Venue à Genève comme danseuse, Nina exerça sa véritable activité dans l’ombre. Illustration de Marco Heer.
Venue à Genève comme danseuse, Nina exerça sa véritable activité dans l’ombre. Illustration de Marco Heer.

L’affaire Nina: une espionne dans la Genève des années 1930

Une danseuse, un cabaret genevois et des plans secrets pour la fabrication d’une arme: sous le nom de Nina, l’Italienne Virginie Rota évolua entre le monde du spectacle, la diplomatie et les renseignements. Son histoire se déroula dans la Genève de la Société des Nations, une ville où politique internationale et espionnage étaient étroitement liés.

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est historien et membre du comité de la Société suisse d’histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIe siècle et du XXe siècle.

Virginie Rota, fille d’Albert Rota et de Marie Arrigoni, naquit le 28 avril 1907 à Lugano ou peut-être à Bergame. Jolie, intelligente et éprise d’aventure, Virginie entra au service de l’Italie fasciste dans les années 1930. Elle aurait travaillé pour la première section du service de renseignement militaire Servizio informazioni militari (SIM). Entre 1934 et 1935, ses supérieurs l’envoyèrent en mission à Genève. Elle trouva à se loger à la Pension Clermont, sur l’avenue de Champel. Danseuse de métier, la jeune femme n’eut aucun mal à se faire engager dans un cabaret local, où elle se faisait appeler Nina.
La jeune Virginie Rota, qui se produisait comme danseuse sous le nom de Nina. Le monde de la nuit lui ouvrit les portes du monde politique et des services de renseignement.
La jeune Virginie Rota, qui se produisait comme danseuse sous le nom de Nina. Le monde de la nuit lui ouvrit les portes du monde politique et des services de renseignement. e-newspaperarchives
Elle y mit toutes ses compétences à profit pour obtenir des informations filtrant des bureaux de la Société des Nations. Ancêtre de l’actuelle ONU, la Société des Nations siégeait à Genève, devenue de ce fait un lieu de rencontre important pour la diplomatie, le monde politique et les services de renseignement. Cependant, en septembre 1935, une carte postale d’Italie adressée à la jeune femme éveilla les soupçons des services postaux, qui avertirent la police cantonale. Sur mandat du Ministère public de la Confédération, cette dernière commença à surveiller les cercles fascistes et nazis de Genève, et à enquêter sur Nina.
La police fut rapidement convaincue que Nina menait des activités de renseignement et l’arrêta peu de temps après, avant de l’incarcérer à la prison de Saint-Antoine. Le capitaine Baumgartner, juge d’instruction de la 1re division, fut chargé de l’enquête. La défense fut confiée à l’avocat Jacques Dicker. Un choix singulier quand on sait que Jacques Dicker était député au Grand Conseil et conseiller national socialiste. Un dirigeant de gauche devait donc défendre une espionne fasciste. Toutefois, la question de savoir si Nina était exclusivement au service de l’Italie demeura controversée. Certains observateurs supposèrent a posteriori qu’elle avait également des connexions avec d’autres services de renseignement et proposait ses services en fonction des commanditaires. Jacques Dicker ne fut pas autorisé à rendre visite à sa cliente au cours de l’instruction. Les poursuites furent finalement abandonnées faute de preuves suffisantes. Le 30 septembre, le juge d’instruction remit le dossier au Ministère public de la Confédération, qui libéra la jeune femme sous caution. Nina sortit de prison le 28 octobre et fut frappée d’expulsion le 11 novembre.
Le siège de la Société des Nations à Genève, 1931.
Le siège de la Société des Nations à Genève, 1931. Wikimédia / Deutsches Bundesarchiv
En 1935, l'avocat genevois et homme politique socialiste Jacques Dicker assura la défense de la prétendue espionne italienne Nina. Un mandat qui suscita la controverse dans la sphère politique.
En 1935, l'avocat genevois et homme politique socialiste Jacques Dicker assura la défense de la prétendue espionne italienne Nina. Un mandat qui suscita la controverse dans la sphère politique. Wikimédia

