­tions et de leur dette les uns envers les autres, et s’ouvrent ainsi les uns aux autres. De même, dans ce sacrement, l’homme se lie publique­ment à tous les croyants.

Huldrych Zwingli évoquant le serment des Confédérés
En 1525, la Diète fédérale voulut fixer une nouvelle date pour le serment. Zurich ayant fait savoir que la ville n’était plus disposée à prêter serment devant tous les saints, le jour du serment commun fut reporté à l’année suivante. En 1526, les cantons catholiques fixèrent la date au 28 juillet 1526, sans tenir compte des objections zurichoises. Zurich et Bâle, ville qui depuis la participation de Johannes Oekolampad à la Dispute de Baden au mois de juin de la même année était considérée comme adepte de la Réforme, ne furent parfois même plus invitées, ou furent chassées sous les insultes, comme ce fut le cas en Appenzell.
Berne, où l’on se montrait plus conciliant, chercha la concorde: le 28 juillet, on commença par prêter serment avec sept cantons catholiques selon l’ancienne formule (devant «Dieu et tous les saints»), avant de célébrer l’alliance, l’après-midi, avec Bâle et Zurich selon la nouvelle formule (devant «Dieu»). Sept cantons? Oui. Pour la première fois, les cantons primitifs acceptèrent la participation sans restriction de Fribourg et de Soleure. La politique exige de la flexibilité…

Recherche vaine d’une nouvelle solution

Pendant les décennies suivantes, le renouvellement de l’ancienne alliance ne cessa d’occuper la Diète fédérale. Mais finalement, aucune des deux parties ne se montra disposée à faire des concessions. Zurich insistait pour garder une formule excluant les saints et conserver son privilège de prononcer le serment. Quant aux cantons catholiques, ils tenaient à une formule incluant les saints. Alors que Zurich s’apprêtait à céder pour des raisons de politique extérieure, ce fut Heinrich Bullinger, le successeur de Zwingli à la tête de l’église zurichoise, qui se mit à tempêter contre la formule de serment «idolâtre» et resserra les rangs derrière lui.
Invoquer tous les saints dans la formule du serment? Hors de question pour Heinrich Bullinger, qui rappela à l’ordre les Zurichois tentés d’accepter ce compromis.
Invoquer tous les saints dans la formule du serment? Hors de question pour Heinrich Bullinger, qui rappela à l’ordre les Zurichois tentés d’accepter ce compromis. Musée national suisse
Parmi les nombreux arguments avancés, parfois fort subtils, il en est un qui semble particulièrement intéressant et précieux pour notre époque. En 1551, une minorité au Grand Conseil de Zurich voulait se rallier à l’avis des cantons réformés modérés, qui n’attachaient aucune importance à ce que tel ou tel canton énonce le serment. Après tout, disaient-ils, on peut aussi prêter serment avec un juif ou un Turc selon sa foi. Curieusement, cette tolérance religieuse vécue dans l’ancienne Confédération resta sans influence sur le différend entre Confédérés.

Ce qui échoue en politique réussit sur scène

En 1547, la ville de Bâle, qui dès 1501 avait pris l’engagement de «se tenir tranquille» dans les conflits internes à la Confédération, tenta une nouvelle conciliation. Sans succès. Mais ce que la politique échoua à obtenir put au moins être réalisé sur scène.
En 1550, sur mandat des autorités, le chapelain bâlois Valentin Boltz écrivit et mit en scène une pièce de deux jours devant servir «l’amélioration des citoyens et le renforcement de l’union confédérale». Son «Miroir du monde» (Der Weltspiegel) reprenait dans une large mesure des modèles connus, mais les interventions de Moïse et de Nicolas de Flue étaient entièrement nouvelles. En effet, guidés par l’ermite d’Obwald, médiateur du Convenant de Stans de 1481, les cantons confédérés, désormais au nombre de 13, scellaient de nouveau les anciennes alliances, concluant par cet appel dramatique: «que le Dieu de tous les saints nous vienne en aide».
Sous la houlette de Nicolas de Flue (sur le devant, à gauche), les treize cantons scellent leur alliance en prêtant serment devant le «Dieu de tous les saints». Unie dans la vénération de Nicolas de Flue, pacificateur et saint patron de la Suisse, l’ancienne Confédération ouvre une parenthèse sacrée. Tableau d’Humbert Maraschet à l’Hôtel de ville de Berne (salle du Grand Conseil), 1586.
Sous la houlette de Nicolas de Flue (sur le devant, à gauche), les treize cantons scellent leur alliance en prêtant serment devant le «Dieu de tous les saints». Unie dans la vénération de Nicolas de Flue, pacificateur et saint patron de la Suisse, l’ancienne Confédération ouvre une parenthèse sacrée. Tableau d’Humbert Maraschet à l’Hôtel de ville de Berne (salle du Grand Conseil), 1586. Musée d'Historie de Berne / Photo: S. Rebsamen
Cette scène, passée à la postérité sous la forme d’une gravure sur bois et diffusée – comme la pièce elle-même – en deux éditions, marqua en quelque sorte le début d’une nouvelle parenthèse sacrée pour la Confédération. Le Convenant de Stans, relaté sur un mode dramatique par Diebold Schilling dans la Chronique de Lucerne de 1513, devint le berceau d’une paix nouvelle, solennellement conclue par serment entre les anciens adversaires, le saint Nicolas de Flue se portant garant de ce pacte sacré dont le renouvellement régulier avait été brutalement interrompu en 1526.
Mais ceci est déjà une autre histoire. Reste à ajouter qu’à la veille de l’invasion des troupes françaises, en 1798, l’ancienne Confédération se retrouva de nouveau autour d’un serment commun. Ce qui n’empêcha nullement cette époque de prendre fin. On peut donc affirmer que le dernier jour du serment de l’ancienne Confédération – qui n’était déjà qu’une demi-réussite – eut lieu le 28 juillet 1526 à Berne, et mit un terme peu glorieux à une tradition de 175 ans.

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