Un mariage comme stratégie pour éviter l’expulsion

L’espionne n’avait cependant pas dit son dernier mot. Elle reçut suffisamment d’argent de ses commanditaires pour s’offrir la complaisance d’un chauffeur vaudois du nom de Bernard-Marius Capt, qu’elle convainquit de l’épouser. L’union fut scellée le 4 décembre 1935 devant un officier d’état civil de la ville de Genève, cinq semaines après sa libération. Pour Nina, ce mariage eut des conséquences décisives. Selon le droit de la nationalité suisse de l’époque, le mariage conférait automatiquement à une étrangère la nationalité suisse de son époux, mais aussi ses droits de cité cantonal et communal. Nina devint ainsi citoyenne du Chenit, le lieu d’origine de son époux, rendant caduque l’expulsion ordonnée contre elle. De toute évidence, le mariage n’avait été contracté qu’à cette fin, car le couple y mit un terme dès le 14 juillet 1938. Il avait toutefois permis jusqu’alors à Nina de rester en Suisse pour y poursuivre ses activités.

Un réseau de rensei­gne­ment à Genève

Les soupçons des autorités continuèrent de peser sur Nina. La jeune femme resta domiciliée à Genève, où elle exerça dès lors la profession de commerciale. Selon le dossier d’enquête, Nina eut recours aux services du détective privé Paul Rochat et de son épouse Dolly. Elle chargea ces derniers de mettre en place un service de renseignement politique. Tandis que le mari collectait des informations sur l’appartenance politique de personnes ainsi que d’associations suisses et étrangères, son épouse établissait des fiches correspondantes pour Nina. Avec l’aide de complices, Nina établit un réseau de renseignement économique dont fit partie un certain Adam Kolner, officier des services de renseignement allemands. Ses contacts avec les officiers allemands furent vraisemblablement liés à la collaboration que le service de renseignement militaire italien entama avec l’Abwehr allemand en 1938. Au cours des années suivantes, Nina resta en contact avec le consulat général d’Italie à Genève, dirigé en 1938 par Ambrogio Rotini, un membre du Parti national fasciste italien. La justice n’étant pas en mesure d’interroger l’ensemble des prétendus membres de ce réseau, les relations exactes entre ces derniers restèrent en partie floues.
Nina montra un intérêt particulier pour les projets des usines Tavaro aux Charmilles, à la route d’Aïre 44. Fondées en 1934, ces usines genevoises de mécanique de précision produisaient du matériel militaire, mais se firent surtout connaître par la suite pour la fabrication de machines à coudre de marque Elna. À l’époque, les usines Tavaro élaborèrent les plans d’une fusée d’obus à la demande du gouvernement britannique. Ce type de matériel revêtait une importance capitale sur le plan militaire, puisqu’un détonateur détermine le moment et les conditions de détonation d’un projectile.
Les usines Tavaro sur l’avenue de Châtelaine à Genève, 1957. Dans les années 1930, l’entreprise fabriqua du matériel militaire. Ses plans de développement furent également dans le viseur de Nina.
Les usines Tavaro sur l’avenue de Châtelaine à Genève, 1957. Dans les années 1930, l’entreprise fabriqua du matériel militaire. Ses plans de développement furent également dans le viseur de Nina. Bibliothèque de Genève
Canons de DCA 7,5 cm de l’Armée suisse à l’exposition nationale suisse à Zurich en 1939. Nina tenta également de se procurer les dossiers de ce type d’arme.
Canons de DCA 7,5 cm de l’Armée suisse à l’exposition nationale suisse à Zurich en 1939. Nina tenta également de se procurer les dossiers de ce type d’arme. e-pics
Nina entra en contact avec Roger Joël, dessinateur technique chez Tavaro, qui avait conçu les plans du détonateur. En le soudoyant, elle le convainquit de lui transmettre les plans de montage et un modèle en laiton d’un dispositif de sécurité pour les canons de défense contre avions (DCA) de l’Armée suisse, de même qu’une table de tir. Ignorant qu’ils étaient sous étroite surveillance, Nina et Roger Joël furent arrêtés le 19 décembre 1938 alors qu’ils tentaient de franchir la frontière à Moillesulaz. Tous deux furent incarcérés à la prison de Saint-Antoine, où ils furent interrogés à plusieurs reprises par la brigade politique de la police judiciaire genevoise, accompagnée d’inspecteurs de la police fédérale. Les accusés avouèrent rapidement les faits. Nina admit également être toujours en contact avec le consul italien. En détention, la jeune femme tenta plusieurs fois de mettre fin à ses jours. Après s’être blessée au bras avec des débris de verre provenant de sa cellule, elle fut soignée à l’hôpital cantonal. Les semaines suivantes, les autorités ordonnèrent une surveillance particulière et la firent à nouveau hospitaliser.

Un procès dans l’ombre du déclen­che­ment de la guerre

Entretemps, Nina fit à nouveau appel à Jacques Dicker, figure du socialisme, qu’elle pria d’assurer sa défense. Son accord se heurta à une grande résistance au sein de son parti et suscita la controverse auprès de l’opinion publique. Au final, ce fut Georges Haldenwang, avocat et homme politique genevois, qui fut chargé de défendre Nina. Le procès devant la cour pénale fédérale s’ouvrit à l’automne 1939, quelques semaines après l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale, le 1er septembre. Jugée pour trahison, incitation à la trahison, ainsi qu’espionnage économique, politique et militaire au service d’un État étranger, Nina fut condamnée à cinq ans d’emprisonnement et à dix années de privation de ses droits civiques. Roger Joël fut lui aussi condamné, tout comme Paul et Dolly Rochat. Il écopa de trois ans de réclusion, Paul Rochat de 18 mois. Dolly Rochat-Goretta fut condamnée à six mois de prison pour complicité.
Devant le tribunal et sous surveillance: en haut (de gauche à droite) figurent Dolly Rochat, Paul Rochat, Roger Joël et Nina (Virginie Rota). En bas, les gendarmes escortent Virginie Rota et Roger Joël dans les couloirs du Palais de Justice de Genève.
Devant le tribunal et sous surveillance: en haut (de gauche à droite) figurent Dolly Rochat, Paul Rochat, Roger Joël et Nina. En bas, les gendarmes escortent Nina et Roger Joël dans les couloirs du Palais de Justice de Genève. e-newspaperarchives
Nina passa toute la guerre derrière les barreaux à la prison fribourgeoise de Bellechasse et quitta la Suisse après avoir purgé sa peine. En 1974, elle publia Le journal d’une espionne. Bien qu’il constitue une source instructive sur la manière dont l’espionne se présenta par la suite, il convient d’aborder cet ouvrage avec un regard critique en raison de sa subjectivité et du grand laps de temps séparant le récit des événements. L’affaire Nina, qui occupa la presse pendant des mois, mit également en lumière les mariages blancs, c’est-à-dire ces unions non motivées par une vie commune mais visant à permettre à une personne étrangère d’obtenir un droit de séjour ou, comme à l’époque lors du mariage d’une étrangère avec un Suisse, d’acquérir la nationalité suisse. À la fin des années 1930, cette question fit l’objet d’une controverse juridique. Il fallut attendre 1940 pour qu’un arrêté fédéral établisse une base juridique claire et autorise les autorités à retirer un passeport suisse obtenu à la suite d’un mariage de complaisance.
Sur la couverture de ses mémoires parues en 1974, Virginie Rota se met en scène en «espionne».
Sur la couverture de ses mémoires parues en 1974, Virginie Rota se met en scène en «espionne». Terre d’Empire

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